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Notre classe

Témoignage d’un directeur de maternelle remonté contre Blanquer

« Vous imposez à marche forcée des réformes sans concertation et faites en dépit du bon sens »

Révolution permanente lance une campagne de témoignages des travailleurs de l’Éducation qui, depuis la rentrée, subissent la mise en application des réformes Blanquer.

mardi 7 janvier

Ce passage en force des réformes néolibérales n’a d’autres conséquences que la casse accélérée de l’Education Nationale. Face au manque de moyens, à la dégradation de leur quotidien, aux suicides des collègues comme celui de Christine Renon et maintenant au projet de reforme des retraites, nombreux sont ceux qui choisissent de démissionner. La hausse des démissions sur les 5 dernières années est totalement alarmante, particulièrement chez les enseignants-stagiaires qui choisissent de quitter l’Education Nationale avant la fin de leur première année sur le terrain. Ils sont, en 2017-2018, six fois plus nombreux qu’en 2012-2013 à avoir démissionné. Nous avons recueilli le témoignage d’un directeur de maternelle en REP (Réseau d’éducation prioritaire).

Je suis directeur d’une école maternelle en REP depuis 12 ans. J’ai fait deux écoles, toutes les deux en REP dans des zones très compliquées. Je suis depuis mes débuts (même en première année) en REP, directeur et chargé des Toute Petite Section/Petite Section. Je suis en reconversion. J’ai donc pas mal roulé ma bosse dans différents domaines d’activité. Aujourd’hui je peux dire que j’ai une expérience significative de la direction, de ce qu’est une REP, et de la maternelle.

Si depuis 12 ans les REP ne font que perdre le peu de moyens qu’elles avaient auparavant, pour n’être désormais qu’une coquille vide, il n’en est pas de même pour la maternelle. Il y a quelques années Mme Belkacem avait tenté d’impulser une nouvelle dynamique aux maternelles. Je sais que cette ministre a été très décriée par les collègues du collège et du lycée, mais par contre tous les collègues de maternelle que j’ai pu croiser ont beaucoup apprécié cette ministre qui a allié les actes à la parole. L’école maternelle semblait être entendue, enfin nous pouvions avoir le sentiment que nous avions en face de nous des gens qui connaissaient ce niveau si particulier et jamais enseigné.

Puis est arrivé M. Blanquer. Quelle déconvenue de voir que suite à un grand colloque organisé sous l’égide de M. Cyrulnik d’aussi mauvaises mesures aient pu être prises. On nous a rabâché les oreilles avec cette mesure phare de l’école à trois ans. Mais quel gâchis. Pour résumer, voilà ce que l’école à trois ans impliquent dans les faits (injonctions des inspections) :
Une limitation des siestes à 1h30 (au-delà c’est inutile)
L’interdiction des siestes sur l’emploi du temps à partir de la Moyenne Section
L’interdiction des rentrées échelonnées (même en Toute Petite Section)
L’obligation d’une présence à 24h/sem., sinon il faut que les parents de leur propre chef (interdiction de leur soumettre l’idée) écrivent un courrier motivant les raisons des absences de leur enfant de Petite Section l’après-midi, ce courrier est soumis à l’accord du/de la directeur.trice, puis validé par l’IEN
et bien entendu à terme perte de moyens, puisque les écoles privées font désormais partie des financements municipaux.

Par ailleurs l’école maternelle va devenir le grand chantier (soit disant) du ministère prochainement, en faisant de la Grande Section un modèle de préparation à la lecture, l’écriture et connaissance des nombres. On voit le résultat en CP/CE1 dédoublé : flicage des collègues, obligation de respecter strictement les recommandations du ministère (le fameux petit livre orange). En résumé la fin de la liberté pédagogique. Une « évaluationite » aiguë avec résultat et analyse fournis clef en main par le ministère avec comme il se doit les conclusions attendues par le ministre (comme c’est étrange). Voilà que la maternelle va redevenir une petite « prépa » au CP.

Évidemment on ne parlera pas des RASED qui se disloquent, des PMI qui n’ont plus le temps de venir, des médecines scolaires quasi inexistantes, des assistantes sociales qui sont devenues des mythes (certain.e.s collègues de plus de 50 ans en ont, parait-il, rencontré)… Bien sûr, on ne vous dira pas pouvoir faire intervenir un « intervenant extérieur » à l’école maternelle dans certaines circonscriptions est devenu interdit (injonction orale, jamais écrite des IEN et refus quasi systématique de tous les projets culturels qui impliquent la présence d’un intervenant). Imaginez un peu qu’une équipe pédagogique est l’idée saugrenue de faire du théâtre, du cirque ou de la danse avec les élèves ! Mais n’importe quoi, la culture c’est « une chorale » et sinon c’est l’enseignant.e seul.e qui doit se débrouiller puisqu’il.elle est formé.e pour cela. On ne vous parlera pas du désastre des tablettes et smartphones sur les nouvelles générations, surtout dans les quartiers « difficiles », une véritable hécatombe que tout le monde constate sur le terrain, mais qui ne fait l’objet d’aucun plan à la mesure de la catastrophe. Il ne faut plus parler des rythmes scolaires, puisque c’est réglé, maintenant chaque commune fait comme elle veut… Quel plaisir ! Avec des élèves de Petite Section qui doivent venir 24h/sem et qui n’ont même pas le mercredi matin pour se reposer, c’est parfait !

Non, on vous rappellera uniquement que M. Blanquer a pour unique souci le bien-être des élèves, faire en sorte de rappeler à tout le corps enseignant que l’éducation nationale accueille tout le monde dès 3 ans grâce à l’école inclusive dans un esprit de bienveillance. Malheureusement M. Blanquer n’est pas là, dans les classes de Toute Petite Section/Petite Section, le jour de la rentrée quand on doit accueillir 23 élèves plus potentiellement 46 parents dans une petite classe où on nous a interdit la rentrée échelonnée. Brusquement la bienveillance quand tout les enfants hurlent ça perd de son sens… Étrangement M. Blanquer n’est pas là quand les enfants de Grande Section ou de Moyenne Section s’endorment sur une table l’après-midi puisqu’on a interdit de faire figurer la sieste sur les emplois du temps et que désormais si les parents disent « je ne veux pas qu’il fasse la sieste », nous devons gentiment obtempérer et surtout par fermer les rideaux ! À nouveau M. Blanquer n’est pas là non plus quand on se bat comme des beaux diables pour tenter de trouver un interlocuteur pour aider cette petite fille dont la mère est absente du domicile suite à une overdose juste la veille d’un week-end de 3 jours. Je ne comprends pas pourquoi M. Blanquer n’est pas là pour nous expliquer comment faire comprendre à cet enfant de Grande Section., qui selon ses parents parlent 3 langues quand il joue à sa tablette, que si je compte une, deux, trois carottes, Jojo Lapin n’a pas « unche » carotte, mais bien « trois » carottes.

Comme preuve de votre confiance vous nous avez supprimé le droit de parole, vous nous avez enfin débloqué 300 euros brut par an (promis il y a 3 ans par le gouvernement précédent), vous imposez à marche forcée des réformes sans concertation et faites en dépit du bon sens. Vous ne cessez de lancer des injonctions infantilisantes. Vous refusez toute prise d’initiative des équipes en imposant des choix sans prise avec la réalité du terrain. Vous semez la confusion et la discorde.

Alors M. le ministre, avant de nous faire des promesses pour les 15 ans à venir, merci déjà de nous écouter : vous arrêtez cette réforme des retraites, vous augmentez vos professeurs que vous aimez tant, vous arrêtez de saccager l’école de nos enfants. Ensuite on pourra, peut-être, parler plus sereinement de retraite et de confiance. La confiance ça ne se décrète pas, ça se mérite. Vous pouvez aussi céder votre place à une personne plus compétente, c’est aussi envisageable quand on est à ce point une parfaite illustration du principe de Peter !

Un directeur de REP de maternelle fatigué d’être méprisé.