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La Izquierda Diario
31 de août de 2019 Twitter Faceboock

Brexit
Boris Johnson et la suspension du parlement britannique. Une crise sans précédent dans l’histoire du Royaume-Uni
Blas Giunta

En bon compétiteur britannique, et grâce à l’approbation de la Reine, le Premier Ministre joue finement avec le règlement constitutionnel et obtient la suspension du parlement, le temps de trouver une « nouvelle feuille de route » pour son gouvernement. Une manœuvre intrépide qui reflète les difficultés du gouvernement actuel à trouver un consensus parlementaire pour l’application de son programme.

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Ce qui est en cause n’est pas tant la suspension du parlement (chose qui est monnaie courante pour tout nouveau gouvernement) mais plutôt sa durée et la conjoncture dans laquelle elle s’applique, c’est-à-dire en pleines discussions sur la question du Brexit. Une fermeture de cinq semaines, à deux mois seulement de la date butoir de la sortie de l’Union Européenne, prévue pour le 31 octobre prochain.
Suite au revers électoral subi lors des élections partielles du début du mois d’août, la majorité représentée par les Tories (conservateurs) s’est vue fortement amoindrie (majorité à une voix près, prenant en compte les dix voix du DUP nord irlandais). Une situation qui a mené le nouveau gouvernement dans une impasse parlementaire, au vu de la fronde interne qui se développe chez les conservateurs. Ce revers s’ajoute au fait que l’élection du Premier Ministre dévoile la façade démocratique du système électoral anglais, où un parti peut décider du sort du reste de la population (Johnson a été élu par seulement 90 000 des membres du parti conservateur) avec une base populaire étroite, résultant sur un gouvernement faible dès ses origines.

Cet affaiblissement en interne ne laisse plus d’autre marge de manœuvre à « Bojo » que de tenter d’empêcher les parlementaires de pouvoir débattre et réussir à éviter une sortie de l’Union Européenne (UE) sans accord, ou du moins de réussir à repousser la date butoir. La manœuvre est simple mais efficace : réduire le temps de débat parlementaire et forcer à une sortie sans accord, tout en s’appuyant sur une rhétorique populiste qui vise à se positionner comme celui qui respecte le choix démocratique du peuple britannique, contre la démocratie parlementaire qui chercherait à l’en empêcher.

Dans son élan, Johnson a même envoyé une mise en garde aux parlementaires britanniques sur un possible blocage du Brexit, les députés « ont promis de mettre en œuvre le mandat du peuple, ils ont promis de mettre en œuvre le Brexit et j’espère qu’ils le feront ». Puis de rajouter, en jouant la carte populiste, « la confiance du peuple dans la politique s’érodera gravement ».

Approfondissement de la crise gouvernementale

Une crise sans précédent depuis la deuxième guerre mondiale s’abat sur le Royaume-Uni. Bien que la manœuvre ne soit pas anticonstitutionnelle, la nature de ce mouvement est profondément antidémocratique et une bonne partie des parlementaires l’ont déjà fait savoir autant dans l’opposition, mais surtout fait notoire, au sein du parti conservateur en proie à une fronde interne.
Les critiques les plus virulentes viennent notamment des écossais. Jeudi, suite aux annonces du Premier Ministre, la cheffe des conservateurs écossais Ruth Davidson, favorable au maintien du Royaume-Uni au sein de l’UE a annoncé sa démission à travers une lettre où elle pointe explicitement des divergences envers l’attitude du Premier Ministre.

La Première Ministre écossaise membre du parti nationaliste d’Ecosse a accusé « BoJo » de se conduire comme un « dictateur de pacotille ». Depuis le début de la crise, Nicola Sturgeon met en garde le gouvernement central d’un possible nouveau referendum sur le maintien de l’Ecosse au sein du Royaume-Uni, si le Brexit s’impose, les écossais ayant voté majoritairement pour le maintien dans l’Union européenne.

Du côté de l’opposition travailliste, son leader Jeremy Corbin a déclaré qu’il était « consterné par l’imprudence avec laquelle agit le gouvernement ». Ils envisagent déjà pour la rentrée une motion de censure ainsi qu’une loi qui vise à empêcher la manœuvre de « Bojo ».

Des critiques virulentes ont émergé au sein du parti conservateur, l’ancien ministre de l’économie Philip Hammond a lancé : « il serait profondément antidémocratique d’empêcher la Chambre d’exercer sa fonction de contrôle du gouvernement en cas de crise nationale comme celle-ci ». Hammond est un fervent opposant à un possible Hard Brexit (« Brexit dur »). L’ancien Tory, désormais dans les rangs des indépendants et président de la Chambre des communes, John Bercow a qualifié la manœuvre d’« outrage constitutionnel » et de « délit dans le processus démocratique ».

A la suite de la déclaration du Premier Ministre britannique, une pétition en ligne a été créée atteignant en moins de deux jours le chiffre d’un million six-cent mille signatures, démontrant l’impopularité de la manœuvre entreprise par « Bojo » qualifiée de « coup d’Etat ». Des rassemblements spontanés ont eu lieu à Londres et dans les principales villes du pays où des milliers des personnes se sont réunies.

D’autres s’opposent à la suspension du Parlement de façon juridique. Telle est la menace de John Major, ancien Premier Ministre conservateur, ou encore de 75 députés écossais pro-européens qui ont saisi la plus haute instance civile d’Ecosse pour essayer de faire annuler juridiquement la prorogation du Parlement. La cour d’Edimbourg n’a pris qu’une décision provisoire en attendant le 6 septembre afin de mieux étudier le dossier, mais la saisie a pour l’instant été rejetée. Un militant des droits de l’Homme nord-irlandais a déposé un autre recours devant la Haute Cour d’Irlande du Nord. Enfin, une autre action juridique a été enclenchée devant la justice londonienne à travers une femme d’affaires Gina Miller qui attend la première audience dès la semaine prochaine.

Une trentaine de manifestations ont été organisées dans tout le Royaume-Uni ce samedi, à Londres mais aussi en Ecosse et en Irlande du Nord sous les mots d’ordre « Stop au coup d’Etat » et « défendez la démocratie », pour protester contre la décision unilatérale qu’a entrepris le Premier Ministre. Les effets économiques de l’annonce ne se sont pas faits attendre : la Livre a chuté ce mercredi et continue sa dépréciation à cause de l’incertitude que le Brexit a ouvert dans les milieux économiques.

Une manœuvre à double tranchant

La décision des tribunaux pourrait ainsi remettre en cause le droit de suspension du Parlement si les détracteurs arrivent à prouver devant la Cour que la suspension du Parlement relève plus du Brexit que de la politique nationale Britannique. Mais cela semble difficile car la décision d’une part a déjà été autorisée, et d’autre part, la Reine est la caution de cette manœuvre. Difficile d’imaginer que les juges anglo-saxons remettent en cause la décision de « sa Majesté ».

Mais la principale crainte pour les Tories est que cette manœuvre intrépide ne fasse qu’accélérer une entente parlementaire entre les Libéraux-démocrates et le Labour Party de Jeremy Corbin. Suite aux élections partielles, les Libéraux-démocrates ont aujourd’hui un poids important dans l’échiquier politique, et si les travaillistes veulent faire passer une motion de censure, ils auront besoin de leur appui. Les Libéraux-démocrates étaient réticents à faire alliance avec le Labour notamment par rapport aux positions populistes de gauche portées par leur principal dirigeant, c’est-à-dire la voie du « Lexit », un soi-disant Brexit à gauche. Si les deux organisations arrivent à un point de convergence, l’embryon d’un nouveau gouvernement provisoire de coalition pourrait s’envisager à la suite d’une possible motion de censure.

Chez les conservateurs, la manœuvre pose problème. A droite, les suiveurs de « Bojo » ont reçu la nouvelle les bras ouverts. Ils sont les seuls à défendre l’initiative avec le Brexit Party (Parti du Brexit) qui s’est vu lui aussi favorisé par les élections partielles et émerge comme une nouvelle force politique à prendre en compte. L’aile droite conservatrice essaie de présenter la manœuvre comme quelque chose d’anodin et surtout, de nécessaire. Mais ce rapprochement circonstanciel peut exacerber la fronde chez les Tories qui ne veulent rien savoir d’un possible rapprochement avec le Brexit Party.

Cette belle manœuvre de « Bojo » qui n’est autre qu’un populiste réactionnaire, est à double tranchant. Se profile à l’horizon une issue incertaine : elle met certes en difficulté tous les partisans du « remain » (rester dans l’UE) et d’une sortie avec accord, à cause de la temporalité imposée par le calendrier, mais c’est justement cette même temporalité qui pourrait enclencher une dynamique contraire aux attentes de Johnson. La saga du Brexit se poursuit : une aventure pour la caste des politiciens anglais, mais un cauchemar pour les classes populaires britanniques.

Crédits : Daniel Leal-Olivas/AP

 
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