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Du Pain et des Roses

Deux ans après Me Too

Violences sexuelles : la prise de parole de l’actrice Adèle Haenel secoue le cinéma français

Dans une vidéo publiée sur Mediapart lundi soir, la comédienne du "Portrait de la jeune fille en feu" s’est confiée plus avant sur les faits de harcèlement sexuel qu’elle a subi alors qu'elle était mineure de la part du réalisateur Christophe Ruggia.

mercredi 6 novembre

Crédits photo : Médiapart

Deux ans après la naissance du mouvement #MeToo, Adèle Haenel sort du silence. Dans une enquête publiée dimanche par Mediapart, la comédienne est revenue sur une affaire impliquant le réalisateur Christophe Ruggia. Les faits se seraient déroulés pendant et surtout après le tournage de « Les Diables », entre 2001 et 2004, l’actrice avait alors entre 12 et 15 ans.

Dans une interview d’une heure publiée lundi soir en complément de l’article d’enquête de Mediapart, elle explique avoir été victime d’« attouchements » sur les « cuisses » et « le torse », « baisers forcés dans le cou » et avoir eu à subir « un harcèlement sexuel permanent » de la part du réalisateur, âgé de 36 ans au moment des faits.

Elle explique également sur le processus qui l’a poussé à sortir du silence et révèle notamment que le documentaire Leaving Neverland à propos des affaires d’abus sexuels perpétrés par Mickael Jackson a été un véritable déclic pour elle : « [Le documentaire] m’a fait changer de perspective sur ce que j’avais vécu, j’ai compris qu’il ne s’agissait pas que d’une histoire privée. (...) Quand j’ai vu Leaving Neverland, je n’ai pas pu m’empêcher de voir des mécanismes d’emprise et de fascination qui étaient complètement à l’œuvre dans mon histoire. » Elle explique également que le mouvement MeToo a été déterminant dans sa prise de parole : « Je dois le fait de pouvoir parler à toutes celles qui ont parlé avant, dans le cadre des affaires MeToo, et qui m’ont fait changer de perspective sur ce que j’avais vécu. »

De plus, elle explique qu’elle a une « responsabilité » étant donné sa position sociale confortable, vis-à-vis de celles qui, plus exposées aux représailles qu’elle, n’osent pas s’exprimer. « Aujourd’hui, c’est une responsabilité pour moi. Parce que je suis en mesure de le faire, je travaille suffisamment, j’ai des projets dans la vie, j’ai un confort matériel, j’ai des alliances qui font que je ne suis pas dans la même précarité que la plupart des gens à qui ça arrive. Et je voulais le faire pour leur parler à elles et à eux. Pour leur dire qu’ils ne sont pas tout seuls. »

Une violence systémique

Le témoignage d’Adèle Haenel présente un caractère assez inédit pour plusieurs raisons. C’est en effet la première fois en Franc qu’une actrice aussi reconnue révèle des faits de harcèlements sexuels, d’autant plus dans le milieu du cinéma où règne sur ces questions une véritable omerta.

Un autre aspect très progressiste de ce témoignage est que Haenel n’a pas uniquement pointé du doigt celui qu’elle accuse. Dans l’interview donnée à Mediapart, elle a surtout souligné la responsabilité de la société dans son ensemble, de la justice à la culture en passant par l’éducation, qui promeut la culture du viol. « Les agresseurs peuvent se raconter toute une histoire romantique au sujet d’un truc qui n’est pas du romantisme. C’est de l’oppression. Quand bien même quand il vient se coller à moi je me colle à l’autre bout du canapé, je m’enfuis... Il n’y a aucune ambiguïté dans la situation présente. Il y a ambiguïté parce qu’on a créé toute une histoire de ce qu’était le rapport aux femmes. »

Bien qu’elle n’utilise pas, le terme « patriarcat », cette « culture du viol » qu’elle décrit est le produit direct du système patriarcal : les médias, la publicité, les films, etc, renvoient massivement l’image de l’homme comme étant le macho dominant à la sexualité insatiable et les femmes sont réduites à de beaux objets, à des corps à moitié nus qui n’existeraient que pour satisfaire le désir sexuel masculin. Un exemple flagrant de cette impunité et ce sentiment de ne « pas voir le problème » avec les aggressions sexuelles, est l’attitude délirante de Christophe Ruggia, le réalisateur incriminé, qui nie totalement les faits et parle « d’histoire d’amour » pour qualifier sa « relation » avec l’actrice à l’époque.

Elle revient également sur l’affaire Polanski et explique que la situation de Polanski est « emblématique d’une société dans laquelle 1 femme sur 5 est confrontée [aux violences sexuelles] ». Elle développe encore sur la question de responsabilité de la société sur les violences sexuelles, toujours en lien avec l’affaire Polanski : « pour moi [l’argument de « il faut séparer l’homme de l’artiste »] c’est un alibi. […] Il s’agit pas de censure, il s’agit de […] qui on écoute ? C’est ça qui va définir notre société, si on considère qu’écouter les gens qui sont cyniques, qui sont froids, qui sont cruels,....mais quelle société on veut ? C’est ça aussi la question. […] C’est pour ça que le débat autour de Polanski ne se limite pas à Polanski et sa monstruosité mais implique toute la société. »

Les témoignages de MeToo et tout les témoignages qui ont suivis ont bien montré que les violences sexuelles étaient quelque chose de systémique et que les viols et les agressions n’étaient pas des cas isolés perpétrés par des « fous ». A ce sujet, Haenel déclare d’ailleurs que : « les "monstres" ça n’existe pas. C’est notre société, c’est nos amis, c’est nos pères ». Elle parle également de « violence systémique faite aux femmes dans le système judiciaire » et d’une justice qui « méprise les femmes » pour expliquer pourquoi elle n’a pas porté plainte.

La lutte contre les violences de genre ne sera pas victorieuse si elle est déléguée à une justice patriarcale dans une logique exclusivement punitive. Le sexisme est structurel, possède de nombreux visages, et il s’agit donc de s’organiser collectivement, indépendamment des institutions, pour le combattre. Chaque nouveau témoignage de violence sexuelle ne doit pas nous faire tomber dans le misérabilisme ou la démoralisation, mais cela doit au contraire nous déterminer encore plus à en finir avec les violences faites aux femmes et surtout à renverser le système qui les produit.




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