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Notre classe

Interview de William prof des écoles dans le 93

William, prof sur le 11 mai : "On le sait, toutes les conditions sanitaires ne seront pas optimales !" 

Professeur des écoles dans le primaire, à Villemomble dans le 93, une des régions les plus durement touchées en France par le Covid-19, William nous a raconté son incompréhension, mais aussi sa colère face au déconfinement des écoles le 11 mai et face aux déclarations du gouvernement. Interview coup de gueule d'un travailleur de l'éducation.

vendredi 1er mai

Propos recueillis par Simon Erderof

Révolution Permanente : Comment se passe ton travail pendant le confinement ?

William : Alors déjà je travaille dans le premier degré en élémentaire, je suis remplaçant, ce qu’on appelle chef de brigade départementale. Actuellement je m’occupe d’un double niveau CM1/CM2 à Villemomble où je travaille en binôme avec une autre collègue. Elle fait les lundis et mardis et moi le jeudi et le vendredi. Face au confinement on a décidé d’ouvrir une plateforme en ligne, un blog, où les élèves peuvent se connecter avec un identifiant. On leur envoie, des documents, des fichiers, des exercices puis des corrections pour qu’ils puissent comprendre et poser leurs questions. On procède comme ça mais il faut savoir qu’on a eu très peu de temps pour préparer notre travail pendant le confinement. On a eu qu’un jour, le vendredi 13 mars pour dire à nos élèves comment ça allait se passer, avant la fermeture des écoles à partir du 16 mars. Sur le coup, ils m’ont tous dit qu’ils auraient accès à un ordinateur et à une connexion internet mais on s’est rendu compte rapidement que tous n’avaient pas accès à un pc, soit parce que les parents en ont besoin pour le télétravail, soit parce qu’il n’y en a pas assez dans le cas des fratries... Au fur et à mesure, ma binôme et moi avons du appeler les familles pour nous assurer que les élèves ont accès à l’espace numérique, au moins un petit moment dans la journée, pour prendre connaissance du travail à effectuer, télécharger ou imprimer les fichiers joints. Dans deux situations, c’est la solidarité entre élèves voisins, habitant dans le même bâtiment qui a joué, lorsque certains d’entre eux avaient des difficultés à se connecter. Dans l’un des cas, deux élèves travaillent souvent ensemble.


 
RP : Que penses-tu du déconfinement et des annonces du gouvernement, il y a deux jours ?

Alors, Blanquer n’a pas apporté grand chose et les annonces d’Edouard Philippe n’ont fait qu’apporter un supplément de flou. On avait besoin de précisions, autant dire qu’on ne les a pas eues. Il y une chose qui est incroyable et qu’il faut noter, c’est que le calendrier qui avait été annoncé précédemment par Blanquer a été complètement bouleversé, notamment en primaire. C’est évidemment affligeant. On nous avait parlé au départ d’une rentrée progressive pour se rendre compte finalement que tout les niveaux du primaire vont rentrer en même temps, la même semaine sans distinctions des zones vertes et rouges. Le déconfinement sera total pour l’ensemble du primaire. C’est en tout cas l’objectif initial même si on nous parle maintenant d’une souplesse accordée aux maires pour décider de la réouverture ou non des écoles. Les gestes barrières et les distanciations sociales posent déjà problème pour des jeunes enfants. A cela s’ajoute une rentrée moins échelonnée que ce qu’on pouvait attendre, puisque tout les niveaux de classe vont rentrer à partir de la semaine du 11 mai. Cela va sans doute accroître, dans les premiers jours, des difficultés en terme de capacité d’accueil des élèves, dans des conditions sanitaires fiables.

Le gouvernement s’en remet aux acteurs du terrain local et aux écoles pour s’organiser pour se défausser car il n’a pas toutes les clés en main. Blanquer lui-même a indiqué, un peu embarrassé, que la reprise des seuls CP et CM2, est "à titre indicatif". Le gouvernement nous dit par ailleurs que c’est « sur la base du volontariat ». Mais les parents sont très hésitants et je les comprends, par rapport à leur situation financière d’une part, certains seront contraints de retourner au boulot, s’ils n’y sont pas déjà, mais aussi par rapport à l’évolution de la situation sanitaire. Certains parents que je sonde actuellement, sur leurs intentions de garder les enfants à la maison, espèrent que la situation va s’améliorer en juin. Ils me demandent s’ils pourront changer d’avis, mais c’est difficile d’y répondre. Et si cela s’avérait possible, au bon vouloir des parents, on pourrait par exemple se retrouver avec 40 gamins supplémentaires à l’école, d’une semaine à l’autre. Puisque nous serions bien obligés de les accueillir, comment alors réorganiser pour garantir à tous la sécurité ? Nous n’en sommes pas là, et pour l’instant j’ai l’impression que, de manière générale, les parents ne voudront pas remettre leurs enfants à l’école.


 
RP : Tu parles des différences financières qui forcément feront retourner à l’école les enfants des quartiers populaires, que penses-tu alors des raisons invoquées par le gouvernement mettant en avant « les inégalités dans la continuité pédagogique à la maison « (Emmanuel Macron) et « l’objectif social » de la réouverture (Jean-Michel Blanquer) ?


Oui, Macron avait annoncé dans son dernier discours, comme justification autour de la reprise le 11 mai, la volonté de mettre fin à certaines inégalités et au décrochage scolaire notamment dans les REP. Nous étions beaucoup à penser que les écoles classées REP réouvriraient en priorité... On constate qu’il n’en est plus rien, le mot n’a même pas été prononcé une seule fois par Edouard Philippe me semble-t-il, ni par Blanquer. On voit bien que la justification des inégalités scolaires avancée par le gouvernement est un moyen pour essayer d’interpeller la bonne conscience professionnelle des enseignants, et un prétexte pour masquer les véritables motifs. En réalité, tout ceci est passé à la trappe car ça ne tenait pas debout. Si le calendrier annoncé par Blanquer a changé, c’est pour faire retourner les parents au travail plus facilement. Les enfants qui sont en primaire ont besoin de surveillance. On considère sans doute que les élèves du secondaire peuvent rester seuls à la maison. On n’entend donc plus parler dans les derniers discours de décrochage scolaire ou d’inégalités. Ils ont fini par assumer la ligne, même Blanquer le dit, ce n’est pas « indigne » de parler de raisons économiques pour expliquer le déconfinement, c’est le mot qu’il a utilisé, il l’a dit.
 

RP : Dans quelles conditions allez-vous retourner au travail le 11 mai ?

 

On est dans l’incertitude, le gouvernement ne nous aide pas du tout, il délègue tout aux directions d’écoles que ce soit sur les modalités de reprises, sur comment organiser le rythme de travail des élèves. Le gouvernement s’est clairement défaussé, comme pour le volontariat des parents, c’est pour lui le moyen de se déresponsabiliser, c’est le choix des parents, des écoles. Pour nous c’est le grand flou, on va se réunir avec les collègues pour voir comment organiser tout ça. Pour l’instant on nous a dit qu’on aurait du gel hydroalcoolique et des masques pour nous professeurs, mais pas pour les gosses, à part si les parents les fournissent. Déjà ça pose un problème quand on sait que les masques servent à protéger du virus et à ne pas contaminer les autres, on nous dit des enfants qu’ils seraient moins contaminants, mais ce ne sont que des hypothèses. Entre eux ils ne le sont peut-être pas, mais rien ne nous prouve qu’ils ne pourraient pas nous contaminer nous les adultes. Il n’y aura pas de gants aussi...

On a tellement d’interrogations, on imagine seulement qu’on devra faire un accueil échelonné, quitte à prévoir deux entrées, faire des circuits pour que les gamins ne se rencontrent pas, les faire sortir à des moments différents en récréation, faire des activités qui ne nécessitent pas de matériel. On sait à peu près ce qu’il faudra organiser mais on ne sait pas comment et on a pas les moyens de protections. Chaque école devra se débrouiller, le gouvernement a bien dit que c’est aux directeurs d’écoles et aux élus locaux d’organiser. Alors dans certains établissements du 93 ou dans des régions plus pauvres avec moins de moyens que dans la capitale, ça fait peur.

RP : Que comptes-tu faire le 11 mai, si les conditions de reprises restent celles d’aujourd’hui ?
 

Moi je ne veux pas retourner au travail, j’ai pas envie d’y retourner dans ces conditions. Si des parents envoient les enfants, j’y serai contraint parce que je ne suis pas une personne à risque. Mais honnêtement j’encourage les parents à garder les enfants chez eux, notamment lorsque l’enseignement à distance s’est bien passé pour eux. Il est hors de question de dépasser le nombre d’élèves par classe, respecter le mètre de distance ça va être difficile. Ce qui m’inquiète le plus, c’est qu’on aura du gel hydroalcoolique mais pas de masques pour tous les élèves. Et aucun test de dépistage du virus ! Nous aurons la volonté de faire au mieux mais on sait déjà que toutes les conditions sanitaires ne seront pas optimales, que les gestes barrières et de distanciation sociale seront difficilement respectés. Certains adultes eux-mêmes manquent de discipline à ce sujet. Comment demander à des enfants, qui seront contents de se retrouver, de laisser leur insouciance de côté ? Il me semble que c’est beaucoup de risques et d’efforts pour une année scolaire qui touche presque à sa fin.

RP : Pour finir, peux tu parler plus globalement de ce que tu penses de la gestion du gouvernement et comment tu vois la suite ?
 
 
Les difficultés de gestion du gouvernement ne concernent pas seulement ce qu’il se passe actuellement. Il y a vraiment une crise entre les institutions et nous les travailleurs sur le terrain. J’ai rebaptisé Blanquer le ministre de l’audiovisuel et du numérique, qui lui va bien mieux que celui de l’éducation nationale. Il est très fort en communication, on le voit très souvent sur les plateaux de télévision, on l’entend aussi à la radio. Il fait beaucoup d’annonces, ces derniers temps très contradictoires mais notre avis n’est jamais pris en compte.

Aujourd’hui, tout le monde a un avis sur notre façon d’exercer notre métier, et avec cette crise, sur la nécessité que nous, enseignants, devrions reprendre le travail. Certains chroniqueurs, journalistes ou même des élus politiques (que je ne citerai pas pour ne pas leur faire davantage de publicités) sortent de leur réserve, estimant que nous serions lâches de ne reprendre le travail, voire inciviques. Mais à quel moment avons-nous été consultés pour savoir ce qu’on pense de la faisabilité de la reprise du 11 mai et de l’organisation du déconfinement scolaire ? Pour revenir à Blanquer, il dit régulièrement qu’il est en consultation avec les syndicats et avec de nombreux enseignants mais j’aimerais bien savoir de qui il parle. Les annonces qu’il fait sont contredites et contestées, souvent le jour-même de ses interventions, y compris par les syndicats. Beaucoup de promesses ont été faites, avant cette crise. Je pense notamment à la revalorisation salariale que nous attendons, et qu’il avait l’intention d’intégrer dans un plan plus global de la contre-réforme des retraites.

Bref, la confiance entre une bonne partie des enseignants et la hiérarchie est clairement rompue.

J’espère qu’on n’oubliera pas ce qui s’est passé pendant ce confinement, comment les difficultés de l’enseignement à distance ont d’abord été minimisés auprès de l’opinion publique, et le regard que certains auront porté sur nos craintes quant à la reprise du 11 mai. J’espère aussi que les personnels de l’éducation nationale vont se mobiliser ou se remobiliser, aux côtés des autres secteurs, comme le service hospitalier qui aura été mis à rude épreuve durant cette crise et les agents de la SNCF et de la RATP, qui ont continué à assurer les transports dans des conditions parfois alarmantes. Il y a une vie après le confinement et j’espère qu’on retournera très vite dans la rue, pour se battre contre ce gouvernement, pour nos revendications. Evidemment, les interdictions de manifestations ne seront peut-être pas levées après le déconfinement. Mais il va falloir être au taquet pour la suite, car ce gouvernement prêt à faire reprendre l’activité économique au mépris des avis scientifiques et des dangers pris par les travailleurs, le sera certainement.




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