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Le covid n'arrête pas la répression syndicale !

Vincent, postier syndicaliste des Yvelines menacé de licenciement : "pas question de lâcher"

En près de 15 ans de militantisme syndical actif, Vincent a mené de multiples bagarres, pour beaucoup couronnées de résultats non négligeables et reconnues par un grand nombre de ses collègues. La direction ne lui pardonne donc pas d’être un empêcheur de conduire en rond ses réformes destructrices. Elle multiplie les sanctions. En ces temps de Covid, La Poste y va plus que jamais de ses attaques renforcées contre les postiers, leurs conditions de travail et leurs emplois. 1000 réorganisations sont prévues à la distribution dans le pays pour 2021 ! Un Vincent qui leur met sans arrêt les bâtons dans les roues n’est plus tolérable. Sa place est dehors. De son côté, il a bien l’intention de continuer simultanément la lutte aux côtés de ses collègues et la défense de son emploi et de son militantisme.

mardi 16 mars

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RP : Comment as-tu été amené à prendre une position syndicale combative en tant que postier dans les Yvelines ?

Vincent : Depuis 15 ans je suis facteur au Chesnay et je me suis très vite syndiqué, d’abord à Sud, puis à la CGT à partir de 2012. Dès cette période, la politique de la direction de La Poste a été d’enchaîner les réorganisations entraînant des suppressions de postes, une dégradation constante des conditions de travail, pour des salaires ridiculement bas. Payé au Smic au début de sa carrière un facteur peut se retrouver en fin de carrière à ne pas toucher plus de 1600 € par mois.

Je suis donc devenu un militant de plus en plus actif, avec des responsabilités syndicales croissantes. Elu au Comité technique aux élections professionnelles de 2014, puis au CHSCT, j’ai reçu un mandat syndical qui m’occupait pratiquement à plein temps et me permettait, dans le cadre d’un détachement, d’intervenir plus largement sur d’autres sites que le Chesnay. Les tensions étaient telles que j’étais amené à siéger de plus en plus souvent pour des cas de « discipline » à la commission consultative paritaire. Aujourd’hui, il y en a une pratiquement toutes les semaines.
Face à cette pression constante, je me suis fixé pour tâche de contribuer, dans le cadre de mon mandat syndical, à la construction de grèves reconductibles pour gagner, en faisant le tour des sites pour mobiliser, en organisant des AG pour décider des actions à la base, en cherchant systématiquement à élargir les luttes d’un centre à l’autre. Les grèves reconductibles ont été nombreuses et largement mobilisatrices durant toute cette période. Parallèlement le CHSCT a été un point d’appui pour convoquer des expertises et trainer la direction devant les tribunaux. Même si la partie n’est jamais définitivement gagnée et qu’il faut continuer à lutter sans arrêt, les réorganisations ont pu être reculées parfois de plusieurs années sur un certain nombre de sites et la direction a eu à payer le prix fort, soit plusieurs centaines de milliers d’euros.
Au-delà des victoires partielles obtenues, c’est principalement les méthodes de lutte utilisées, le travail à la base, les AG, les liens de solidarité qui se tissent entre les postiers d’un même site et avec ceux des autres sites qui recueillent aujourd’hui l’assentiment des collègues. Pour preuve, les scores aux dernières élections professionnelles. A la différence de la moyenne nationale les résultats de la CGT sur ce périmètre ont largement progressé : de 26% en 2014 à 38,5 % en 2020 (et même 47 % au niveau des postes d’exécution).

RP : Il est évident que ton action était insupportable pour la direction, comment s’y est-elle prise pour tenter de te « casser » ?
Vincent : Il y a un parallèle frappant entre les temps forts de la lutte que nous menons depuis plus de 10 ans et l’escalade dans la répression qui s’est exercée contre moi.
Début 2014, une grève a lieu pour empêcher une réorganisation. Je reçois un blâme pour « avoir pris la parole » sur le site de Houilles, tandis que le site voisin de Sartrouville était en grève. Ce premier blâme sera suivi de plusieurs autres, toujours pour le même motif de « prise de parole » ou de distribution de tracts sur des sites autres que mon lieu d’affectation, le Chesnay, ce qui semble pourtant naturel dans le cadre d’un détachement syndical départemental.
Fin 2015, on monte d’un cran dans la répression. Les prétextes sont toujours aussi futiles : « prises de parole », ou délai de moins de 48 heures pour avertir d’une venue sur un site. Mais désormais, ce ne sont plus des blâmes qui tombent mais des conseils de discipline suivis de mises-à- pied. Pas moins de 4 mises-à-pied entre 2015 et 2019, pour un total de 5 semaines de privation de salaire.
A l’occasion de la réforme des retraites, une grève très importante se déroule à Versailles. Elle dure 43 jours, la plupart du temps majoritaire, surtout parmi les titulaires. Dans la foulée, en janvier 2020, Je suis convoqué en même temps que 4 autres collègues pour un nouveau conseil de discipline prévu début mars. Cette fois-ci, la direction a établi un dossier de 150 pages qui comporte, entre autres, de faux témoignages, notamment sur une prétendue « séquestration de collègues ». Le faussaire qui s’était exprimé sous la pression de la hiérarchie s’est d’ailleurs rétracté par la suite. Une affaire tellement énorme qu’elle fera la Une de L’humanité.
En février 2020, pour faire barrage à ce nouveau conseil de discipline, les facteurs du site de Versailles se mettent en grève à 95%. Le mouvement est tellement suivi que la direction lâche sur les cas de 3 collègues. Le quatrième reçoit un blâme. Quant à mon cas, il n’est pas question de lâcher. Je suis donc convoqué une nouvelle fois pour le début mars.
C’est alors qu’intervient le confinement. Le conseil de discipline est reporté au 31 août. Mais la direction brûle d’impatience de me sanctionner. En mai, le directeur d’établissement qui a forcé de jeunes collègues à écrire de faux témoignages est pourtant placé en mise à pied conservatoire et sera licencié en septembre… Quoiqu’il en soit, le conseil de discipline du 31 août a bel et bien lieu et j’écope de 3 mois de mise-à-pied, du 1er octobre au 31 décembre 2020, sans salaire.

RP : Quelles risquent d’être les suites, pour toi et plus largement pour les luttes des postiers des Yvelines ?
Après une telle sanction, on aurait pu penser que la direction en reste là. Mais elle veut en finir et me régler mon compte une fois pour toutes. J’ai reçu, en janvier dernier, une nouvelle convocation pour entretien préalable à licenciement. Le volumineux dossier que la direction tient désormais en réserve s’épaissit encore avec des soi-disant conversations avec des facteurs à propos des élections au conseil d’administration. Elle produit des copies d’écran totalement illisibles, non datées, non identifiées qu’elle n’hésite pas à présenter comme des preuves. A l’issue de la commission réunie le 2 mars les représentants syndicaux votent pour qu’il n’y ait aucune sanction contre moi, la direction de son côté opte pour le licenciement pour faute grave et va très probablement demander l’autorisation de licencier à l’Inspection du Travail.
Pour moi, le combat n’est pas fini car il ne représente pas seulement la préservation de mon boulot mais aussi la revendication du droit à un militantisme syndical digne de ce nom. Les luttes menées durant toute cette période ont permis de freiner, parfois pour plusieurs années, la politique liquidatrice de la direction de la poste et J’ai pu, durant tout ce temps de bagarre, apprécier la solidarité des collègues et la combativité dont nous étions capables.
En revanche, dans cette intention de poursuivre les luttes, je ne peux que déplorer la faiblesse, pour ne pas dire l’absence, du soutien que j’ai reçu de la part de la direction syndicale CGT-FAPT des Yvelines. Trouvant sans doute que ma lutte militante opiniâtre faisait peser une trop lourde hypothèque sur un « dialogue social » de bon aloi, l’équipe dirigeante n’a pas jugé bon de renouveler mon détachement syndical sur le département, ce qui rend désormais beaucoup plus difficile de se rendre sur les autres sites. Une décision qui, si elle ne constitue pas un désaveu ouvert, donne malgré tout un signal favorable à la direction à mon encontre, alors qu’il serait tellement nécessaire de construire et d’affirmer notre force collective.
Aujourd’hui, dans le contexte de difficulté, voire de détresse sociale que génère la crise sanitaire, la direction de La Poste, loin de lever le pied, décuple ses projets. Environ 1000 réorganisations en perspective pour l’année 2021 qui vont entraîner une dégradation encore plus forte des conditions de travail et de nombreuses suppressions de postes. Des attaques à venir qui suscitent beaucoup de colère à la base. Pour y mettre obstacle une grosse mobilisation devrait avoir lieu ce mardi 16 mars, à l’initiative des postiers du 92 et dans le cadre d’une intersyndicale regroupant SUD, CGT, FO et d’autres syndicats d’Ile de France. Si un certain nombre de centres vont spontanément se mettre majoritairement en grève, d’autres auront besoin d’information et de discussion à la base pour se mobiliser et tenir. Une tâche à laquelle je ne pourrai pas contribuer puisque, sans savoir pour le moment si je serai licencié, je vais reprendre très prochainement mon poste de facteur, après 8 ans de militantisme quasi à plein temps, avec une possibilité d’agir sur les autres sites infiniment plus complexe
Pour l’instant, je me concentre sur deux étapes toutes proches. Mardi 16 mars, mobilisation et grève la plus massive possible des postiers de l’Ile de France et samedi 10 avril à 10h30 à la gare de Saint Quentin en Yvelines, rassemblement des facteurs et de tous les soutiens contre mon licenciement suivi d’une manifestation en direction du siège de La Poste des Yvelines, avenue du centre à Guyancourt. Une manière de lier lutte des classes et militantisme syndical combatif qui sont, dans mon esprit, indissociables.




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