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La Izquierda Diario
4 de septembre de 2019 Twitter Faceboock

Une UDT sous tension
La France Insoumise et le « droit d’être islamophobe »
Elise Chotsk

À l’université d’été de la FI, l’un des invités le philosophe Henri Peña-Ruiz a suscité la polémique en affirmant dans sa conférence qu’on « a[vait] le droit d’être islamophobe ». Derrière la petite phrase, cela questionne le rapport d’une partie de la gauche, réformiste ou non, à l’antiracisme et à l’impérialisme.

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Depuis le 22 août dernier, le débat fait rage dans et autour du mouvement de Jean-Luc Mélenchon. Aux origines de la polémique, la phrase d’uns des invités de l’université d’été de la France Insoumise relayée sur les réseaux sociaux : « On a le droit d’être islamophobe ». La phrase est prononcée lors d’une conférence par le philosophe et écrivain Henri Peña-Ruiz. Relayée sur twitter par un militant FI, elle déclenche une vague de protestation, à l’intérieur et en dehors de la France Insoumise.

L’auteur affirme qu’il s’agit d’une citation tronquée, sortie de son contexte... Elle est pourtant révélatrice d’une certaine vision tronquée de la laïcité qui s’est imposée en France dans les principaux médias bourgeois et dans les partis politiques de l’extrême droite à la gauche. À l’opposé de la définition de l’islamophobie comme une « hostilité envers l’islam et les musulmans » (Larousse), la définition à laquelle souscrit Peña-Ruiz, de même que d’autres personnalités régulièrement invitées dans les médias comme Zemmour, ou Caroline Fourest, consiste à nier son caractère raciste. Ils cherchent à faire de l’islamophobie une simple critique de la religion « au sens large ». Niant par la même occasion les violences (hausse des actes islamophobes, violences policières) et les discriminations (à l’embauche, au travail, dans les lieux publics, à l’école) que subissent les personnes musulmanes ou considérées comme telles en France.

Ce n’est pas la première fois que la FI souscrit à une ligne islamophobe, se rangeant avec LREM et le RN sous les mêmes arguments réactionnaires. En juin, invité à réagir à propos de femmes s’étant baignées en burkini à Grenoble, Adrien Quatennens qualifiait le vêtement de « provocation communautaire » et l’associait à « l’intégrisme religieux »

Lors d’une conférence longue et sans contradicteurs, Peña-Ruiz a déployé un argumentaire qui n’est pas sans rappeler celui que l’on entend à longueur de journée sur les plateaux de télévision. « Il n’est pas raciste de s’en prendre à une religion, mais il est raciste de s’en prendre à une personne du fait de sa religion ». Il a revendiqué « le droit d’être islamophobe, comme on a le droit d’être cathophobe » ou «  athéophobe  »

Critiquer les religions... ou discriminer les musulmans ?

Henri Peña-Ruiz, invité par Adrien Quatennens, l’un des élus et cadre de LFI, n’en est pas à son coup d’essai. Il est notamment l’auteur d’un « Dictionnaire amoureux de la laïcité  », tenant d’une certaine vision, d’une certaine conception de la laïcité qui vise en réalité surtout à exclure les musulmans ou supposés comme tels de l’espace public... En mars dernier, il se prononçait dans Marianne pour interdire aux femmes musulmanes voilées l’accompagnement de leurs enfants lors des sorties scolaires. Il s’était déjà illustré en 2004, au moment où le débat sur la loi contre le port des signes religieux jugés ostentatoires à l’école. Loi qui visait en fait explicitement les signes religieux musulmans et donc les personnes musulmanes, et qui aboutissait à exclure purement et simplement des jeunes filles musulmanes, majoritairement arabes et issues de quartiers populaires, de l’école publique française. À l’époque, Peña-Ruiz écrivait lui, que le but du port du voile à l’école était « d’obtenir partout le port du voile obligatoire » au nom du « communautarisme islamique ». Le droit à la soi-disant « cathophobie » ou « athéophobie » était bien étrangement oubliés, au profit d’une islamophobie tout à fait ordinaire.

La définition même du terme islamophobie clive au sein de la FI. Beaucoup de cadres du mouvement font la distinction avec les actes et discriminations visant les musulmans, affirmant eux aussi que « l’islamophobie n’est pas un délit  ».

Pour s’en être pris à Peña-Ruiz sur les réseaux sociaux, le journaliste et militant Taha Bouhafs, qui avait été candidat pour les législatives de la FI en 2017 avant de s’éloigner, a été pris à partie verbalement et physiquement à l’université d’été. Celui-ci dénonce une situation qui « n’est pas juste du fait de l’interv’ de Peña-Ruiz, elle est le résultat de deux ans de sorties islamophobes, notamment de certains élus qui n’en ont jamais raté une pour rabaisser les femmes voilées  ».

Une vision héritière de l’impérialisme

LFI est en effet un parti réformiste, qui croit en la « République » une et indivisible et dans les institutions de la démocratie bourgeoise. Cela conduit nécessairement à une vision de la laïcité héritière de cette république française impérialiste. Les racines idéologiques de l’islamophobie à la française actuelle plongent dans la longue histoire coloniale de la France. Une logique coloniale qui faisait explicitement comprendre aux colonisés qu’ils devraient renier leur culture, leur religion et leur identité pour avoir ne serait-ce qu’une chance d’être considérés comme des citoyens. Cette politique trouvait son apogée dans le code de l’indigénat, législation d’exception à laquelle étaient soumis les populations musulmanes des pays colonisés comme l’Algérie. Le terme de « musulman » n’avait pas un sens purement confessionnel, mais désignait «  l’ensemble des individus d’origines musulmanes  ». C’est à dire la population colonisée, arabe, que les individus pratiquent la religion musulmane ou non.

Une des spécificités du colonialisme français trouva son expression dans « l’assimilation » forcée qui avait pour objectif «  une union de plus en plus intime entre le territoire colonial et le territoire métropolitain » (A. Girault, Principes de colonisation et de législation coloniale)

Dans les années d’après-guerre, les travailleurs arabes immigrés en France constituèrent une frange particulièrement opprimée et exploitée du prolétariat, à qui la classe dominante française fit comprendre qu’elle continuerait à être assujettie à l’intérieur même du pays colonisateur.

L’islamophobie, un racisme "respectable"

Aujourd’hui, l’islamophobie n’est autre qu’un racisme anti-arabe vêtu des habits ’’respectables’’ de la laïcité, de l’universalisme, de la liberté de pensée et d’expression. Les principales cibles en sont les immigrés ou les descendants d’immigrés en France, pour la grande majorité habitant de quartiers populaires. Elle permet en effet de construire un « autre » musulman, de stigmatiser et discriminer des immigrés et descendants d’immigrés pour leur appartenance, réelle ou supposée, à une « communauté musulmane ». Le racisme qu’elle permet sous entend que c’est une culture qui n’est pas compatible avec la France, ce qui apparaît plus respectable que celui hiérarchisant les « races ».

Au sein de la France Insoumise, des cadres comme Alexis Corbière maintiennent que le terme renvoie à la critique de la religion et qu’il ne s’agit pas de racisme. Henri Peña-Ruiz se défendait dans les pages du Figaro le 29 août dernier d’être raciste, affirmant que l’islamophobie ne «  relève pas du racisme mais de la liberté de critiquer une vision du monde  ».

Le problème, c’est que la peur de l’Islam aujourd’hui n’est en rien une peur immatérielle. C’est une peur de ceux qui la pratiquent et des représentations qui en sont faites. Une critique de la religion ne flotte pas dans l’espace éthéré de la pensée, elle est ancrée dans une réalité sociale et politique, qui a une évolution historique. En l’occurrence, il est impossible d’ignorer que les sorties sur «  le droit d’être islamophobe » ne font que renforcer la surenchère islamophobe, quasi-systématique dans une bonne partie des grands médias quand il s’agit de l’islam, alimente une haine constante à l’égard des musulmans et des populations issues de l’immigration. Une haine qui apporte son lot de violences, à l’image des actes islamophobes qui se multiplient ces dernières années. Une haine qui va de paire avec la stigmatisation d’un secteur bien particulier de la population, les personnes musulmanes ou supposées comme telles, constamment victimes de discrimination, soumises à la violence arbitraire de la police depuis les quartiers populaires.

Malheureusement, cette vision fait aussi des incursions à l’extrême gauche. Il convient d’en débattre ouvertement. Une analyse marxiste de la religion ne doit pas s’arrêter, elle non plus, à une citation tronquée de Marx sur « l’opium du peuple » mais doit être une analyse dialectique qui prend en compte les contradictions des pratiques religieuses, notamment au sein des milieux populaires.

Clivage au sein de la FI et avec les militants des quartiers populaires

Des élus LFI de Saint-Denis ont publié un texte dénonçant la position défendue par Peña-Ruiz. Extrait : « Aujourd’hui, nul besoin de devoir assumer ouvertement sa haine des musulman·e·s, il suffit juste de se poser en défenseur de la laïcité et de la République. Même Marine Le Pen peut s’en réclamer. Quelle aubaine pour les islamophobes !  ». Cependant ces remous demeurent minoritaires, et les cadres de la France Insoumise sont majoritairement restés silencieux, quand ils n’ont pas, comme Alexis Corbière, ouvertement pris parti en défense de Pena-Ruiz. De plus, l’agression de Taha Bouhafs à l’université d’été n’a pas suscité de condamnation audible de la part de la FI. Sophia Chikirou, qui fait partie du cercle rapproché de Mélenchon l’a même qualifié de « petit caïd » (sic), propos qui n’ont pas été dénoncés non plus.

La polémique a également réouvert le débat sur la relation de cette gauche institutionnelle avec les quartiers populaires et les militants qui en sont issus. A Epinay-sur-Seine, le 18 novembre 2018, la FI avait initié des «  rencontres nationales des quartiers populaires  » en présence de Taha Bouhafs, et Youcef Brakni du comité La Vérité pour Adama. Celui-co, présent à l’université d’été, a annoncé dans un texte publié sur facebook sa prise de distance avec la FI. À Marseille, Kamel Guémari, syndicaliste de la grève des McDo, souligne auprès de Médiapart la « fracture » que cette polémique pourrait créer «  avec les habitants des quartiers Nord » avant d’ajouter, « Comment voulez qu’on fasse campagne dans des populations majoritairement musulmanes après ça ? » ainsi se cristallisent les contradictions qu’ont fait réapparaître ces tensions à l’Université d’été des insoumis.

Tout cela témoigne des contradictions avec lesquelles la FI est aux prises, liée à sa nature même : sa stratégie du « populisme de gauche » la pousse à chercher à rassembler un hypothétique « peuple », ensemble hétérogène qui regroupe des fractions très différentes des classes sociales en France. Résultat : un grand écart constant qui n’hésite pas parfois à batailler sur le terrain du RN pour reconquérir un « peuple » français à coup d’un mélange de souveraineté nationale, de citoyennisme, voire de nationalisme avec les sorties de Mélenchon sur les travailleurs détachés qui « volerait le pain des français  ». De l’autre côté, la tentative de concilier cela avec le soutien aux luttes des habitants des quartiers populaires, aux luttes sociales et syndicales, mais sans jamais leur proposer d’autre stratégie pour gagner que la voie des urnes. La polémique déclenchée à l’université d’été met à nouveau en lumière les limites de cette politique électoraliste.

La lutte pour le renversement de ce système ne pourra se faire sans inclure les luttes des quartiers populaires. La division de la classe ouvrière est un élément centrale de la domination de la bourgeoisie, qui a construit un véritable « ennemi intérieur » dont les racines remontent à l’histoire coloniale. Les convergences contre la domination sont salutaires. On l’a vu en ce mois de juillet, avec la présence inédite de Gilets Jaunes lors de la 3ème Marche pour Adama à Baumont-sur-Oise.

Ensemble, les manifestants ont pu se reconnaître dans la lutte pour la justice sociale, contre les violences policières et l’autoritarisme du gouvernement. Plus que jamais, il s’agit de couper court aux stratégies de division, et lutter pour une vision de la lutte des classes qui soit résolument antiraciste, anti-impérialiste et internationaliste. Batailler ensemble, non pas pour gagner des élections, mais pour renverser un système capitaliste et l’État à son service qui exploite, opprime, mutile et tue.

 
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