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Notre classe

Offensive de l'extrême-droite

Zemmour et les classes populaires : diviser et canaliser la colère sur un terrain réactionnaire

En visite à Drancy ce lundi, Eric Zemmour a participé à une opération médiatique dans la ville populaire. Quelques jours plus tôt il annonçait des mesures pour les automobilistes. L’éditorialiste tente ainsi de se défaire de son image bourgeoise et de draguer les classes populaires, en s’en prenant aux banlieues et tendant la main à la « France périphérique ». Mais derrière les postures, son programme constitue une offensive contre les droits des travailleuses et travailleurs.

vendredi 29 octobre

Crédits photo : Capture d’écran CNews

La campagne médiatique autour de la candidature d’Éric Zemmour continue de se renforcer, et avec elle son lot de sorties et de séquences réactionnaires. Lundi dernier Éric Zemmour participait à une émission de CNews animée par Jean-Marc Morandini, intitulée « Face à la rue » et tournée à Drancy, au cours de laquelle il a multiplié les outrances racistes.

Point culminant de celles-ci, l’exhortation d’une violence islamophobe et sexiste rare au dévoilement d’une femme venue le confronter.
Si comme le note Libération dans une CheckNews l’intégralité du programme relèverait davantage de la mise en scène que de rencontres spontanées entre le néo-candidat et les habitants de Drancy, l’opération politico-médiatique de Zemmour servait un double objectif bien précis.

Zemmour à Drancy : une opération médiatique de « terrain » pour mettre en scène la « reconquête » et se défaire de son image bourgeoise

Dans un édito, Le Figaro note en ce sens l’ouverture de la « deuxième séquence » de la pré-campagne de l’ancien polémiste. En effet, face à Zemmour, Marine le Pen, tente de se démarquer autour d’une ligne sociale-xénophobe et populiste. Dans ce cadre, l’opération de com’ du polémiste dans un quartier populaire doit être analysée comme une première ébauche de réponse aux critiques tendant à le présenter comme un « millionnaire » aux « vues ultra-libérales ».

Le choix de Drancy n’est en ce sens pas anecdotique, en déambulant dans les rues de son enfance, Zemmour « rappelle qu’il est d’origine modeste » comme le revendique Stanislas Rigault, le président de Génération Z. Ainsi, lorsqu’un habitant de Drancy l’interpelle, Zemmour plante le décor :« Moi j’ai grandi ici ! Mes grands-parents vivaient moins bien que les vôtres, ils ne recevaient pas d’aides, il n’y avait pas d’aides sociales, pas d’allocations sociales, pas de RSA ! ».

Evidemment, pas question de mettre au second plan la question identitaire. Bien au contraire, la construction d’un récit personnel populaire est au service de l’imaginaire raciste véhiculé par le candidat d’extrême-droite. Lorsque Zemmour marche dans les rues de sa ville, c’est pour « illustrer » un « grand remplacement » fantasmé, pour noter que dans telle rue il n’y aurait plus de boucherie « française », comprenez non hallal, pour signifier que dans tel quartier il n’y aurait plus de femme « française », comprenez non voilée, etc.

La succession de face-à-face organisés avec des habitants de quartiers populaires ne vise pas à « échanger » ou « rencontrer » mais à illustrer son discours. C’est bien une « logique de guerre », comme le note Saïd Bouamama dans un article pour Contretemps que veut ainsi incarner Zemmour dans le cadre d’un « bombardement idéologique ayant pour centre les idées de « danger » et de « péril » et par les figures de l’immigré, du musulman, du manifestant, du jeune de quartier populaire comme incarnation de ceux-ci. ».

Cette opération médiatique de « reconquête » des quartiers populaires, décrits comme des territoires étrangers voire « sous occupation », a pour corollaire les opérations de ses soutiens jeunes, multipliant les actions de collage d’affiches dans des quartiers emblématiques comme la Castellane à Marseille ou le Mirail à Toulouse.

Permis à point, 90 km/h : Zemmour commence à égrainer des mesures pour draguer les classes populaires

Si Zemmour revendique donc un nouveau crédo, « moi je me bats pour les pauvres » répondait-il à un cadre de la France Insoumise venu le confronter à Drancy, il le fait au service toujours d’une fiction à charge contre les habitants des quartiers populaires d’origine immigrée. Ces derniers constituent une partie des classes populaires que Eric Zemmour assume de haïr. En témoignent, les attaques à répétition proférées lundi dernier contre la jeunesse et les travailleurs de banlieue, ainsi que la remise en cause des aides sociales et du RSA dont ces derniers bénéficieraient démesurément.

A l’inverse, Eric Zemmour entend s’adresser à la fameuse « France périphérique ». Son discours rejoue ainsi une idée répandue ces dernières années, celle d’une opposition entre deux parties des classes populaires. D’un côté, des classes populaires des zones semi-rurales et rurales, la « France périphérique », abandonnées par l’Etat, « perdantes » de la « mondialisation » et, faut-il le préciser, blanche. De l’autre, des classes populaires urbaines, habitant les « banlieues » des grandes villes, qui bénéficieraient de la mondialisation voire des largesses de l’Etat au travers de la politique de la ville, et sont souvent issues de l’immigration.

Cette opposition s’est imposée dans le débat public ces dernières années et permet d’entretenir la division au sein des classes populaires. Zemmour joue logiquement sur ce ressort, dans un registre plus identitaire que véritablement social comme le pointe Ivanne Trippenbach, dans un article pour Le Monde « l’entourage zemmourien se demande comment conquérir les bastions intermédiaires et populaires. L’essayiste réactionnaire veut d’abord siphonner la droite, accaparée par sa bataille interne jusqu’au congrès du 4 décembre. Il flatte les partisans de La Manif pour tous, fustige un « Etat social obèse » et reporterait volontiers l’âge de départ à la retraite. Mais, en projetant de remettre la France au travail, il n’offre aux milieux populaires qu’une reconnaissance symbolique : celle de porter leur voix contre de prétendus « barbares » et des « contre-pouvoirs » jugés corrompus par la pensée progressiste des « élites ». La question sociale s’efface derrière la question identitaire. »

Pour alimenter ce profil, le candidat probable n’hésite pas désormais à accompagner ce discours de mesures visant plus directement le prolétariat blanc de la France périphérique ou les Gilets jaunes. C’est dans cette perspective que s’inscrivent les mesures annoncées dimanche dernier sur RTL. La proposition de « la suppression du permis à point » et de la limitation de vitesse sur l’autoroute ou la volonté de remettre en place la limitation à 90 km/h sur les routes secondaires et de suspendre la restriction à 30 km/h en ville visent en ce sens directement un supposé électorat gilet jaune.

De fait, le mouvement des Gilets jaunes avait eu pour prémisse la colère suscitée par la limitation de la vitesse à 80 km/h comme l’expliquait Le Monde en avril 2019 : « Bien avant les prix des carburants, la « colère » aurait en fait visé l’abaissement de la limitation de vitesse à 80 km/h sur les routes secondaires. « Les groupes Facebook “Colère” ont été créés pour protester contre ça », nous assure Jonathan Torres, de « Colère 72 », le plus suivi de tous avec près de 30 000 membres début avril 2019. (…) Au fil des semaines, les groupes « Colère » basculent vers un ras-le-bol plus général. Ils restent cependant confidentiels jusqu’au mois d’octobre, où leur activité va se développer brusquement à l’avènement des « gilets jaunes ». »
Alors que la hausse des prix et du carburant reconvoque ce spectre, Zemmour tente de dialoguer avec la colère naissante au sein des classes populaires avec des mesures qui ont l’avantage de ne pas coûter grand-chose. Un affichage qui cache mal un programme général largement anti-populaire qui bat en brèche le discours d’un Zemmour qui se « bat pour les pauvres ».

Derrière les mesures xénophobes et les postures, un programme d’offensive contre les classes populaires

Si Zemmour essaye de se façonner une image anti-système, « anti-bobo », c’est bien un programme ultra-libéral que défend le candidat d’extrême-droite derrière la posture sociale.

A Drancy, Zemmour assumait ainsi lundi de vouloir défendre l’allongement de l’âge du départ légal à la retraite et déclarait « le travail c’est la santé ! Même pour les gens qui travaillent dans les usines c’est bien ». L’esquisse de son programme électoral est déjà très éclairante. Capital révélait ainsi quelques mesures phares en août après avoir échangé avec « l’équipe économique » du candidat. Pêle-mêle, celle-ci explique « la priorité, c’est la baisse des impôts de production dans des proportions beaucoup plus importantes que ce qu’a fait le gouvernement d’Emmanuel Macron », envisager la fin des 35 heures, vouloir une exonérations des donations d’entreprises aux descendants ou associés, ou encore considérer comme inéluctable la retraite à 65 ans. Une véritable liste de Noël pour la bourgeoisie.

Sur RTL, ce dimanche, l’auteur du Suicide Français continuait en ce sens, et se refusait à défendre l’augmentation du Smic, arguant que cela ferait chuter la compétitivité des entreprises. En d’autres termes, à l’heure où le coût de la vie explose, c’est bien sur le dos des plus précaires que Zemmour veut résorber la crise de l’inflation. L’augmentation des salaires étaient pourtant devenues au fil des mois un enjeu important du mouvement des Gilets jaunes. Mais dans la droite lignée des projets d’extrême-droite, le candidat n’entend surtout pas mettre en péril les profits patronaux.

Comme l’expliquait Simon Derrerof dans nos colonnes : « L’idée d’un Zemmour aux côtés de la classe ouvrière blanche a donc de quoi faire sourire. Si Zemmour flatte le désespoir politique d’une partie de notre classe, une analyse un peu sérieuse de son programme démontre dès maintenant que les classes populaires ont tout à perdre à écouter ses fables racistes et populistes ».

Si Zemmour est ainsi un énième candidat des riches et de la bourgeoisie, la question de sa capacité à capter un vote populaire reste pour autant posée. A l’image de Trump, alors que Zemmour cherche à unifier des secteurs de la droite traditionnelle et de l’extrême-droite autour d’un projet anti-immigration, le phénomène n’est pas à prendre à la légère. Si comme le note Challenges « A la différence de son grand frère américain, il est plutôt mieux placé chez les Français les plus aisés (17%) que chez les plus pauvres (14%) et ne suscite pas l’engouement des habitants des communes rurales » dans un contexte de profonde sclérose du champ politique et de crise des institutions et de ses représentants, il reste envisageable que la posture « antisystème » du polémiste séduise jusque dans notre classe. Pour autant, le pari de Zemmour de faire de la question identitaire et du « grand remplacement » un positionnement structurant est percuté par le retour au premier plan de la question sociale.

Dans une séquence extrêmement polarisée sur le terrain réactionnaire et marquée par l’omniprésence politique et médiatique des discours sur l’immigration et la sécurité et face à Zemmour qui mobilise un discours raciste pour séduire les classes populaires, il nous faut plus que jamais une alternative de classe capable d’exprimer un antiracisme et un anti-impérialisme clair en lien avec les luttes passées et à venir. Cette perspective doit porter l’union des travailleurs, quelles que soient leurs origines, contre les divisions réactionnaires entretenues par le candidat d’extrême-droite. Pour cela, il nous faut un programme qui donne envie de se battre et qui puisse lier un programme sur l’énergie à des revendications salariales telles que l’indexation des salaires à la hausse des prix ou l’augmentation de l’ensemble des salaires de 300€ et le relèvement des minimas sociaux.

A rebours de mesures populistes, c’est bien d’un programme social et de mesures d’urgence dont notre camp a besoin. Si les gilets jaunes ont bien mis quelque chose sur le devant de la scène : c’est la question du coût de la vie. Et si il y a bien une leçon à en tirer c’est que pour nos salaires et face à la vie chère, c’est à la bourgeoisie et à ses superprofits de payer. Cela elle ne le fera que forcée et contrainte par une lutte d’ensemble qui unisse sous la bannière de la classe ouvrière, le prolétariat en partie racisé des quartiers populaires et les Gilets jaunes de la France péri-urbaine. Une perspective donc très éloignée des fantasmes racistes et de la division de notre classe que tente de réaliser Zemmour.




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