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21 de mars de 2019 Twitter Faceboock

Ecologie
Crise climatique : pourquoi un "New Deal" vert ne nous sauvera pas
Wladek Flakin
Robert Belano

Le capitalisme a précipité l’humanité et une grande partie du système terrestre au bord de la catastrophe. Mais la situation n’est pas sans issue. Après le succès de la grève du climat du 15 mars, nous publions une traduction de cet article du dernier numéro de la revue américaine Left Voice.

Link: http://www.revolutionpermanente.fr/Crise-climatique-pourquoi-un-New-Deal-vert-ne-nous-sauvera-pas

Traduction : Inès Rossi

En novembre, plus de 200 jeunes militants de la cause climatique venus des quatre coins des États-Unis ont occupé les bureaux de Nancy Pelosi, membre du parti démocrate et présidente de la Chambre des représentants des États-Unis. Plus d’une centaine d’entre eux ont été arrêtés. En janvier, même scénario : plus d’une centaine de militants ont été arrêtés pour avoir occupé les bureaux de Chuck Schumer, sénateur de l’État de New York. La principale revendication de ces militants ? La mise en place d’un “New Deal vert”. Tout comme les militants qui, sous Obama, ont pris part au sit-in devant la Maison-Blanche contre le projet d’oléoduc Keystone XL et ceux qui ont lutté contre la construction du Dakota Access Pipeline sur la réserve amérindienne de Standing Rock, ces militants écologistes sont parvenus à sensibiliser le pays à leurs causes.

Selon ces militants, un New Deal vert permettrait au pays d’opérer sa transition énergétique, en laissant derrière lui les énergies fossile pour atteindre 100% d’énergie renouvelable d’ici 2030. C’est la date limite pour éviter des changements climatiques catastrophiques dans le monde entier, selon un récent rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) [1]. Par ailleurs, ils assurent que le plan permettrait de créer des millions d’emplois dans l’industrie des énergies renouvelables, réduisant ainsi la pauvreté et les inégalités. Dans leur communiqué, les organisateurs exigeaient également que les Démocrates refusent les contributions financières à leurs campagnes électorales de la part d’entreprises impliquées dans l’extraction de combustibles fossiles.

L’idée d’un New Deal vert semble avoir suscité beaucoup d’enthousiasme - un récent sondage de l’Université Yale a montré que 81% des Américains, majoritairement des démocrates, mais aussi des républicains et des indépendants, se sont déclarés favorables au projet. [2] Pourtant, jusqu’à présent, les responsables politiques démocrates ne semblent pas emballés. Certes, un petit nombre de candidats démocrates à la présidence pour 2020, dont Bernie Sanders, Elizabeth Warren ou encore Corey Booker, se sont prononcés en faveur de cette proposition. Mais la plupart des membres de l’establishment du parti rechignent à s’engager. Moins de 50 élus démocrates à la Chambre des représentants, et aucun des dirigeants du parti, n’ont exprimé leur soutien au New Deal vert. Un comité pour un New Deal vert a été constitué quelques jours seulement après que les démocrates aient pris le contrôle de la Chambre en janvier, mais il a aussitôt été privé de son habilitation à signifier des subpoena (aux États-Unis, pouvoir de convoquer des personnes devant la Chambre et de les questionner sous serment).

La plus connue des partisans du New Deal vert est Alexandria Ocasio-Cortez. La représentante de New York, qui se revendique du socialisme démocratique, a adopté le slogan lors de sa campagne électorale, ce qui a grandement contribué à sa victoire. Ocasio-Cortez décrit le New Deal vert comme étant « d’une ampleur similaire à celle de la mobilisation de la Seconde Guerre mondiale ou du Plan Marshall. Il faudra investir des milliards de dollars et créer des millions d’emplois bien rémunérés. Nous devons réinvestir dans le développement, la production, le transport et la distribution de l’énergie, mais cette fois-ci de l’énergie verte. Ce que nous nous employons à accomplir permettrait non seulement de sauver notre planète des ravages du changement climatique, mais aussi de sortir des millions d’Américains de la pauvreté. » [3]

Le capitalisme est néfaste à toute la vie sur terre

Les militants écologistes partisans d’un New Deal vert ont raison de lier la crise climatique aux crises du chômage, du sous-emploi et des bas salaires - ce sont les deux faces de la même médaille. La cause des deux phénomènes est le capitalisme. Le réchauffement climatique, l’acidification des océans, la pollution atmosphérique et des eaux, la déforestation, l’extinction des espèces sont autant de conséquences d’un système qui fait passer les profits avant le bien-être des populations. Le besoin du capitalisme de produire toujours plus est fondamentalement incompatible avec la durabilité écologique. De même, des salaires stagnants ou en baisse et une masse de chômeurs ou de travailleurs sous-employés - ce que Marx appelait l’armée de réserve - sont nécessaires pour assurer la rentabilité et l’accumulation continue du capital.

Les combustibles fossiles, comme toutes les ressources de la terre qui peuvent être utilisées comme matières premières, sont « fournis [au capitaliste] gratuitement par la nature », comme le dit Marx. Les capitalistes ne rembourseront jamais la planète pour ce qu’ils volent à la terre ou pour les dommages qu’ils causent aux eaux, aux sols ou à l’atmosphère. Ils peuvent se contenter de louer des terres pour les forer, et la quantité de pétrole, de gaz ou de charbon qu’ils peuvent en extraire ne dépend que de la quantité contenue dans les réserves sous-terraines. Sous le capitalisme, il y a donc un intérêt majeur à poursuivre les extractions d’énergies fossiles, et pratiquement aucun à les éliminer progressivement. Des milliards de dollars sont investis pour extraire des combustibles fossiles qui sont encore sous terre - et ces investissements ne peuvent être rentabilisés que si les combustibles sont extraits avec succès. La logique du capitalisme, même confronté à une crise qui menace une grande partie de la vie sur terre, mène à l’exploitation continuelle des réserves de combustibles fossiles.

Bien sûr, la destruction écologique n’est pas entièrement propre au capitalisme. D’autres sociétés ont détruit des habitats et exterminé des espèces par le passé. Diverses civilisations précapitalistes, du fait de la déforestation, de la surexploitation agricole ou d’autres pratiques non viables d’un point de vue écologique, ont contribué à la désertification de leurs terres et, en définitive, à la déliquescence de leurs sociétés. Friedrich Engels décrit comment, en détruisant leurs forêts, les peuples de « Mésopotamie, de Grèce, d’Asie Mineure et d’ailleurs [...] ont posé les bases de l’actuelle désolation de ces pays ». [4]

Mais avant l’avènement du capitalisme, aucune société n’avait été capable de radicalement transformer le système Terre dans son ensemble, des océans et de l’atmosphère à ses espèces vivantes. Et dans moins d’un siècle, des milliards de personnes, des millions d’espèces et des centaines de milliers d’écosystèmes de la planète seront gravement menacés, à moins d’une réorganisation totale de notre société et de notre système de production.

La crise climatique s’approche du point de non-retour

Il ne fait aucun doute qu’une action immédiate et radicale est nécessaire pour lutter contre l’urgence climatique. Les événements météorologiques extrêmes de ces dernières années en témoignent. Depuis les Accords de Paris en 2015, Porto Rico a connu un ouragan dévastateur qui a tué quelque 5 000 personnes et qui a privé la majeure partie de l’île d’électricité pendant près d’un an. Des épisodes de sécheresse sévères et des incendies sans précédent dans l’ouest américain et des inondations massives dans les Carolines ont fait des dizaines de victimes. Et tout cela rien qu’aux États-Unis. L’Organisation Mondiale de la Santé [5] signale que si les tendances actuelles se poursuivent, le réchauffement climatique pourrait entraîner la mort d’un quart de million de personnes supplémentaires chaque année entre 2030 et 2050 - une estimation prudente.

Mais malgré la gravité de la situation et les nombreux accords internationaux visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre, tout indique que la crise climatique s’aggrave au lieu de s’améliorer. En fait, les émissions de gaz à effet de serre ont augmenté de 2,7 % en 2018, pour la deuxième année consécutive. Les États-Unis ont établi un nouveau record de production de pétrole brut l’an dernier, avec une moyenne de 10,88 millions de barils par jour, ce qui en fait le premier producteur mondial de pétrole, surpassant la Russie et l’Arabie saoudite. La production de gaz naturel aux États-Unis a grimpé de plus de 10 % par rapport à l’année précédente et a également atteint des niveaux records, en raison de la découverte de nouvelles sources de gaz naturel et de nouvelles technologies d’extraction, notamment du gaz de schiste. La Chine et l’Inde - où l’on produit de plus en plus de marchandises à destination de l’Occident - ont atteint de nouveaux sommets en matière d’émissions de carbone et prévoient ouvrir des dizaines de centrales à charbon au cours des prochaines années. Comme l’indiquait le rapport du GIEC de l’an dernier, les émissions devraient être réduites de 45 % d’ici 2030 - dans moins de 12 ans - pour éviter de dépasser le seuil critique de 1,5 degré Celsius, au-delà duquel les pénuries alimentaires, la hausse du niveau des mers et les phénomènes météorologiques extrêmes se généraliseraient. La situation ne laisse aucune place à des réponses ponctuelles ou partielles.

Il est donc encourageant de voir que les jeunes militants ont rejeté les « solutions » fondées sur le marché qu’ont pu prôner les milieux écologistes dans le passé, comme par exemple un durcissement de la réglementation, l’instauration de taxes carbone, le commerce des droits d’émissions, entre autres. Ces stratégies n’ont clairement aucune chance de réduire les émissions dans le temps nécessaire pour éviter la catastrophe pour des dizaines de millions de personnes. Mais un New Deal vert pourrait-il offrir une alternative ?

Le New Deal de Roosevelt : un exemple à suivre ?

Le New Deal original a été mis en place pendant une période de crise capitaliste inédite aux Etats-Unis et dont l’ampleur n’a jamais été atteinte depuis. L’historien Jefferson Cowie note qu’après le krach de Wall Street en 1929, 5 000 banques ont fait faillite, réduisant en poussière 7 milliards de dollars d’actifs des déposants ; des centaines de milliers de familles se sont retrouvées à la rue ; les agriculteurs ont été mis à sec par la chute des prix, la sécheresse et les dettes ; les agences locales et nationales de protection sociale se sont retrouvées privées de ressources, le produit national brut (PIB) a été réduit de moitié. L’agriculture, déjà en crise depuis près de dix ans, s’est ratatinée comme une fleur de coton frappée par la sécheresse. Dans l’État de New York de Roosevelt, le taux de chômage approchait les 30 %, et entre un quart et un tiers du reste du pays était sans emploi. [6]

Face à cette situation, la classe ouvrière exprimait son mécontentent grandissant. En 1933, plus d’un million de travailleurs américains se sont mis en grève, soit quatre fois plus que l’année précédente. En 1934, ce nombre était passé à 1,4 million de travailleurs. Le Parti communiste des États-Unis a vu ses effectifs exploser jusqu’à dépasser les 65 000 membres. En Europe aussi, le mouvement communiste grossissait, et des crises révolutionnaires éclatèrent en Allemagne et en Espagne. Pour éviter une radicalisation de l’ensemble du mouvement ouvrier aux Etats-Unis, la bourgeoisie américaine était obligée de faire de sérieuses concessions.

C’est à cette époque qu’ont été appliquées les politiques keynésiennes qu’on associe au New Deal et à l’administration Roosevelt, y compris la mise en place d’un programme de sécurité sociale, qui prévoyait une assurance chômage, un système de retraites et des prestations d’invalidité. Pour relancer la consommation en période de crise économique profonde, il fallait des emplois pour les chômeurs, et les travailleurs devaient avoir le droit de s’organiser et de faire grève pour améliorer leurs salaires. La Wagner Act et les programmes d’aide à la recherche d’emploi comme le Works Progress Administration ont servi à la fois à contrer la radicalisation des travailleurs et à rétablir la capacité de la classe ouvrière à consommer. Mais au bout du compte, le programme keynésien n’a pas suffi à résoudre la crise. En 1938, le chômage a de nouveau grimpé en flèche, atteignant 10 millions de travailleurs sans emploi dans tout le pays. Seule une nouvelle guerre mondiale, et la destruction massive du capital qui en a découlé, sera alors en mesure de rétablir la rentabilité pour les capitalistes et d’ouvrir une nouvelle période d’essor dans le pays.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, le War Production Board (WPB) était chargé de la planification de l’économie américaine. Le 22 février 1942, par exemple, toute la production automobile des États-Unis a cessé. Pratiquement du jour au lendemain, toutes ces activités industrielles se sont réorientées vers la construction de chars d’assaut et d’avions. Aujourd’hui, les constructeurs automobiles affirment qu’il leur faudra des décennies pour abandonner les combustibles fossiles. Mais nous ne pouvons tout simplement pas nous permettre d’attendre aussi longtemps. C’est maintenant qu’il faut radicalement transformer la production, sous le contrôle de la population. Toutes les capacités des constructeurs automobiles, par exemple, pourraient être mises au service de la création de transports publics propres.

Le rapport du GIEC indique que des « changements rapides, profonds et sans précédent s’imposent dans tous les aspects de la société ». Mais en réalité, il existe des précédents historiques pour ce genre de changement. Outre l’économie de guerre des années 1940, nous pouvons également nous pencher sur le cas du Plan quinquennal en Union soviétique. Après que la Révolution d’Octobre eut libéré l’URSS de la domination du capital, un pays autrefois largement agraire a pu, en 40 ans, envoyer le premier être humain dans l’espace.

La lutte contre le changement climatique exige des actions similaires contre la propriété privée et le libre marché. La planification pendant la Seconde Guerre mondiale était évidemment nécessaire pour que les capitalistes américains puissent devancer leurs concurrents allemands. Les industries faisant l’objet d’une planification demeuraient sous propriété privée, et les profits de la guerre revenaient aux capitalistes. Le type de planification dont nous avons besoin pour lutter contre le changement climatique, c’est la planification par les travailleurs. Cela implique que les travailleurs de tous les secteurs de l’économie se réunissent pour décider de ce dont ils ont besoin et de ce qu’ils peuvent produire. Cela implique que les travailleurs élisent des représentants qui coordonnent l’économie aux niveaux local, régional, continental et mondial. Ce genre d’économie servirait les besoins de la majorité au lieu de générer du profit pour une minorité.

À qui profiterait réellement un New Deal vert ?

Ocasio-Cortez, en compagnie du sénateur Jeff Markley et d’autres démocrates, a récemment présenté une résolution du Congrès en faveur d’un New Deal vert. Pour le moment, le plan ne contient pas de détails concrets sur la manière dont il serait financé et mis en œuvre. Néanmoins, il contient des propositions qui valent la peine d’être examinées. Le New Deal vert, permettrait aux États-Unis de passer à 100% d’énergie renouvelable et de ne plus exploiter les ressources souterraines d’ici dix ans. Le plan prévoit la mise en place d’un réseau à l’échelle nationale, efficace sur le plan énergétique et axé sur les énergies renouvelables. Il permettrait de moderniser tous les bâtiments existants afin de maximiser l’efficacité énergétique. Et il créerait un système de train à grande vitesse et des transports publics abordables, entre autres mesures visant à réduire les émissions de carbone. La résolution contient également des propositions visant à créer « des millions d’emplois bien rémunérés » et à réparer les préjudices historiques causés aux « communautés les plus vulnérables » comme les personnes de couleur, les femmes et les Amérindiens.

Il va sans dire que les mesures décrites dans la résolution seront le minimum nécessaire pour faire face à l’urgence climatique. Une économie reposant sur les combustibles fossiles ne peut pas garantir un avenir pour l’humanité. Mais la question que nous devons nous poser est la suivante : qui va contrôler cette nouvelle infrastructure "verte" ? Le New Deal vert va-t-il remettre en cause les relations de travail existantes ou ouvrira-t-il une nouvelle ère de "capitalisme vert" ? Bien que le plan d’Ocasio-Cortez « offre des possibilités de propriété publique » et que « la majeure partie du financement du Plan provienne du gouvernement fédéral », il n’est prévu nulle part que les toutes nouvelles infrastructures d’énergies renouvelables soient publiques. Il n’est pas non plus question de nationaliser les industries des combustibles fossiles ou les monopoles énergétiques existants comme Duke, Dominion, Exelon, etc. Il s’agit plutôt de créer des partenariats public-privé dans le secteur vert et d’accorder des subventions publiques aux entreprises privées dans les industries des énergies renouvelables. En d’autres termes, le public financerait de nouveaux programmes d’aide aux entreprises, mais cette fois-ci au profit d’une minorité d’industriels "verts".

Dans un article en faveur du New Deal vert publié dans le journal américain The Intercept, Kate Aronoff réitère l’idée que le financement public pourrait inciter les entreprises privées à prendre un virage vert :

« Bien que la réduction progressive de la production de combustibles fossiles et l’expansion des énergies renouvelables constitueront bien sûr une part considérable de tout New Deal vert, il en ira de même pour l’investissement dans la recherche, le développement et les capacités de production, afin d’éliminer les combustibles fossiles dans les décennies qui viennent dans les secteur très difficiles à décarboniser, notamment l’aéronautique et la sidérurgie, comme le souligne Ocasio-Cortez dans son projet. La décarbonisation fait appel à l’electrolyse, un procédé encore expérimental, qui pourrait faire l’objet d’investissements ciblés pour subventionner la recherche. » [7]

Selon Aronoff, les entreprises pourraient être persuadées de « passer au vert » si des investissements financés par les contribuables leur étaient offerts pour les aider à développer les technologies nécessaires. En d’autres termes, ce sont les sociétés milliardaires, celles-là mêmes qui sont responsables de notre crise écologique, qui seraient chargées de nous sortir de la crise en développant l’infrastructure des énergies renouvelables des États-Unis, grâce à de généreuses subventions publiques. Les plus grands ennemis de notre planète pourraient soudain devenir ses sauveurs.

Les partisans du New Deal vert trouveront cette analyse injuste. Après tout, ils appellent aussi à la propriété coopérative, aux partenariats public-privé et même à la création de quelques entreprises publiques. Mais quand les coopératives ont-elles pu concurrencer les multinationales, qui disposent d’un capital pratiquement illimité à leur disposition pour améliorer leur productivité et leur efficacité ? En réalité, les grandes entreprises n’ont-elles pas toujours été plus compétitives que les coopératives, et que les petites et moyennes entreprises, dans presque tous les secteurs ?

Dans la revue américaine New Left Review, un autre partisan du New Deal vert, Robert Pollin, préconise également que l’État investisse dans les entreprises privées : « Le cœur du New Deal vert doit être un programme mondial visant à investir chaque année entre 1,5 et 2 % du PIB mondial pour renforcer l’efficacité énergétique et développer des sources d’énergie propre et renouvelable. [...] Les gouvernements devront recourir à un ensemble de politiques, notamment un soutien à la recherche et au développement, un traitement fiscal préférentiel pour les investissements dans l’énergie propre et des accords de marché stables et pérennes soutenus par les gouvernements. Les politiques industrielles en matière d’énergie propre doivent également inclure des quotas d’émission pour les services publics et les transports, ainsi qu’une réglementation des prix des combustibles fossiles et des énergies propres [...] Les investissements dans l’énergie propre ouvriront néanmoins de nouvelles perspectives prometteuses pour d’autres formes de propriété, notamment diverses combinaisons de propriété publique, privée et coopérative à petite échelle. » [8]

En réalité, subventionner les entreprises privées du secteur des énergies renouvelables n’est pas une idée nouvelle. Le constructeur de voitures électriques Tesla, dont Aronoff admet qu’il s’agit d’un exemple d’investissement vert qui a mal tourné, a reçu des milliards de dollars de subventions fédérales depuis son lancement. Le LA Times estime que près de 5 milliards de dollars de fonds publics ont déjà été consacrés à la société automobile et à ses entreprises connexes, SolarCity et SpaceX, sous forme de « subventions, d’allégements fiscaux, de construction d’usines, de prêts à taux réduit et de crédits environnementaux, que Tesla peut revendre ».

Comme toutes les formes d’investissement public dans le secteur privé, l’objectif est de socialiser le risque (ou "coûts de démarrage", pour utiliser le terme technique) et de privatiser les bénéfices. Le PDG Elon Musk, dont on estime qu’il pèse 20 milliards de dollars, s’apprête à accroître sa fortune de 55,8 milliards de dollars supplémentaires si l’entreprise atteint ses objectifs. Entre-temps, Tesla a récemment mis à pied 7 % de ses employés, soit plus de 3 000 travailleurs, dans le but de maintenir sa rentabilité. L’entreprise a toujours mené une politique fermement antisyndicale et a même licencié plusieurs travailleurs qui avaient tenté de créer un syndicat dans les usines Tesla. Tesla est loin d’être la seule entreprise à bénéficier d’aides publiques pour des projets "verts". La grande entreprise énergétique NRG a reçu des centaines de millions de dollars en prêts fédéraux et en allocations en espèces pour ses projets en matière d’énergie solaire, alors même que la grande majorité de l’énergie utilisée par ses centrales provient de combustibles fossiles comme le gaz naturel, le pétrole et même le charbon. Même des entreprises comme Google ont profité d’apports financiers de la part du gouvernement fédéral pour leurs projets d’énergie verte. Le New York Times rapporte que le géant de la Silicon Valley a construit une centrale solaire et un parc éolien « en partie pour obtenir des allégements fiscaux fédéraux qu’il peut utiliser pour compenser ses profits de la publicité sur le Web ». Les bénéficiaires de ces subventions ne se limitent pas aux fournisseurs d’énergie ; leurs investisseurs, qui sont également des banques Wall Street comme Goldman Sachs et Morgan Stanley, sont souvent les premiers à en profiter.

En outre, le New Deal vert ne prévoit notamment aucune proposition visant à faire payer les entreprises de combustibles fossiles pour la destruction qu’elles ont causée. On estime que le coût des dommages environnementaux causés par les industries du pétrole, du charbon et du gaz s’élève à 700 milliards de dollars par an, et ce chiffre ne fera qu’augmenter à mesure que les effets du réchauffement planétaire s’aggraveront. En fait, le plan permettrait aux plus grands pollueurs du monde - des entreprises comme ExxonMobil, Shell et BP - de recevoir des subventions publiques pour les aider à se reconvertir dans la production d’énergie verte. Pendant ce temps, ceux qui paient vraiment pour les décennies de pollution et de dégradation de l’environnement causées par ces entreprises et d’autres sont toujours les populations les plus défavorisées, c’est à dire les populations pauvres et racisées, comme la ville de Flint au Michigan ou la réserve de Standing Rock au Dakota du Nord.

Ces jeunes qui adhèrent aujourd’hui au New Deal vert ont raison d’exiger la fin de l’extraction des combustibles fossiles et le passage le plus rapide possible aux énergies renouvelables. Mais plutôt que de créer de nouvelles gigantesques entreprises "vertes", nous devrions exiger un secteur de l’énergie qui soit entièrement public et entièrement géré et supervisé par des comités de consommateurs et de travailleurs. Ce n’est que dans ces conditions que les entreprises du secteur de l’énergie seront capables d’agir véritablement dans l’intérêt public, c’est-à-dire de produire et de distribuer l’énergie de la manière la plus responsable sur le plan écologique, tout en instaurant la gratuité de l’énergie pour les travailleurs. Une industrie de l’énergie appartenant à l’État et exploitée démocratiquement démontrerait également les potentialités d’une économie pleinement planifiée et ouvrirait la porte à des nationalisations dans d’autres secteurs, comme la santé, l’enseignement supérieur et les transports.

Les partenariats public-privé ne sont pas une alternative durable, car tant que les entreprises rechercheront le profit, les préoccupations écologiques et sanitaires seront sacrifiées sur l’autel de leurs objectifs. Il suffit de rappeler que Statoil, la plus grande compagnie pétrolière norvégienne et l’une des plus importantes au monde, est une entreprise de partenariat public/privé. Loin de réduire sa production de pétrole face à la crise climatique actuelle, Statoil a régulièrement augmenté sa production ces dernières années, émettant des milliards de tonnes de gaz à effet de serre par an. L’entreprise a par ailleurs continué d’assurer un rendement élevé à ses actionnaires, tandis que son PDG touche un salaire annuel de 1 million de dollars.

Tous les mécanismes proposés par le New Deal vert et ses partisans, y compris une intervention de l’Etat, reposent encore sur les mécanismes du marché pour opérer une transition vers les énergies renouvelables. L’Histoire nous prouve que la logique même du capitalisme et sa recherche du profit détruisent tout ce qui se trouve sur son chemin, y compris la planète. Pour que le système de production et de distribution soit compatible avec la survie de l’humanité, il faut que le moteur de l’économie soit radicalement détaché de la recherche du profit.

Garantir à tous les travailleurs un emploi et un salaire correct : la revendication des jeunes militants du New Deal vert est très progressiste et mérite d’être reprise par tous les socialistes. Mais la logique du capitalisme veut que, face aux nouvelles technologies et à la concurrence croissante entre les entreprises, les profits ne peuvent être maintenus qu’en se débarrassant de la main-d’œuvre "excédentaire". C’est pourquoi toutes les entreprises tiennent tant à leur droit de librement licencier leurs employés. On ne peut donc pas "garantir un emploi pour tous" par le simple biais de nouveaux centres pour l’emploi aux quatre coins des États-Unis, comme le suggèrent les partisans du New Deal vert. Au contraire, nous devons exiger la réduction de la journée de travail et le partage du temps de travail entre tous les travailleurs et tous les chômeurs. Les entreprises comme Tesla qui licencient leurs travailleurs au nom de la rentabilité devraient être immédiatement nationalisées.

Bien sûr, ces revendications remettent directement en question le système capitaliste. C’est là leur intérêt. Un programme ayant pour objectif de sortir de la crise climatique et de sortir des millions de travailleurs de la pauvreté et de la misère ne peut pas être réalisé sous le capitalisme. Nous devons voir plus loin que les “possibilités” qu’offrirait le capitalisme. Il est urgent de mettre en place un contrôle démocratique de notre économie. Le changement climatique ne fera que renforcer les tendances à la barbarie qui sont inhérentes au capitalisme. Le temps est compté, et nous ne pouvons pas nous permettre de placer nos espoirs dans de vaines réformes ou solutions de marché. Les capitalistes “verts” comme Musk sont précisément ceux qui cherchent à envoyer des humains sur Mars. Le capitalisme est une véritable bombe à retardement qui menace la majeure partie de l’humanité. Nous, travailleurs, pouvons sauver la planète, mais nous devons agir vite ! Au moment où nous écrivons ces lignes, les élèves et les étudiants d’Australie et d’Europe ont commencé à se mettre en grève. Une fois par semaine, ils se mobilisent pour leur avenir et défilent dans la rue pour demander à leurs gouvernements d’agir pour le climat. La jeunesse nous montre la voie. À nous, travailleurs, d’utiliser notre puissance sociale pour prendre en main le combat pour notre avenir.

[1] “Ce qu’il faut retenir du rapport du GIEC sur la hausse globale des températures”, Le Monde, 8 octobre 2018

[2] Abel Gustafson, Seth Rosenthal, Anthony Leiserowitz, Edward Maibach, John Kotcher, Matthew Ballew et Matthew Goldberg, The Green New Deal has Strong Bipartisan Support, Yale Program on Climate Change Communication, 14 décembre 2018

[3] Alexander C. Kaufman, “Alexandria Ocasio-Cortez Will Be The Leading Democrat On Climate Change”, HuffPost, 27 juin 2018

[4] Frierich Engels, Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme, 1876

[5] Rapport de l’Organisation mondiale de la Santé, Changement climatique et santé, 1er février 2018

[6] Jefferson Cowie, The Great Exception : The New Deal and the Limits of American Politics (Princeton, NJ : Princeton University Press, 2016), page 98

[7] Kate Aronoff, “With a Green New Deal, Here’s What the World Could Look Like for the Next Generation”, The Intercept, 5 décembre 2018

[8] Robert Pollin, “De-Growth vs a Green New Deal”, New Left Review no. 112, (juillet-août 2018)

[9] Eric Lipton et Clifford Krauss, “A Gold Rush of Subsidies in Clean Energy Search,” The New York Times, 11 novembre 2011

Crédit photo : Saul Loeb. AFP

 
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