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La Izquierda Diario
16 de juillet de 2015 Twitter Faceboock

Médias, politique et capitaux. Quelle place pour la critique ?
Menaces sur « Les Guignols »
Dom Thomas

Dom Thomas

Il y a une quinzaine de jours, un petit séisme a traversé le paysage médiatique français : Vincent Bolloré, devenu récemment actionnaire majoritaire du groupe Canal + via le groupe Vivendi, a annoncé vouloir mettre fin à la diffusion des « Guignols de l’info ». La menace semble depuis avoir été levée. Reste à voir cependant ce que va devenir la célèbre émission : alors qu’un regain de vigueur critique et politique ne lui ferait pas de mal, il y a des chances que la reprise en main par Bolloré ne fasse qu’empirer la situation.

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Remous internes dans le groupe Canal +

En interne, l’histoire commence le 29 juin 2015. Alors que s’éteint ce jour-là Alain de Greef, créateur des Guignols en 1988, Vincent Bolloré, riche industriel et récent nouveau patron de Canal +, demande à Rodolphe Belmer, directeur général de la chaîne, de supprimer l’émission, qui emploie plus de 300 personnes. Ce n’est pas censé être une annonce officielle, mais une négociation entre les deux hommes. Mais Rodolphe Belmer refuse, et l’info paraît dans la presse le lendemain, suivie d’autres "fuites" : les Guignols disparaîtraient de la tranche en clair pour être diffusés en cryptés, peut-être à un rythme hebdomadaire seulement. Les réactions ne se font pas attendre : tandis qu’une pétition est mise en ligne par des téléspectateurs et que les politiques, Valls et PS en tête, rivalisent de déclarations républicaines en faveur des Guignols, Delphine Ernotte, future présidente de France Télévision qui prendra ses fonctions au mois d’août, leur offre l’asile. Nicolas de Tavernost, président de la chaîne M6, s’est également interrogé quant à la possibilité de reprendre l’émission.

Face à ces réactions, Bolloré change de tactique. Le 3 juillet, il déclare conserver les Guignols, mais sans se prononcer quant à leur format, leur fréquence et leur horaire de diffusion. Rodolphe Belmer est remercié, Le Grand Journal supprimé. Quant au PDG de Canal Plus, Bertrand Méheut, son sort n’est pas encore fixé. Pour finir, il sème le doute en déclarant à qui veut l’entendre qu’il n’a jamais été question de supprimer l’émission, qu’il qualifie d’« actif historique » de la chaîne. Que le riche industriel ne parle des Guignols que comme une source de profits potentiels n’est pas étonnant. Ses propos n’en constituent pas moins un mensonge éhonté, Bolloré ayant pris contact en amont avec au moins trois humoristes pour leur proposer la création d’un programme de remplacement des Guignols. Florence Foresti, qui a décliné l’offre « par solidarité avec les Guignols », déclare ainsi s’être vu proposer 5 millions d’euros en échange de ses services.

Retour sur une prise de pouvoir

Si Vincent Bolloré peut ainsi faire la pluie et le beau temps sur Canal Plus, c’est bien grâce à son argent : devenu actionnaire majoritaire (à 14,5%) et président du conseil de surveillance de Vivendi en avril dernier, il se retrouve ainsi à la tête de Canal +, détenu à 100% par Vivendi. La collusion avec le pouvoir législatif n’y est pas pour rien non plus : la loi Florange, votée en avril dernier, attribue un droit de vote double aux actionnaires détenant leurs titres depuis plus de deux ans. Bolloré a justement fait augmenter sa part de capital de Vivendi au moment du vote de cette loi, soutenu dans cette prise de pouvoir par Emmanuel Macron.

Aux commandes financières du 2ème groupe de divertissement au monde – l’un des principaux fournisseurs de contenus en Europe – Bolloré peut arguer de raisons économiques pour restructurer la chaîne, en perte d’abonnés depuis quelques temps. Selon lui, les Guignols coûteraient ainsi 25 millions d’euros annuels – impossible de vérifier les chiffres, les résultats de Canal + étant confidentiels. Or la tranche en clair, au sein de laquelle la diffusion des Guignols est assurée, coûte plus que ce qu’elle ne rapporte en recettes publicitaires (soit 150 millions d’euros par an). Dans la logique capitaliste, il est donc possible de la maintenir en l’état si et seulement si elle réussit à attirer de nouveaux abonnés, rôle pour lequel elle a été créée. La chute du nombre d’abonnements remet donc en question la composition de cette tranche.

Mais est-il seulement question de logique économique ? Les Guignols connaissent tous les soirs un franc succès et représenteraient 30% de l’audience de la tranche en clair : pas de quoi leur faire honte. On se souvient par contre du lendemain de l’élection de 2007 : Nicolas Sarkozy, tout frais président de la République Française, était allé fêter sa victoire... sur le yacht de son ami Bolloré. Les Guignols n’avaient pas manqué l’occasion de railler le président bling-bling ami affiché des industriels, inaugurant une ligne critique de la personnalité de Sarkozy qui fera date. A l’approche de 2017, la manœuvre de Bolloré a tout d’une mise au pas, la décision finale permettant de conserver l’émission pour mieux la contrôler. Ce dernier a d’ailleurs fait plusieurs déclarations dans ce sens, regrettant un esprit de dérision trop présent sur Canal, ou critiquant le manque de positivité des Guignols en temps de crise.

Médias, politiques et capitaux : un pluralisme médiatique de façade

Il ne faudrait pas croire que le cas de Canal + est isolé. En France, seuls quelques grands groupes industriels se partagent le paysage médiatique privé. Vivendi, Lagardère, Bouygues, Dassault, Amaury, Rotschild et Pinault (par l’intermédiaire d’Artémis) comptent parmi les principaux. Chacun de ces groupes multiplie les titres de presse – journaux, magazines – et les chaînes de radio ou de télévision, ce qui lui permet de diffuser efficacement les informations qu’il souhaite, à la façon dont il le souhaite. Par ailleurs, les éditorialistes interviennent eux-mêmes dans de nombreux titres de presse différents, servant la même idéologie partout. On le voit : la pluralité médiatique affichée et défendue avec ardeur dans tous les discours, masque en fait la main-mise extrêmement serrée de quelques grandes fortunes, qui elles-mêmes ne manquent pas d’afficher leur soutien aux personnalités politiques qui les favorisent.

Cependant, la situation n’est pas beaucoup plus reluisante dans le service public. La dernière grève à Radio France, qui a duré un mois au printemps dernier, a révélé des conflits très durs, et un verrouillage total de la possibilité d’expression critique de la part des salariés. Olivier Poivre d’Arvor vient d’ailleurs d’être limogé de la direction de France Culture par Mathieu Gallet, directeur de Radio France, à la suite de propos jugés déloyaux par son directeur. Dans une interview, il dénonçait en effet la logique uniquement comptable et financière qui règne désormais à Radio France.

Enfin, à Toulouse, c’est le supposé auteur d’un article publié sur le site IAATA qui a subi 10h de garde-à-vue et vient de passer en procès pour « appel public à la provocation de crime et délit contre les biens et les personnes », sans qu’aucune preuve ne puisse être retenue contre lui.

Cette accumulation de faits révèle le véritable caractère des grandes déclarations du 11 janvier sur la liberté d’expression, qui apparaissent comme un misérable cache-sexe républicain.

Les Guignols, une émission politique... à politiser

Revenons à nos marionnettes. Il est certain que les Guignols de l’info sont très appréciés des spectateurs et spectatrices français.es : en témoigne la pétition contre leur suppression, qui a recueilli plus de 107.000 signatures en 15 jours.

Cependant, les réactions unanimes d’un grand nombre de politiques contre leur suppression interrogent sur la nature de la critique portée par l’émission. Certes, Bolloré semble les voir d’un mauvais œil, et le silence de Sarkozy à propos de leur disparition éventuelle est assourdissant. Mais si le PS peut déclarer que les Guignols jouent un « rôle fédérateur » dans une société « soumise à de multiples tensions », et si Hollande peut déclarer, depuis l’Angola où il était en visite d’affaires, que la dérision et de la caricature font partie du patrimoine et doivent à ce titre être conservées, c’est bien que Les Guignols n’embêtent en fin de compte pas grand-monde, et sont plus de l’ordre du décor folklorique que de la réelle critique politique.

C’est leur procédé humoristique principal, la critique hyperpersonnalisée, qui est ici en cause. En effet, prenant pour cible les (menus) défauts individuels des gouvernants, ils passent la plupart du temps sous silence ce qui permettrait de politiser les questions. Ainsi, en dépeignant Hollande sous les traits d’un gros mou un peu benêt, pleutre et ne pensant qu’à manger, les Guignols contribuent à minimiser le poids des décisions politiques prises par le président, dont le mandat est pourtant marqué par un tournant répressif sans précédent, de nombreux reculs sur le plan du droit du travail, un triple recours à l’article 49.3, le vote de la loi sur le renseignement ou encore le renforcement de la lutte contre l’immigration « clandestine ». On pouvait dire la même chose lors du mandat présidentiel précédent : la caricature de Sarkozy en petit nerveux agressif et bling-bling, si elle se base sur des traits de personnalité effectifs, ne peut pas porter bien loin.

Le traitement par les Guignols des événements médiatiques et politiques, à force de recettes toutes faites et de recherche de la caricature à tout prix, peut également se révéler un vecteur de l’idéologie dominante. Ainsi, l’émission du 3 juillet 2015 était centrée sur le Qatar et commence par la mention des travailleurs immigrés qui y sont exploités et meurent sur les chantiers de la future Coupe du Monde. Cela est prétexte, en fait, à un long sketch sur les goûts de luxe de Sarkozy, thème récurrent de l’émission. Par la suite, les invités de PPDA qualifieront successivement les Qataris de « seuls fous qui sont encore prêts à investir en France », et de « seuls fous qui sont prêts à faire mourir des ouvriers sur les chantiers ». Dans le premier cas, on a affaire au dogme selon lequel la France est un pays économiquement sinistré à moderniser par la casse du droit du travail. La famille de l’ouvrier intérimaire de 22 ans tué par un robot chez Volkswagen il y a 10 jours, mais aussi celles des trois ouvriers morts à Arcelor-Mittal depuis décembre 2014, apprécieront la seconde phrase... La barbarie capitaliste ne s’exerce pas qu’à travers les princes qataris.

L’humour peut être un vecteur redoutable pour dénoncer l’emprise de la bourgeoisie et de ses soutiens politiques sur la vie des travailleurs, des travailleuses et des classes populaires, renforçant ainsi la conscience de notre classe. Si l’humour peut être mis au service d’une véritable critique politique, ce n’est pas en se contentant d’être la mouche du coche tolérée par le pouvoir.

Pour aller plus loin

Au sujet des collusions médias – capitaux – politique : documentaire de Pierre Carles, 2012, Les nouveaux chiens de garde

Au sujet de l’humour politique : Nelly Quemener, « Une bouffonnerie désengagée ? Du comique anti-système à la critique hyperpersonnalisée », dans Charaudeau P. (éd.), Humour et engagement politique, 2015, Limoges, Lambert-Lucas

 
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