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Politique

Pas de justice pas de paix

Violences policières, racisme d’Etat, les quartiers populaires face à la crise sanitaire et économique

Depuis une semaine, les nuits de révoltes dans les quartiers populaires s'enchaînent. Face au confinement répressif, et à l'Etat d'urgence sanitaire, la lutte contre les violences policières et le racisme d'Etat et l'exclusion social est indispensable pour unifier notre camp social confronté à la crise.

samedi 25 avril

Crédit photo : Clément Mahoudeau / AFP

Depuis bientôt une semaine, dans plusieurs quartiers populaires des jeunes se révoltent la nuit tombée pour protester contre les violences policières. L’élément déclencheur s’est produit le soir du samedi 18 avril, lorsque Mouldi a été gravement blessé à la jambe par la police à Villeneuve-La-Garenne. Un drame loin d’être isolé puisque depuis le début du confinement, comme en témoigne le site d’information militant Rebellyon qui a décompté au moins cinq personnes mortes après avoir croisé le chemin de la police. De même qu’on ne compte plus les images de violences policières dans les quartiers, relayées ces derniers jours sur les réseaux sociaux, montrant la police s’acharner contre des jeunes dont le seul tort a été de sortir de chez eux fumer une cigarette ou aller à la boulangerie.

Une répression qui s’inscrit dans le cadre de la gestion autoritaire de la crise sanitaire par le gouvernement. Celle-ci, à défaut d’une stratégie sanitaire à la hauteur avec des tests massifs et des masques efficaces pour tous, se résume au confinement autoritaire imposé par la force et à « l’union nationale » derrière le grand patronat. Mais désormais, le moment est venu pour Macron et le MEDEF d’imposer la reprise du travail à marche forcée sans garantie sanitaire réelle au nom de leur profit.
 

Dans les quartiers populaires, la double-peine pour les précaires et les immigrés

Les habitants des quartiers populaires sont d’abord les plus exposés à l’épidémie de Coronavirus. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à lire ce témoignage du chef des urgences de l’hôpital Jean Verdier à Bondy en Seine-Saint-Denis qui expliquait le 26 mars dernier dans Le Monde : « il n’y a plus une seule place de réanimation dans le 93 ». Le département le plus pauvre de France métropolitaine est l’un des plus touché par l’épidémie de l’aveu même de la Direction de la Santé qui dévoilait le 3 avril dernier des chiffres montrant un « excès de mortalité exceptionnelle », avec une augmentation des décès de 63% la dernière semaine du mois de mars selon l’INSEE contre 32% pour Paris à titre d’exemple.

Les premières victimes sont donc les plus précaires, qui subissent l’isolement et le mal-logement à l’instar des classes populaires issues de l’immigration. Un article publié par Le Bondy Blog sous le titre « Dans les foyers, les chibanis meurent à huis-clos » met en exergue le mal-logement et son lot de promiscuité et d’isolement qui frappe ces travailleurs immigrés qui habitent les quelques 142 foyers de France, et sont au moins au nombre de 110.000 résidants. A l’image d’Ali Jil Bel Bagdadi, retraité algérien décédé seul, dans sa chambre dans un foyer à Saint-Ouen. Si l’Agence Régionale de la Santé s’est fendu d’une réponse, cynique, pour s’en laver les mains en justifiant que « le patient en question n’est pas, à la connaissance de l’ARS, décédé du Covid-19, et présentait une situation médicale compliquée », il n’en reste pas moins que le confinement brutalement imposé à des populations déjà précaires, connaissant des difficultés d’accès au soin, lui a été fatal. Avec le silence complice aussi bien des autorités que du gestionnaire des foyers comme en témoigne Aboubacar Diallo, délégué du comité des résidents du foyer : « Ils n’ont rien fait du tout, et vendredi ils ont envoyé quelqu’un pour encaisser les loyers. C’est de la provocation ! »

Cette situation s’explique ainsi par la crise structurelle du système de santé public, incapable de traiter l’ensemble des patients qui frappe durement les populations précaires. A cela s’ajoute le fait que beaucoup sont obligés de continuer à aller travailler en empruntant au passage les transports en commun bondés, sans protections sanitaires. Les soignantes, les caissières, ou encore les éboueurs qui peuplent les quartiers populaires et sont bien souvent issus de l’immigration et qui subissent à ce titre le racisme et les discriminations au quotidien, sont aujourd’hui à la fois « les petites mains invisibles » qui continuent à faire tourner les secteurs essentiels de la société, et également les moins bien payés et les plus précaires à qui le patronat a pu imposer très tôt la reprise du travail comme dans le BTP, contre l’avis du corps médical qui réclame l’arrêt de la production non essentielle à la lutte contre l’épidémie.

La répression, la réponse du gouvernement face à la crise

Face au manque de moyens dans la santé d’abord, Emmanuel Macron a mis en scène des visites dans plusieurs hôpitaux. Sur les vidéos mises en ligne sur le compte Twitter de l’Elysée suite à son passage à l’hôpital du Kremlin Bicêtre (94) en banlieue parisienne le 9 avril, on pouvait voir les soignants applaudir. Un beau coup de comm’, mais d’autres vidéos diffusées par les soignantes montrent une réalité différentes. En réalité, ce n’est pas Macron que les soignants applaudissent, mais son interpellation par une soignante dénonçant les conditions de travail à l’hôpital.

De même, le 26 mars lors d’une visite présidentielle à l’hôpital dans le Grand Est, une des régions la plus touchée par l’épidémie, les soignants avaient également voulu interpeller le président. Une soignante raconte face caméra dans une vidéo publiée  ce qu’elle voulait dire à Macron qu’« on est au point de choisir qui va vivre et qui va mourir » en raison du manque de respirateurs et de matériel médical dans les hôpitaux. Et la suite est édifiante : « je n’ai même pas vu monsieur Macron, mais ses policiers m’ont pris de force ». Interpellée, elle raconte : « ils m’ont plaqué par terre, ils m’ont mis le pied sur le dos, j’avais tellement mal au ventre que j’ai dû dire que j’étais enceinte pour qu’ils lèvent la pression » avant de se faire embarquer en garde à vue. La femme, racisée, continue : « les policiers de Macron m’ont fait vivre une torture dans la voiture, plaqué fort, menotté et cogné la tête, […] ils m’ont tellement fait mal qu’un moment je me suis dit que c’était mon dernier souffle […] ils m’ont dit vous les soignants fermez vos gueules, vous n’êtes pas des héros. »

Elle sera convoquée le 4 septembre devant le tribunal pour outrage, les policiers l’accusant de les avoir traité de « chiens »... une méthode classique pour criminaliser les victimes de violences policières. Comme Mohamed, ce pompier volontaire de 26 ans, qui a raconté dans un témoignage recueilli par la militante anti-raciste Sihame Assbague, avoir pris une amende de 135€ pour non-respect du confinement pour s’être trompé d’heure sur son attestation... après s’être fait passer à tabac par la police qui l’a insulté de « sale bougnoule » à Saint-Pierre-des-Corps (37) dans la banlieue de Tours. Alors que Le Parisien rapportait fin mars que 10% des amendes pour non-respect du confinement avaient été dressées en Seine-Saint-Denis, il faut rappeler que ce ne sont pourtant pas les travailleurs et habitants des quartiers qui sont responsable de la casse du système de santé public, résultat de décennies de politiques néo-libérales menées par les gouvernements successifs, pas plus que de la gestion catastrophique de la crise sanitaire et des mensonges de ce gouvernement.

Lutter contre les violences policières et pour un plan sanitaire à la hauteur de la situation afin d’unifier notre camp social et de construire le « tous ensemble »

La répression dans les quartiers populaires et le renforcement de la présence policière avec la mise en place de l’Etat d’urgence sanitaire, revêt plusieurs fonctions dans le cadre de la gestion autoritaire de la crise sanitaire par le gouvernement, à défaut d’être capable de mettre en place une stratégie sanitaire à la hauteur de la pandémie comme des tests de dépistage massif et des masques efficaces pour tous. D’abord, il faut préciser que le confinement dans ces quartiers a une toute autre signification comme celle d’une perte sèche de revenus combinée au mal-logement et à l’enfermement dans des logements exigus, surpeuplés voir insalubres. Ensuite, cela va accentuer la pression permanente contre les habitants des quartiers populaires, en particulier les jeunes, de sorte la pression du chômage de masse vise à imposer l’acceptation de n’importe quel travail au salaire le plus bas possible, une armée de réserve prête à l’emploi que le patronat verra grandir. Enfin, les habitants des quartiers populaires servent d’épouvantail au gouvernement, aux grands médias, et à l’extrême droite qui leur imputent « le non-respect du confinement » pour chercher à masquer la gestion catastrophique de la crise sanitaire, conséquence de l’absence de moyens dans les hôpitaux et la recherche due aux politiques néolibérales de casse du service public.

C’est pourquoi, comme l’explique Gaëtan Gracia, syndicaliste CGT aux Ateliers de la Haute Garonne et militant au NPA/Révolution Permanente, « le combat contre les capitalistes et totalement lié au combat antiraciste. C’est la même police qui réprime dans les quartiers, et qui réprime nos grèves et nos luttes dès qu’elles deviennent sérieuses. Mieux, les quartiers sont un laboratoire des outils de répression qu’ils utilisent ensuite massivement ». Et le militant de poser la question cruciale : « Le mouvement ouvrier va-t-il détourner le regard comme en 2005 ? Laisser le massacre se faire ? » A l’époque, lors des révoltes de 2005 qui avaient suivi la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, électrocutés à 17 et 15 ans dans l’enceinte d’un poste électrique dans lequel ils s’étaient réfugiés pour échapper à la police à Clichy-sous-Bois, les organisations traditionnelles du mouvement ouvrier avaient brillé par leur réticence à soutenir les jeunes qui contestaient à la fois les violences policières, le racisme d’Etat et l’exclusion sociale dont ils étaient victimes. Ajoutée à la défense au nom de la « laïcité », de la loi raciste de 2004 sur l’interdiction du voile à l’école promulguée par le gouvernement Chirac-Raffarin, cette séquence avait marquée une rupture durable entre les classes populaires issus de l’immigration et les organisations de gauche et d’extrême-gauche. Cette semaine encore, Antoine Maurice, tête de liste aux municipales à Toulouse pour Archipel Citoyen, regroupant entre autres Europe Ecologie - Les Verts et la France Insoumise, s’est empressé d’apporter son « soutien » à la police suite aux nuits de révoltes qui se sont étendues jusqu’aux quartiers de La Reynerie et du Mirail dans la Ville rose. Une position qui démontre encore à quelle point les violences policières, le racisme et les oppressions sont parties intégrante de l’Etat et de ses institutions pour diviser notre classe et maintenir l’exploitation.

La mobilisation des Gilets Jaunes, mais aussi la bataille contre la réforme des retraites, ont ont mis en exergue à une échelle de masse la répression qui sévit quotidiennement dans les quartiers populaires. Dans ce cadre, la grève contre la réforme des retraites en particulier à la RATP, a laissé voir l’émergence d’un nouveau visage de la classe ouvrière, issue des banlieue et de l’immigration, combative et résolument politique comme en témoigne le communiqué publié par la CGT RATP bus Flandres pour dire « stop aux violences policières dans nos banlieues ». A ce titre, la tribune unitaire intitulée « La colère des quartiers populaires est légitime » signée notamment par la CGT, le Comité Adama, le NPA et Solidaires entre autres organisations syndicales, politiques et collectifs, est progressiste et illustre en définitive le rôle central qu’a joué ces dernières années le combat anti-raciste, contre les violences policières.

Face au saut répressif dans les quartiers populaires au nom de la lutte contre le Covid, plus que jamais, le mouvement ouvrier doit prendre part à ce combat. C’est pour cela qu’il est nécessaire de dénoncer les violences policières, mais aussi de soutenir inconditionnellement la colère légitime qui s’exprime au travers ces révoltes, et développer les cadres d’auto-organisation dans les quartiers populaires pour faire face à la crise sanitaire et sociale ainsi qu’à la répression.

Mais ce n’est pas tout, le déconfinement mais aussi la crise économique vont toucher en premier lieu les quartiers populaires quand on connait notamment l’état des transports, avec souvent des bus bondés. A l’heure où le gouvernement et le MEDEF veulent déconfiner à marche forcée pour relancer l’économie, il faut imposer par la mise en place de comité d’hygiène et de sécurité indépendant du patronat et du gouvernement, qu’avant toute reprise du travail une stratégie sanitaire à la hauteur de la pandémie soit mise en place, avec des tests massifs et des masques pour tous, par la reconversion de la production non essentielle sous contrôle ouvrier, l’embauche de personnels soignants, la construction d’infrastructure médicale, et la mise à disposition des hôtels et des complexes touristiques pour pouvoir mettre en quarantaine les patients malades. Ensuite, face à la crise économique et sociale, il faut réquisitionner les logements vides et mettre en place un plan de construction de logements pour que chacun ait accès à un toit, interdire les licenciements, et pour les entreprises qui font faillite, les nationaliser sous contrôle des travailleurs. Enfin, pour financer toutes ces mesures, il s’agit de mettre en place un impôt fortement progressif sur les grandes fortunes et les grandes entreprises, à l’heure où les grands patrons et actionnaires spéculent sur le dos des travailleurs et des classes populaires.




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