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La Izquierda Diario
7 de juin de 2019 Twitter Faceboock

Coup de gueule d’une joueuse
Finkielkraut et le foot féminin : “Ce n’est pas comme ça que j’ai envie de voir les femmes”
Lili B

En 2005 le pseudo-philosophe fustigeait, dans l’une de ses sorties racistes habituelles, l’équipe de France « black-black-black ». À la veille de la coupe du monde féminine, ce sont les femmes qui dérangent : « ce n’est pas comme ça que j’ai envie de voir les femmes ». Après 17 années de foot, ponctuées par les remarques sexistes, les injonctions à « aller faire un sport de meufs », par la non-reconnaissance, quand bien même tu évolues au plus haut niveau national, et les inégalités matérielles, notamment salariales, cette sortie, est celle de trop.

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« Ce n’est pas comme ça que j’ai envie de voir les femmes ». Et tu veux nous voir comment ?

À la veille du lancement de la coupe du monde féminine, Alain Finkielkraut, philosophe de comptoir qui a le don de déverser sa haine partout où il passe, a fait une énième sortie dégueulasse, sexiste cette fois-ci. À la question d’une journaliste de Cnews qui lui a demandé s’il allait suivre les matchs des bleues, il s’est crispé et tendu : « J’ai pas envie, j’ai pas envie ». Finkielkraut n’aime pas le foot ? Apparemment, c’est pas ça le problème, mais le fait que des femmes aient l’indécence d’y jouer.

Si on savait déjà que les footballeurs noirs dérangeaient Finkielkraut – parmi ses multiples sorties racistes, il s’était en effet indigné, en 2005, de l’équipe de France « black-black-black » – la présence des femmes dans ce sport lui pose également problème : « Ça ne me passionne pas, c’est pas comme ça que j’ai envie de voir les femmes ». Des propos qui ont, légitimement, indigné sur les réseaux sociaux. Joueuse de foot, depuis l’âge de mes 6 ans et depuis donc maintenant plus de 17 ans, l’exaspération et la colère m’ont évidemment aussi traversée.

Si ce réac’ notoire n’a pas donné une vision précise de ce qu’il attend et a « envie de voir » des femmes, la suite de ses propos donne une idée… : « Arrêtez avec l’égalité, l’égalité ! L’égalité oui, mais avec un peu de différences… Et après quoi ? Vous allez me demander de regarder un match de boxe entre femmes ? Puis après un match de rugby ? Et bah moi, j’en ai pas envie ».

En somme, si Finkielkraut semble vouloir concéder, au détour d’une phrase, une égalité partielle (ça c’est pour la forme entendons-nous) la vision qu’il défend, et ce ardemment, est celle d’une relégation des femmes à des tâches spécifiques – parce qu’on serait intrinsèquement différente des hommes tiens ! – et des normes bien définies : les pratiques dites « féminines » toujours dévalorisées, autant socialement que matériellement et in fine le « reste à ta place et tais-toi ». 

Dans le foot, qui reste aujourd’hui un sport très largement masculin, ce type de remarques insinuant que c’est pas notre place, qu’on ferait mieux de se diriger vers d’autres loisirs, on se les prend toujours. Moi, et contrairement à pleins d’autres joueuses avec qui j’ai joué, petite je n’ai jamais eu à batailler auprès de mes parents pour faire du foot – j’ai grandi dans une famille de vrais passionnés de ballon rond, ça facilite. Par contre quand j’évoluais encore dans des équipes de garçons et que j’étais la seule fille de l’équipe, à une époque où l’accès de ce sport aux filles était encore moins « démocratisé » qu’aujourd’hui, parents, dirigeants, et parfois mes propres coachs, me demandaient pourquoi le foot, me disaient que c’était pour les garçons, qu’il y avait que les « garçons manqués » qui en faisaient… 

Plus généralement, au-delà des remarques qui m’étaient faites, les discours que j’entendais souvent sur le foot, et encore aujourd’hui même si on sent que la perception commence partiellement à changer, se résument souvent à ça : « ce sont des camionneuses », « c’est pas des vraies meufs », « de toute façon elles sont toutes lesbiennes » – comme si c’était une tare !

Et quand ces personnes daignent aller au-delà des remarques sexistes et homophobes pour parler jeu, c’est souvent ça qu’on entend : « vous êtes moins physiques, vous allez moins vite… » comme si t’avais deux sports différents : le féminin étant largement sous estimé et dévalorisé. Ce qui permet de justifier en plus au final les inégalités de traitements : la sous-médiatisation, le manque de moyens accordés aux sections féminines, à leurs salariés, ainsi qu’aux joueuses, largement sous-payées au regard des heures qu’ils et elles travaillent. 

C’est une surprise pour personne, mais le foot n’est pas découpé des autres sphères de la vie sociale, de son organisation patriarcale et des inégalités qu’elle produit : dans le football de haut niveau, les écarts de salaire entre les femmes et les hommes sont abyssaux et en tant que joueuses de haut niveau, on est quasiment toutes (hormis si tu évolues dans les 4 ou 5 gros clubs de Division 1) condamnées à des salaires précaires, alors qu’en contrepartie on exige une « exemplarité professionnelle », sous prétexte justement qu’on joue aux plus hauts niveaux nationaux ! A titre d’exemple, j’ai déjà été une fois sanctionnée financièrement pour quelques (rares) manquements aux entraînements et retards. « Au boulot si tu rates des jours on te les paye pas ? Et ben ici c’est pareil ! », on m’a dit.

Si on est déjà tous largement sous payés dans nos boulots, d’autant plus quand t’es une femme travailleuse, quand t’es une femme faisant du foot à haut niveau, tu l’es également. Certains clubs de D1 ne fournissent même pas de salaires à leurs joueuses mais de simples primes de match. Certaines ont la « chance » de recevoir des micro-salaires de moins de 200 euros. Quand on m’a enlevé des sous sur mon « salaire » – plutôt contrepartie financière puisqu’on a bien souvent pas de contrat – j’évoluais en Division 1. J’ai calculé et en moyenne, je consacrais 25 heures par semaine au foot : entre les entraînements 5 fois par semaine, plus les matchs le week-end et les déplacements, pour lesquels on partait souvent sur deux jours, et je touchais… 500 euros par mois. La plupart de mes autres coéquipières tournaient dans ces eaux-là aussi. En somme, un entre deux, où on attend de nous un comportement de « professionnel », au sens d’un salarié qui doit respecter les horaires, heures à effectuer, puisqu’on évolue au plus haut niveau, et qu’on a une contribution financière, mais un salaire dérisoire et déconnecté des heures qu’on consacre à ce sport. Qui pousse, beaucoup de joueuses, notamment celles qui sont encore étudiantes à côté et n’ont pas d’autres revenus, le foot faisant office de leur « job étudiant », dans des situations précaires. Encore une fois, ce sont les femmes qui sont davantage précarisée.

Cette précarité a aussi des conséquences d’un point de vue sportif. Comment avoir une préparation pour un niveau professionnel (en termes de diététique, de préparation physique, etc.) avec de tels salaires, qui poussent parfois à chercher des boulots d’appoint, et avec des moyens incomparables pour les staffs techniques comparés au foot masculin ? Une situation qui se cumule avec des études ou des formations nécessaires : ces salaires de misère ne permettent évidemment pas d’avoir une retraite conséquente en fin de carrière sportive qui se termine au début de la trentaine. Il faut déjà penser à un autre moyen de gagner sa vie après le foot !

Toute cette réalité, sur fond de dévalorisation et de dénigrement constant du foot féminin, on est beaucoup de joueuses à la déplorer, même si ça ne s’exprime malheureusement pas assez et encore moins collectivement. Alors, quand j’entends encore une fois des réac’ comme Finkielkraut se permettre de faire des remarques sexistes, de nous donner des leçons sur la manière dont il aimerait nous voir, j’ai envie de lui répondre que ni lui ni la société n’ont à dicter nos choix, que ce soit nos pratiques, nos passions, nos engagements, notre sexualité, et plus généralement la manière dont on a envie de mener notre vie. De mon côté, j’ai justement fait le choix de me battre au quotidien contre les pensées réactionnaires de Finkielkraut et consorts – qui ont droit de cité sur tous les plateaux télé pour déverser leur haine – et contre l’ordre qu’ils défendent, celui de l’exploitation, des inégalités, qu’elles soient racistes, sexistes, homophobes… Plus que de se débarrasser des filles, ou des noirs et toutes autres personnes qui dérangent, sur les terrains de foot, c’est plutôt de la morale et de l’ordre que ces vieux réac’ défendent dont on aurait vitalement besoin de se débarrasser !

Crédits photo : Giancarlo Gorassini/Bestimage

 
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