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Virés puis réembauchés en intérim et au SMIC : la réalité de la « reprise » dans l’aéronautique

Comme en témoignent plusieurs salariés, dans l’aéronautique la reprise partielle de l’activité rime avec précarisation du travail et baisses de salaires. En effet, après la vague de licenciements certains travailleurs se font réembaucher comme intérimaire et avec des coefficients de salaire inferieurs

mardi 8 juin

Photo : Reuters

Début mars, à la fin des négociations concernant le PSE historique passé chez Airbus, les médias, le personnel politique et certaines directions syndicales comme FO et la CFTC s’empressaient de redorer l’image de l’avionneur après les milliers d’emplois supprimés. La Dépêche, annonçait qu’ « Airbus ne va pas licencier de personnel en France malgré la crise du Covid ».

Jean-Luc Moudenc, maire de Toulouse, s’est également félicité des résultats du « dialogue sociale ». Florent Veletchy, délégué syndicale centrale CFTC a affirmé que « c’était important pour nous, syndicalistes, de montrer qu’on ne licencie pas chez Airbus. ». Ces positions étaient complètement alignées avec celles de l’avionneur qui avait lui aussi affirmé que « Grâce à l’efficacité de toutes les mesures sociales déployées jusqu’à présent, Airbus ne voit pas la nécessité de procéder à des licenciements forcés en France ». La soi-disant absence de « licenciements secs » permettait à Airbus de ne pas parler des 2100 suppressions d’emploi au sein de l’entreprise et de faire ce coup de communication.

Avec plus de 13.000 postes concernés par des PSE dans le secteur et cela sans parler des intérimaires, les licenciements collectifs hors-PSE ou encore les baisses de salaire et les licenciements associés aux accords de performance collective (APC), par ces déclarations, il s’agissait de redorer l’image du patronat, de masquer la destruction d’emploi et de restaurer un des principaux outils qui a permis ces attaques : le dialogue social. Et enfin, freiner toute explosion de colère au sein de l’entreprise et plus largement au sein du secteur aéronautique.

Dans l’aéronautique, supprimer des emplois et réembaucher avec des conditions inferieures pour préparer la reprise

Deux mois plus tard, Airbus veut faire croire qu’après le coup de la première vague de licenciements, les attaques contre l’emploi ont cessé et que maintenant s’ouvre un futur plein d’espoir pour le secteur aéronautique et ses salariés. En effet récemment Airbus annonçait la reprise du projet d’une ligne d’assemblage moderne à Toulouse et les prévisions pour les prochaines années.

Comme l’expliquait Les Echos fin mai : « Le patron d’Airbus, Guillaume Faury, a donné un sacré message d’espoir à tout le secteur aéronautique qui traverse la plus grave crise de son histoire. L’avionneur européen n’envisage pas seulement la reprise, mais même la croissance. Jeudi, le groupe a annoncé qu’il produirait dès 2023 davantage d’avions monocouloirs qu’avant la pandémie de Covid-19, et bien plus en 2024 et encore davantage en 2025. En conséquence, le cours de l’action Airbus a bondi de plus de 9 % à la Bourse de Paris (plus forte hausse des grandes valeurs industrielles), entraînant dans son sillage toutes les sociétés cotées du secteur. ».

A ces prévisions, dont on avait déjà discuté l’optimisme dans un autre article, s’ajoutaient des annonces concernant la création de 878 emplois dans le secteur. Comme l’expliquait ce 4 juin Bertrand Gautier, président d’Airbus Développement : « Airbus et ses filiales vont affecter 3,4 millions d’euros pour soutenir la création en 3 ans de 878 emplois en France dans quatre départements où le groupe est implanté : la Haute-Garonne, la Somme, la Loire-Atlantique et la Gironde. Comme la Haute-Garonne est le département avec le plus d’emplois concernés par le PSE, c’est aussi celui qui bénéficiera le plus de cette convention de revitalisation. Nous allons y apporter 2,6 millions d’euros avec l’objectif de créer 677 emplois dans les trois ans. ».

Ces annonces, qui pour l’instant ont eu comme seules bénéficiaires les actionnaires du secteur, masquent les conditions dans lesquels est en train de s’opérer ce début de reprise d’activité dans l’aéronautique. Car si le patronat a fait payer la chute de l’activité suite à la pandémie avec la suppression de milliers d’emplois, la reprise est en train de s’opérer sous les coups du « fire and rehire », c’est-à-dire, virer puis réembaucher à des conditions inférieures.

Comme nous l’explique un salarié du sous-traitant aéronautique AAA : « chez nous, suite au PSE la direction a viré un peu plus de 300 salariés. Mais aujourd’hui dans la boite il y a environ 150 nouveaux intérims, parmi lesquels des salariés qui avaient été licenciés. En plus ils sont réembauchés avec un coefficient inférieur à celui qu’ils pouvaient avoir il y a 5 mois. Tous les gens qu’ils rappellent ils leur proposent des salaires inférieurs à ceux qu’ils avaient avant d’avoir été virés. On aurait clairement pu passer la crise avec 0 suppressions d’emploi ». Chez Derichebourg, comme l’explique un ex-salarié de l’entreprise, « où l’APC a poussé presque 200 salariés à la porte, ils reprennent des intérimaires mais les contrats ont été modifiés. Ils ont un avenant par rapport à l’APC pour aligner également les nouveaux contrats aux baisses de salaire. ».

Un délégué syndical CGT d’une autre sous-traitant aéronautique de Toulouse, nous explique aussi que dans sa boite, où il y a eu plus d’une dizaine de licenciements économiques hors PSE, actuellement la direction a réembauché des intérimaires parmi lesquels des anciens salariés. Dans la mème ligne, un ex-salarié de Mecachrome nous explique qu’un collegue à lui « vient de décrocher un CDI direct comme fraiseur CN dans une boîte du sud de Toulouse spécialisée dans les pièces d’hélicoptères. Il tenait à m’en faire part car il reste des postes à pourvoir, 3 embauches en tout étant programmées. Je me montre un peu étonné par ce besoin urgent de main d’œuvre et ces embauches soudaines, et là il m’explique que ces embauches font suite à… 8 licenciements qui ont eu lieu l’année dernière ! Je m’interroge sur la logique qui consiste à licencier 8 personnes formées et sans doute expérimentées, pour réembaucher 3 autres personnes quelques mois plus tard… Mais la réponse est sans doute dans le salaire. Mon camarade va toucher à peine 1500 € primes comprises. Un salaire sans doute nettement inférieur à celui des 8 licenciés. ».

Ainsi malgré le « sacré message d’espoir » d’Airbus, la reprise partielle de l’activité est en train de s’opérer encore une fois sur le dos des salariés. Après la suppression d’emplois historique qui a touché le secteur, les nouvelles embauches se font sous les coups de la précarité et les baisses de salaires. Et cela malgré le fait que l’avionneur a annoncé fin avril avoir enregistré des bénéfices pour le deuxième trimestre consécutif. Malgré l’optimisme qu’affiche le patronat de l’aéronautique, qui pense avoir balayé à coup d’annonce la colère des salariés, la situation actuelle où se mélangent la stagnation et la baisse de salaires avec la reprise de l’activité pourrait donner lieu à des luttes revendicatives pour les salaires comme on l’a vu récemment chez Airbus, Safran, Daher ou Dassault.

Mais la situation actuelle, comme l’expliquait Gaëtan Gracia, syndicaliste CGT chez le sous-traitant AHG et militant à Révolution Permanente, montre avant tout et encore une fois la compromission des syndicats qui ont signé ces plans de licenciement. En effet si lors de la crise certains syndicats ont justifié ces suppressions d’emplois par l’impossibilité de faire quelque chose face à la crise, ils ont aussi justifié ce manque de plan de bataille en invoquant l’arrivée prochaine des jours heureux dans le secteur, comme si la crise était une simple parenthèse qu’on pouvait traverser avec quelques mesures d’accompagnement. Mais, force est de constater que la manque de plan de bataille d’hier pèse sur les conditions de la reprise d’activité d’aujourd’hui.




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