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Jeunesse

Vous demandez aux étudiant.e.s de continuer les cours comme si rien n’était : « n’avez-vous pas honte ? »

Une étudiante de Paris-Dauphine explique dans une lettre ouverte les conditions qui lui sont imposées dans le cadre de la continuité pédagogique : une mesure inégalitaire qui s’inscrit dans le cadre d’une gestion bourgeoise de la crise sanitaire liée au Covid-19.

mardi 24 mars

Crédits photos : © D.R

Après le maintien des partiels pendant la grève qui a investi la France pendant le mois de décembre, l’Université Paris-Dauphine a opté pour la continuité pédagogique pendant la fermeture des établissements scolaires et le confinement dus au Covid-19. La dévalorisation du diplôme comme ennemi principal, coute que coute.

Mais c’est quoi la continuité pédagogique ? Elle consiste dans le maintien des cours sur les créneaux habituels par des plateformes numériques et la continuité des évaluations : une mesure inégalitaire et intolérable, en très bref. En effet, en tant qu’étudiant.e.s, nous ne jouissons pas tou.te.s des mêmes conditions de vie. Être obligée de l’expliciter me parait ridicule par sa simplicité, mais face à une Présidence sourde aux réalités sociales je me trouve contrainte à le faire.

Certains d’entre nous ont pu rentrer chez leurs parents, mais ce n’est pas une condition partagée par tou.te.s. Une partie des étudiant.e.s sont restés dans leurs petits appartements, parfois avec une connexion Internet inefficace et sans tous les commodités dont nous avons besoins pour une vie digne (machine à laver, équipements de la cuisine, etc.).
Même, certaines résidences étudiantes ont été fermées du jour au lendemain, en laissant les étudiants égarés face à une absence de logement et des billets des trains aux prix impossibles.

Dans certains cas, nous sommes obligé.e.s à une vie en commun – ce qui implique des difficultés majeures pour ce qui concerne la concentration nécessaire pour suivre les cours et les évaluations mises en place dans le cadre de la continuité pédagogique. Ne pas avoir des espaces à soi et des espaces silencieux ne sont pas des conditions pour continuer à étudier.

De plus, la crise sanitaire implique des difficultés psychologiques. Avoir des proches malades, les longues attentes à la pharmacie et au supermarché, l’impossibilité de sortir, la solitude ou la compagnie imposées, l’obligation de mettre des gants et un masque en sortant, les rues vides visibles des fenêtres, le silence constant, la préoccupation de tomber malade : ce n’est pas possible de continuer, et de réussir, l’évaluation pédagogique en ces conditions.

Une enquête menée par certains professeurs de Paris-Dauphine a révélé que plus de la moitié des étudiants ne sont pas dans les conditions psychologiques et matérielles propices à la continuité des évaluations scolaires. Dans les réalités matérielles d’existence actuelles, comment prétendre autrement ? En outre, l’article D. 611-12 du Code de l’éducation affirme que « la validation des enseignements contrôlée par des épreuves organisées à distance sous forme numérique, doit être garantie par : « 1° La vérification que le candidat dispose des moyens techniques lui permettant le passage effectif des épreuves ». Ainsi, puisque l’enquête montre que les moyens techniques ne sont pas réunis, la continuité pédagogique apparait en ce cas illégale.

Ceux qui sont les plus défavorisés face à la continuité pédagogique sont, sans surprise, ceux qui sont les plus défavorisés économiquement. Cela s’inscrit dans un cadre plus large du traitement désastreux de la crise par l’État, qui cherche à la faire payer par les plus démunis, où les ouvriers sont contraints au travail dans des conditions sanitaires risquées, où les mesures libérales se suivent et s’institutionnalisent. La société révèle sa « sélection naturelle » dans le but défini de sa propre survie.

Je rappelle, de plus, que ceux qui ne pouvaient pas se permettre de payer un loyer dans le 16ème, où Paris-Dauphine se situe, étaient ceux qui avait le plus payé le maintien des partiels lors du mouvement de grève générale qui a investi le pays à partir du 5 décembre 2019. C’était déjà une mesure inégalitaire, qui avait mis en difficulté les élèves les plus démuni.e.s. Le second semestre était pour elles et eux une possibilité de rattraper les mauvaises notes : possibilité qui leur a été déniée.

Les étudiat.e.s salarié.e.s, dont certain.e.s travaillent dans des conditions dangereuses ou ont perdu leur travail à cause de la crise sanitaire, se retrouvent doublement (et voire triplement) pénalisés. Exposés au virus Coronavirus et dans la précarité matérielle, ils n’ont nullement la possibilité de réussir leur semestre.

Et je prie les professeur.e.s de mettre en place une validation automatique dans ces conditions de crise sanitaire internationale, où on fait face quotidiennement à la maladie - que ce soit sur les réseaux sociaux, celle de nos proches ou la nôtre – aux angoisses qui en découlent et aux incertitudes du futur. Ce n’est pas la plainte d’une étudiante qui n’aime pas étudier, mais le cris désespéré d’une sociologue en herbe exaspérée par la surdité de son école face aux inégalités.

Je me sens donc obligée de demander aux professeur.e.s universitaires : n’êtes-vous des spécialistes dans l’étude de la société ? N’êtes-vous pas conscient.e.s des difficultés que vous causez ? N’avez-vous pas honte ?




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