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9 de août de 2019 Twitter Faceboock

Notre Histoire
Hong Kong, 1922 : la grève générale des marins chinois vainc l’impérialisme britannique
Arthur Nicola

Alors qu’un vaste mouvement de protestation et de grève paralyse actuellement Hong-Kong, beaucoup parlent de la « première grève générale » du territoire. Mais entre 1922 et 1927, Hong Kong était, après Shanghai, un des principaux poumons de la résistance ouvrière contre l’impérialisme. Retour sur la grande grève des marins de 1922, une grève fondatrice de la résistance ouvrière chinoise.

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La Chine de l’après-guerre est une période d’effervescence politique dans de larges couches de la population. L’évènement fondateur de cette nouvelle Chine contemporaine est sans aucun doute le mouvement du 4 mai 1919, un mouvement dirigé contre les « Vingt et une demandes » du Japon, qui ont pour but de soumettre la Chine à l’impérialisme japonais montant. Un mouvement principalement étudiant et de petits commerçants, durant lequel le prolétariat chinois va avant tout faire ses armes dans ses premières grèves, ses premières escarmouches contre l’impérialisme occidental et japonais. Ainsi, malgré de fortes grèves, notamment à Shanghai, la classe ouvrière, encore faible numériquement, cantonne son rôle à celui de soutien des luttes étudiantes et des commerçants. Ainsi, une banderole déployée par des jeunes employés des Presses commerciales de Shanghai, en juin, proclame que « Nous autres camarades du monde du travail, nous voulons marcher du même pas que les marchands et les étudiants ». Un rôle de second-plan donc, qui sera souvent décrit avec l’expression de « bouclier d’arrière-garde » du mouvement du 4 mai. Mais rapidement, la situation va changer et le rôle de la classe ouvrière chinoise des grandes villes va devenir de plus en plus important.

Les prémisses de la grève des marins de Hong Kong

Entre 1919 et 1921, de nombreuses grèves secouent la Chine, dans tous les secteurs d’activité : en 1920, 46 grandes grèves sont recensées sur le territoire, souvent pour des motifs purement économiques. Sur 46, 36 ont pour motif des luttes sur les salaires. Que ce soit dans les grandes cotonnières chinoises et japonaises, dans les ateliers sidérurgiques, dans les compagnies de tramways ou encore chez les dockers de Pudong et de Yangshupu, ce type de grève se multiplie, donnant à la classe ouvrière chinoise des premiers réflexes de lutte et d’organisation. En effet, dans le même temps, les premiers syndicats naissent et rassemblent les ouvriers en lutte. Ces organisations, qu’elles s’appellent guildes, associations professionnelles ou mutuelles sont en réalité des organes de transition entre les anciennes organisations professionnelles issues de la Chine féodale et les nouveaux syndicats qui seront au centre de la lutte des classes jusqu’en 1927.

Ces méthodes d’organisation et les grèves victorieuses d’autres professions vont donner des idées aux marins de Hong Kong, dans ce qui est alors l’un des poumons économiques du pays, colonie britannique depuis 1841. En effet, en décembre 1921, les imprimeurs de Canton obtiennent une augmentation de salaire de 40 % à la suite d’une grève. Outre les salaires, les marins veulent en finir avec les Xi-ma-sha : tout marin, pour pouvoir embarquer et être embauché, devait passer un accord avec les maîtres d’équipages, liés à la pègre, qui prélevaient parfois 10 % du salaire ! Pour les marins, c’est ce que l’un des principaux organisateurs du Syndicat des marins chinois, Su Zhaozheng, appelle la « triple exploitation » : bas salaires, extorsions des xi-ma-sha et discrimination raciale. Mais un autre facteur décisif du déclenchement du mouvement tient aussi aux spécificités de la profession : constamment en déplacement, les marins sont aussi influencés par les grandes vagues de grèves qui touchent l’Occident en 1920-1921.

Su Zhaozheng, troisième en partant de la gauche, avec des marins grévistes en 1922 (Zhuhai Archives)

La grève de 30 000 marins paralyse la colonie britannique

Dès le début de l’été 1921, ceux qui vont devenir les grandes figures de la grève vont s’atteler aux préparatifs du mouvement. Un de ceux-ci, Lin Weimin, au centre du « comité pour le rajustement des salaires » va ainsi élaborer une liste revendicative : suppression des xi-ma-sha, augmentation des salaires de 20 % à 40 % selon les catégories, mais aussi présence de délégués syndicaux lors de la signature des contrats de travail. Après plusieurs « demandes » au patronat, un ultimatum est envoyé le 12 janvier 1922, et, le lendemain, la grève est lancée. Dès le départ, 2000 marins entrent en grève, mettent en place un quartier général à Canton, à 50km de la ville, et créent des piquets de grève pour élargir le mouvements aux bateaux qui accostent dans la ville. En une semaine, le nombre de gréviste dépasse 6500. Fin janvier, 30 000 marins sont en grève, immobilisant 151 bâtiments pour un tonnage total de 231 000 tonnes. Alors que la grève commence à paralyser la colonie britannique, qui commence à connaître une pénurie alimentaire, le Secrétaire anglais aux affaires chinoises, Hallifax, propose une augmentation de 17,5 % à 25 % des salaires, bien moins que les augmentations réclamées par les grévistes, sans parler des problèmes de recrutement ni évoquer les sanctions qui tombent déjà sur les grévistes.

Alors que la grève continue de s’étendre, jusqu’à 40 000 marins le 10 février, pour un tonnage de 280 000 tonnes, les autorités britanniques durcissent la répression contre les grévistes. Deux semaines après la déclaration de la loi martiale, la Fédération des marins est dissoute, ainsi que la Fédération des portefaix, les principaux dirigeants arrêtés, tandis que la bourgeoisie locale tente par tous les moyens d’embaucher des briseurs de grève pour faire repartir les bateaux.

La solidarité entre travailleurs chinois fait gagner la grève

Sans une organisation importante des grévistes et la solidarité des marins des autres ports, la grève n’aurait jamais pu gagner. En effet, face aux tentatives d’embaucher des jaunes pour briser la grève, seule la solidarité ouvrière a permis à la grève de maintenir sa force de frappe. Par exemple, à Shanghai, Li Qi-han, un militant du tout nouveau Parti Communiste Chinois (fondé en 1921) va tout mettre en œuvre pour empêcher l’embauche de russes blancs réfugiés à Shanghai pour remplacer les grévistes. Par ailleurs, de nombreux marins chinois basés dans d’autres ports asiatiques envoient des motions de solidarité, qui parviennent du Siam, des Philippines ou encore de Calcutta.

C’est aussi grâce aux fonds de grève que le mouvement dure : près de 200 000 yuans avaient été accumulé en prévision de la grève, quand le salaire moyen mensuel des marins était de 20 yuans. En plus de ces caisses, le gouvernement sudiste de Canton (gouverné par le Kuomintang, qui tentait alors de reconquérir la Chine aux seigneurs de guerre, et à l’impérialisme, dans l’optique d’une révolution nationale bourgeoise) aide les grévistes et leur donne une sorte d’asile. Même si la grève est encore centralisée à Hong Kong de manière clandestine, le QG de Canton est hors d’atteinte des autorités britanniques.

Mais ce qui fera vraiment pencher la balance, c’est le début, le 26 février, d’une grève générale de tous les travailleurs chinois de la colonie, c’est à dire près de 120 000 personnes déclarées grévistes (soit 25 % de la population). A l’origine, de la grève générale, le massacre de Sha-Tin, perpétré par l’armée britannique qui ouvre le feu sur des grévistes, faisant 6 morts et de nombreux blessés. L’état de guerre déclaré par le gouvernement britannique n’arrêtera cependant pas la grève : électriciens, salariés des tramways, domestiques… tout l’activité est arrêtée. En cinq jours, les britanniques cèdent et acceptent les conditions des grévistes : des augmentations de 15 % à 30 % leur sont accordées, la promesse est tenue d’abolir les xi-ma-sha et les syndicats dissous pendant la grève sont à nouveau autorisés.

Réouverture des locaux de la fédération des marins, le 6 mars, après la victoire

Une victoire pour la classe ouvrière contre l’impérialisme britannique

La grève des marins de Hong Kong, gagnée grâce à la solidarité de toute la classe ouvrière de la colonie, est l’une des premières grandes victoires indépendantes du prolétariat chinois. Pour la première fois, celui-ci agit en tant qu’acteur politique indépendant, alors que les organisations naissantes du mouvement ouvrier chinois, que ce soit le Secrétariat du Travail ou le Parti Communiste Chinois, ne sont encore que peu implantés et s’avèrent peu impliqués dans la grève. Au delà des victoires sur le plan revendicatif, c’est un véritable coup de fouet pour le mouvement ouvrier chinois, qui prend de plus en plus confiance en ses forces, tandis que l’impérialisme britannique et les compagnies de transport maritime ont perdu beaucoup d’argent. Une autre victoire est l’autorisation, dans la partie de la Chine contrôlée par le Kuomintang (le parti nationaliste bourgeois dirigé par Sun Yat-Sen puis Tchang Kai-Tchek), des syndicats et l’abrogation des lois réprimant les grèves. Par la suite, dans la révolution chinoise de 1924-1927, les travailleurs d’Hong Kong et des autres colonies dominées par les impérialistes auront encore un rôle central dans la Révolution.

A l’heure où la jeunesse et les travailleurs Hongkongais luttent au péril de leur vie et de la répression, à l’heure où le gouvernement chinois a menacé les manifestants en leur disant que « ceux qui jouent avec le feu périront avec le feu », et alors que pour beaucoup de jeunes travailleurs, c’est l’expérience de lutte la plus importante de leur vie, l’histoire locale des glorieuses luttes comme celles des marins de 1922 ne peut qu’aider à gagner le bras de fer qui s’engage actuellement contre Xi Jinping et le gouvernement central de Pékin.

Pour aller plus loin : Jean Chesneaux, Le mouvement ouvrier chinois de 1919 à 1927, Paris, 1998, Editions de l’EHESS

 
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