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Médecine patriarcale

Violences gynécologiques. Accusé de viols et mis en examen, le Pr Daraï toujours en fonction

Le gynécologue spécialiste de l'endométriose Emile Daraï, accusé de viols et mis en examen le 24 novembre pour « violences volontaires aggravées », continuera d'exercer à l'hôpital Tenon. Une affaire symptomatique du caractère profondément patriarcal de l'institution médicale.

Rozenn Kevel

30 novembre 2022

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Credit Photo : Sophie Libermann / AFP

Après un an et demi, 190 témoignages et 36 plaintes au pénal, Daraï toujours en fonction

Ce lundi, France Info révèlait que le professeur Émile Daraï, gynécologue renommé et spécialiste de l’endométriose, restera en exercice à l’hôpital Tenon malgré sa mise en examen et son placement sous contrôle judiciaire le 24 novembre pour « violences volontaires aggravées ».

L’affaire débute en septembre 2021, lorsque des étudiantes en médecine dénoncent les « pratiques violentes » auprès du collectif Stop aux Violences obstétricales et Gynécologiques (VOG) : « des touchers brutaux, des examens particulièrement douloureux et parfois effectués sans le consentement des patientes  », résume Sonia Bisch, fondatrice et porte-parole du collectif. Depuis le début de l’affaire, toujours d’après Stop VOG, ce sont 190 témoignages et 36 plaintes au pénal, dont 28 pour viol et viol sur mineure, qui ont été déposés contre le gynécologue.

Un médecin protégé par l’institution

En décembre 2021, un rapport de l’enquête interne déclenchée par l’Assistance Publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP) et Sorbonne Université concluait que « l’obligation d’information de ces patientes, le soulagement de leur douleur, le respect de leurs volontés n’[avaient] pas été respectées ». Cependant la commission d’enquête ne retenait « aucune connotation sexuelle alors que certains manquements ont été relevés dans le recueil du consentement à certains gestes ».

L’AP-HP avait alors définitivement suspendu le gynécologue de ses fonctions de chef de service et de responsable pédagogique trois mois plus tard, tout en le laissant toujours consulter. Ce lundi, malgré sa mise en examen, cette orientation est confirmée par voie de communiqué : « L’AP-HP et Sorbonne Université appliqueront strictement les conditions du contrôle judiciaire décidé par le juge d’instruction, seul à connaître de l’ensemble des éléments du dossier d’instruction  », justifient les deux institutions.

Une décision qui se range derrière la justice, mais aussi derrière le silence du gouvernement et des institutions médicales sur cette affaire. Le 22 novembre dernier, un rassemblement était organisé devant l’hôpital à l’appel de Stop VOG pour exiger la suspension du Pr Daraï le temps de l’enquête. L’association Stop VOG interpellait le ministre de la Santé et Anne Hidalgo, présidente l’AP-HP, restés silencieux. Elle dénonçait également le silence de la direction de l’hôpital, de l’Agence Régionale de Santé (ARS), de l’Ordre des Médecins et du Centre National de Gestion des Praticiens Hospitaliers, qui est même allé jusqu’à inviter le Pr Draï à intervenir lors de son congrès « Pari(s) Santé Femmes ».

Au sein de l’hôpital Tenon, plusieurs médecins avaient exprimé un soutien envers le Pr. Daraï. Une pétition aurait notamment été lancée par des médecins, d’après Le Parisien. Toujours dans les colonnes du Parisien, le chef adjoint du service radiologie à l’hôpital Tenon nie la gravité des faits et va jusqu’à utiliser une rhétorique de peur inversée pour les médecins : « On ne peut nier qu’il y ait eu des maladresses et il est important de rappeler quelles sont les bonnes pratiques pour réaliser un examen clinique, reconnaît ce spécialiste. Mais ce qui lui arrive est complètement disproportionné par rapport à tout ce qu’il a apporté à la médecine et à toutes les femmes qu’il a sauvées. Je suis inquiet des conséquences pour la médecine. Les jeunes médecins ne veulent plus examiner les patientes. ».

L’absence de réaction des institutions et, dans une autre mesure, le soutien réactionnaire de médecins à leur collègue, montrent ainsi les mécanismes d’un système qui protège les siens, dans le plus grand mépris des usager·es de l’hôpital et en premier lieu des femmes. Alors qu’il y a quelques mois, Chrysoula Zacharopoulou était nommée secrétaire d’État malgré trois plaintes relatives à des violences qu’elle aurait perpétré dans le cadre de son activité de gynécologue, après l’affaire du gynécologue Bernard Henric à qui TF1 offrait une tribune de défense face aux accusations portées par plus de 60 femmes, le cas Daraï illustre à nouveau le caractère systémique des violences gynécologiques qui, bien souvent, se recoupent avec des violences sexistes et sexuelles.

Une gestion de l’hôpital public qui favorise les violences gynécologiques

Dans un communiqué publié ce mardi, Stop Vog revient sur la décision de l’AP-HP de maintenir le Pr Daraï en fonction à l’hôpital : « Interdire l’exercice dans le privé mais pas dans le public est une mesure discriminatoire évidente d’accès au soin puisque les personnes qui n’auront pas les moyens de payer une consultation privée ne pourront pas choisir le gynécologue et risqueront d’être prises en charge par le Pr Darraï ». En ce sens, le cas Daraï illustre aussi comment la casse du service public de santé expose les femmes à davantage de violences.

Plus largement, comme le rappelait une intervenante lors du rassemblement, « des personnels maltraités sont des personnels maltraitants ». Si de nombreuses patientes sont contraintes de subir des violences gynécologiques, c’est aussi en raison des coupes budgétaires qui entraînent un manque de moyens humains et matériels, des fermetures de lits, de services ou encore de sites, du surmenage des personnels, des burn-out et des démissions.

L’affaire Daraï illustre aussi les conséquences du manque de recherche sur l’endométriose. Mathilde, militante et patiente souffrant de cette maladie sous étudiée, est intervenue lors du rassemblement devant l’hôpital Tenon dans ce sens : « Il y a quelque chose de spécifique au fait que le Pr Daraï soit un spécialiste de l’endométriose. Quand on est atteinte d’endométriose, on souffre deux fois. Une première fois des symptômes […] et on souffre du parcours médical. Dans ce contexte, lorsqu’on va à un rendez-vous médical avec un grand médecin de l’endométriose, on est dans un état de vulnérabilité qui est total. Les violences ont lieu dans un rapport de domination. ».

Comme pour de nombreuses maladies qui touchent principalement les femmes, la recherche et la formation des praticiens sur l’endométriose est relativement nouvelle et ne dispose pas des moyens nécessaires pour permettre une prise en charge à la hauteur des besoins. Cela oblige les personnes touchées par l’endométriose, soit 10% des femmes selon les chiffres du ministère, à se tourner vers un nombre restreint de spécialistes en s’exposant d’autant plus aux risques de violences. C’est ce qu’exprime le soutien affirmé par des patientes au Pr Daraï, expliquant par exemple : « Les accusations contre le professeur Daraï ne m’empêcheront pas de continuer à me faire suivre le plus longtemps possible »

Face aux violences gynécologiques favorisées par un système profondément patriarcal, l’affaire Daraï montre que la solution ne viendra pas du gouvernement ni des directions d’institutions complices. Alors que la macronie décide d’allouer 15 milliards de budget pour la police, c’est dans l’hôpital et la recherche publics, en particulier dans les services et pour les maladies qui touchent spécifiquement les femmes, que des moyens massifs doivent être investis.


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