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La Izquierda Diario
14 de avril de 2019 Twitter Faceboock

Socialisme ou barbarie
Après nous le déluge ? En finir avec le capitalisme pour empêcher la barbarie
Max Demian

En discussion avec une tribune du réseau @PatrimoineBleu sur la destruction du patrimoine de l’humanité par la crise écologique. Loin d’être une catégorie « homogène », l’humanité est clivée par la division de la société en classes. L’écologie n’y échappe pas.

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L’écologie, une cause de toute l’humanité ?

Une tribune du réseau étudiant Patrimoine Bleu parue dans Libération dénonce avec vigueur ce qui constitue un crime perpétré dans l’indifférence des dirigeants politiques mondiaux ; à savoir : la destruction du patrimoine mondial de l’humanité sous l’effet de la crise écologique. « À cause de l’humidité causée par les fortes pluies, la grande mosquée de Djenné, au Mali, est menacée d’être réduite à néant. Les Moaï de l’Île de Pâques risquent quant à eux de se faire engloutir par les flots à cause de l’érosion croissante de la côte. Venise et sa lagune sont dores et déjà condamnées à être submergées. Si rien n’est fait, tous ces sites n’existeront plus que dans nos livres. » Ce à quoi on pourrait encore ajouter maint exemples qui, sous prétexte de coupes budgétaires, comme ce fut le cas lors de l’incendie tragique dans l’un des plus grands musées au monde au Brésil, mettent en péril la préservation du patrimoine mondial de l’humanité.

A ce titre, le patrimoine culturel de l’humanité, menacé par la crise écologique, est rarement mentionné au titre des conséquences destructrices de la crise écologique. De manière générale, la question climatique, lorsqu’elle est traitée, l’est de façon totalement dépolitisée. Bien souvent, la crise écologique est abordée comme une question technique, comme s’il était possible de gérer de façon technocratique la sortie de l’humanité hors de la plus grave crise de son histoire.

Le sort réservé à la jeunesse dans ce processus en cours est dramatique. Réduite au rang d’acteurs passifs de l’effondrement, il s’agit pour la jeunesse, comme le dénonce la tribune, d’ « étudier sagement les plus beaux témoignages de l’histoire de l’humanité, et les voir menacés par la crise écologique que notre société alimente, sans nous mobiliser ». Comme l’ont montré des grèves mondiales d’étudiantes et étudiants pour le climat, la jeunesse n’entend pas se laisser passivement embarquer dans le train de l’extinction généralisée. En cela, la la volonté de lutter qui émerge dans la jeunesse face à la crise écologique indique un regain de conflictualité salutaire. Nous entendons par cet contribution identifier quelques lignes de démarcation du conflit.

Il ne fait aucun doute qu’une action immédiate et radicale est nécessaire pour lutter contre l’urgence climatique. Les événements météorologiques extrêmes de ces dernières années en témoignent. Depuis les Accords de Paris en 2015, Porto Rico a connu un ouragan dévastateur qui a tué quelque 5 000 personnes et qui a privé la majeure partie de l’île d’électricité pendant près d’un an. Des épisodes de sécheresse sévères et des incendies sans précédent dans l’ouest américain et des inondations massives dans les Carolines ont fait des dizaines de victimes. Et tout cela rien qu’aux États-Unis. L’Organisation Mondiale de la Santé signale que si les tendances actuelles se poursuivent, le réchauffement climatique pourrait entraîner la mort d’un quart de million de personnes supplémentaires chaque année entre 2030 et 2050 - une estimation prudente. Mais, malgré la gravité de la situation et les nombreux accords internationaux visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre, tout indique que la crise climatique s’aggrave. Comment comprendre ce paradoxe ; à savoir qu’une crise supposément de toute l’humanité se poursuit, et à un rythme accru, dans le silence et le cynisme des dirigeants mondiaux ?

Loin de constituer une catégorie « homogène », l’humanité est en réalité clivée par des lignes de démarcation aux intérêts antagoniques. Une classe sociale – la bourgeoisie – s’oppose à toutes les autres. Dans la poursuite sans fin d’accumulation du profit, celle-ci entraîne le reste de l’humanité à sa perte. Sans la compréhension systémique de ces causes, impossible de saisir, autrement que par un « aveuglement » des dirigeants, le fait que la destruction de l’humanité se déroule à une vitesse accélérée.

A ce titre, quelques exemples systémiques, notamment analysés dans l’ouvrage La Nature est un champ de bataille, du sociologue et militant Razmig Keucheyan, suffisent à démontrer la façon dont les conflits de classe, de race et de genre innervent l’écologie et déterminent des lignes de fracture politiques. Loin d’en faire une « cause de toute l’humanité », l’articulation des formes de domination sociales et politiques traversent la lutte pour la préservation du climat.

Eurocentrisme du patrimoine et racisme environnemental

Il est en effet représentatif que la plupart des sites et populations menacées directement par la crise écologie soient issue du « Sud ». En d’autres termes, il s’agit principalement des populations victimes des pays impérialistes qui délocalisent les dégâts environnementaux en même temps que leur usines. Car si l’écologie est abordée dans les lieux d’étude, c’est là encore très souvent selon un point de vue eurocentré – point de vue particulièrement dominant dans les études en histoire de l’art, où civilisation rime avec Europe.

Les catastrophes climatiques touchent de façon privilégiée les populations les plus démunies, qui sont de surcroît les plus vulnérables pour faire face aux conséquences. « Qui furent les victimes de l’ouragan Katrina ? interroge Razmig Keucheyant dans son ouvrage. La réponse à cette question donne la clé du rapport entre les inégalités sociales et les catastrophes naturelles, aux États-Unis mais aussi plus généralement. Parvenir à mettre sur pied des séries statistiques solides et significatives relève en l’espèce de l’exploit scientifique, tant les informations sont lacunaires ou difficiles à obtenir auprès des autorités compétentes. La première saison de la série télévisée Treme met en scène un personnage féminin – dénommé LaDonna Batiste-Williams – qui cherche à savoir ce qui est advenu de son frère au moment de la catastrophe. Est-il mort, en prison, a-t-il changé de ville ? Treme est une série réaliste, tout comme The Wire, conçue par le même scénariste. Le parcours de combattante de ce personnage pour retrouver un proche correspond à ce qu’ont vécu nombre de familles après la catastrophe. »

De façon similaire, ce qui est qualifiée de « crise migratoire » est aujourd’hui le produit des guerres et de la destruction propagées par les principales puissances mondiales, qui se réunissent ensuite hypocritement dans des salons internationaux pour prétendre gérer la crise qu’ils produisent en se gavant de petits fours.

Nombres de réfugiés sont en effet aujourd’hui des réfugiés climatiques. Et leur nombre n’aura de cesse de croître. Contraints de quitter leur pays d’origine, ces derniers font ensuite face à tout l’arsenal technologique et militaire des pays impérialistes pour les traquer, les parquer dans des camps. La lutte contre le climat n’est pas une question de degrés. Comme l’écrit encore Keucheyan : « Ces réfugiés sont parfois présentés comme le « chaînon manquant » qui relie la crise écologique et les tensions politiques qui pourraient en découler : la crise produit des réfugiés dont les migrations déstabilisent les régions dans lesquelles ils arrivent. Des conflits « interethniques » pourraient par exemple en découler. Crise écologique et crise politique sont en ce sens médiées par les migrations climatiques. »

La finance verte au secours du capital

S’il est une opération particulièrement cynique dont peut se prévaloir le capitalisme, c’est de « recycler » les conséquences de la crise écologique pour la transformer en source de profit. L’une des ignominies les plus remarquables à ce titre sont les « catastrophic bonds ». Leur mécanisme, fort simple, pourrait servir d’allégorie au traitement que le capitalisme entend réserver à la crise climatique. Comme l’expose Razmig Keucheyan : « L’un des produits financiers les plus fascinants générés par la titrisation des risques naturels est connu sous le nom de cat bond, diminutif de catastrophe bond, c’est-à-dire obligation catastrophe. Une obligation est un titre de créance ou une fraction de dette échangeable sur un marché financier, et qui est l’objet d’une cotation (qui a un prix, lequel fluctue). Une obligation peut être publique, c’est alors un bon du Trésor, ou elle peut être émise par une organisation privée. Les cat bonds sont des fractions de dette dont la particularité est de procéder non d’une dette contractée par un État pour renouveler ses infrastructures, ou par une entreprise pour financer l’innovation, mais de la nature et des catastrophes qui y surviennent. Leur sous-jacent, en somme, est la nature. Ils concernent une catastrophe naturelle qui n’est pas encore survenue, dont il est possible mais pas certain qu’elle survienne, et dont on sait qu’elle occasionnera des dégâts matériels et humains importants. L’objectif des cat bonds est de disperser les risques naturels aussi largement que possible dans l’espace et le temps, de façon à les rendre financièrement insensibles. Dans la mesure où les marchés financiers se déploient aujourd’hui à l’échelle mondiale, ces risques atteignent par la titrisation un « étalement » maximal. »

Plus les dégâts écologiques iront en s’amplifiant, suivant en cela la logique du profit, plus une catégorie privilégiée de la population, en l’occurrence la bourgeoisie, pourra non seulement se prémunir des effets les plus destructeurs à court-terme de la crise qu’elle produit, mais bénéficiera pour une durée plus ou moins longue de la possibilité de s’enrichir sur le dos des catastrophes naturelles engendrées par le capitalisme.

« Le privilège des grands, c’est de voir les catastrophes d’une terrasse », écrit Jean Giraudoux dans son Antigone. La barbarie de la destruction écologique, loin de menacer toute l’humanité, menace en réalité les populations les plus exposées. La bourgeoisie disposera toujours des moyens d’exporter la crise écologique sur un autre continent et de la faire payer aux plus démunis, ou encore contempler la catastrophe du haut de la terrasse en se payant un ticket pour Mars dans la navette d’Elon Musk pendant que la planète Terre agonise.

Comme le montrent ces quelques exemples. La logique qui lie luttes des classes et écologie est systématique. Le clivage capital-travail détermine la ligne de démarcation fondamentale autour duquel vont ensuite se jouer des intérêts antagonistes. Ceci, pour autant, n’implique en rien une réduction des questions écologiques au facteur économique, mais bien de faire de l’écologie un champ de bataille politique où s’affrontent deux classes aux intérêts irréductibles – point de départ d’une stratégie d’alliance entre la classe ouvrière et toutes les couches opprimées de la population, victimes de la destruction écologique. Comme l’écrit Isablle Garo dans son ouvrage Stratégie et Communisme : « Cette voie politique ne pourra elle aussi se construire qu’au croisement de tous les autres axes de mobilisation : reconstitution du mouvement ouvrier, luttes des peuples indigènes ainsi que des populations dominées du Sud et du Nord, luttes anticoloniales et luttes féministes sont désormais inséparables d’un rapport fondamentalement transformée à la nature. » (Isabelle Garo, Communisme et Stratégie, p.319)

En cela, si « la conservation du patrimoine ne peut aller sans la préservation de l’environnement », comme l’écrit la tribune, alors nous entendons pousser le raisonnement jusqu’au bout : la préservation de l’environnement ne peut aller sans le renversement du système capitalisme.

Capitalisme et destruction de la planète

Comme l’a écrit Marx, le capitalisme ne se développe « qu’en ruinant dans le même temps les sources vives de toute richesse : la terre et le travailleur » (Le Capital, livre 1, Éd. Sociales, p. 565-567) ; loin de constituer un « point aveugle » du marxisme, la critique des ravages produits par le capitalisme sur la Terre étaient déjà identifiés par Marx, et sa théorie fournit, plus que jamais, les clés de compréhension pour lutter contre un système de destruction voué au profit. « À Londres, par exemple, on n’a trouvé rien de mieux à faire de l’engrais provenant de quatre millions et demi d’hommes que de s’en servir pour empester, à frais énormes, la Tamise », remarque-t-il dans le Capital. De même dans ses Manuscrits de 1844 dénonce-t-il la dégradation de la « nature », humaine dans ce cas, réduite à la bestialité du fait de l’asservissement à un travail aliénant : « Cette aliénation apparaît d’autre part en produisant, d’un côté, le raffinement des besoins et des moyens de les satisfaire, de l’autre le retour à une sauvagerie bestiale, la simplicité complète, grossière et abstraite du besoin. »

Barbarie du travail, barbarie de la destruction écologique – tout deux produits du capitalisme.

Certes, d’autres sociétés ont pu, avant le capitalisme, procéder à une modification/destruction de leur environnement. Mais le capitalisme est bien le premier mode de production qui fasse de l’humanité un agent direct de transformation du système Terre dans son ensemble. Il ne s’agit plus ici de peser les « bons » et les « mauvais » côtés du développement de la civilisation et du progrès technique, mais d’affirmer que le soi-disant « progrès » de l’humanité est une course à la barbarie. Il existe une classe qui préférera mener l’humanité à son gouffre – et l’y a déjà conduite plusieurs fois – plutôt que de céder le pas à une forme rationnelle d’organisation de la société. Cette classe, c’est la bourgeoisie. Et elle constitue aujourd’hui le principal obstacle à la survie de l’humanité. Partant du principe qu’on ne peut renverser une force qu’en lui opposant une force égale, il s’agit d’affirmer que la seule classe susceptible de renverser la bourgeoisie c’est sa négation même : la classe ouvrière.

Lutte des classes et lutte pour la sauvegarde de l’humanité

Dans l’un de ses textes les plus prophétiques, Walter Benjamin, philosophe marxiste, cherchait à déconstruire une vision pétrifiée de la lutte des classes. Il ne s’agit en effet nullement de l’affrontement idéalisé de deux camps qui se feraient éternellement face, à la façon d’une armée de soldats de plombs. Ce qui importe, c’est que la destruction de l’humanité en cours ne pourra être empêchée qu’à condition d’en finir avec les racines du mal. C’est à la condition de renverser le capitalisme qu’une « civilisation trois fois millénaire » ne sera pas menée à l’extinction. En réalité, écrit Benjamin « la représentation de la lutte des classes peut induire en erreur. Il ne s’agit pas d’une épreuve de force qui trancherait la question : qui est vainqueur, qui succombe ? Ce n’est pas un combat dont l’issue déciderait du bien-être du vainqueur et du vaincu. Penser ainsi, c’est masquer les faits sous un voile romantique. Car, que la bourgeoisie gagne ou succombe dans cette lutte, elle demeure condamnée au déclin par ses contradictions internes qui lui seront fatales au cours de l’évolution. La question est seulement de savoir si elle s’effondre d’elle-même ou grâce au prolétariat. La réponse à cette question décidera de la survie ou de la fin d’une évolution culturelle trois fois millénaire. » (Walter Benjamin, Avertisseur d’incendie, dans Sens Unique, Payot, Paris, 2013)

La révolution n’est plus une question abstraite. Son antithèse – la barbarie – non plus. Elle a lieu désormais de façon quotidienne. Des réfugiés climatiques sont parqués dans des camps. Des guerres pour les ressources naturelles se multiplient. La gestion militaire des conflits écologiques est en passe de devenir la norme pour une partie de l’humanité. L’organisation de la pénurie à échelle mondiale extermine des populations. La destruction écologique signifie une destruction des fondements de la civilisation, de tout le produit de l’évolution humaine – y compris de son patrimoine culturel.

Cette urgence, c’est celle de la reconstruction d’une force politique capable d’unifier tous les opprimés en revendiquant l’hégémonie de la classe ouvrière, en tant que seule classe susceptible de renverser la bourgeoisie, et cela suppose de renouer avec une stratégie des médiations capable d’articuler une unité en acte, au service d’une stratégie victorieuse en vue d’une organisation rationnelle de la société. « Maintenir le caractère fondamental de la contradiction travail-capital ainsi que celui de l’exploitation et de l’accumulation implique précisément de ranger la prolifération des dominations au nombre des moyens de l’expansion et de la reproduction du capitalisme, écrit Isabelle Garo : une telle centralité logique ne conduit à aucune hiérarchisation stratégique mais impose la construction d’une unité autre que rhétorique, une solidarité en acte. » (Isabelle Garo, Communisme & stratégie, Amsterdam, Paris, 2019)

De l’actualité de la révolution réside la possibilité du sauvetage de l’humanité. L’alternative posée en son temps par la révolutionnaire Rosa Luxembourg, socialisme ou barbarie, reste plus que jamais d’actualité.

Nous ne voulons ni du déluge ni de la barbarie.

Nous voulons que la jeunesse, les classes populaires, les travailleuses et travailleurs, les femmes et toutes les minorités opprimées redeviennent maîtres de leur propre destin. Nous voulons le socialisme. C’est pour cela que nous nous engageons, pour cela que nous nous organisons.

Bibliographie

Livres
Walter Benjamin, Avertisseur d’incendie, dans Sens Unique, Payot, Paris, 2013
Isabelle Garo, Communisme & stratégie, Amsterdam, Paris, 2019
Razmig Keucheyan, La nature est un champ de bataille, Zones, Paris, 2014
Michael Löwy, Walter Benjamin. Avertissement d’incendie, L’éclat/poche, Paris, 2018
Rosa Luxembourg, La crise de la social-démocratie, 1915,
Karl Marx, Le Capital, Livre I, Les Editions sociales, Paris, 2016

Articles
Révolution Permanente, Crise climatique : pourquoi un "New Deal" vert ne nous sauvera pas, 21 mars 2019
Révolution Permanente, Grève mondiale pour le climat : L’incompatibilité du capitalisme et de l’Ecologie, 14 mars 2019
Révolution Permanente, La crise écologique et la nécessité de renouer avec la tradition de la dialectique de la nature, 13 mars 2019
Michel Husson, Marx a-t-il inventé l’écosocialisme ?, décembre 2017
Contretemps, Bonnes feuilles de Écosocialisme de Michael Löwy, 13 septembre 2011

 
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