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12 de octobre de 2019 Twitter Faceboock

Extinction Rebellion
« Non-violence » : pourquoi il ne faut pas opposer militants écolos et Gilets Jaunes
Georges Camac

Entre les Gilets Jaunes qui prenaient d’assaut la place de l’Etoile début décembre et les militants d’Extinction Rebellion qui s’enchainent entre eux pour résister aux interpellations de manière « non-violente », le fossé parait déjà creusé. Mais s’il n’y avait en réalité qu’un petit pas à faire ?

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Elle était sortie par la porte, la voilà revenue par la fenêtre. Les militants d’Extinction Rebellion, par leur série d’actions spectaculaires, ont remis sur le devant de la scène la thématique de la révolution « non-violente » qu’ils revendiquent explicitement. A première vue, le contraste est saisissant avec le soulèvement des Gilets Jaunes qui avait réhabilité le spectre de la révolution –violente cette fois-ci- sous la forme d’une mobilisation aux traits insurrectionnels en plein cœur de Paris.

Pour certains militants chevronnés, habitués à la violence toujours plus forte de la répression policière dans les manifestations de ces dernières années, l’affaire serait déjà pliée. Au mieux, il s’agirait d’invidualistes utopistes, mauvais revival des hippies des années 1970, dont seule une fraction pourrait être sauvée. Au pire, leur « non-violence » ne serait que l’expression de leur privilège blanc-bourgeois-bobo qu’il s’agirait de démasquer et de tourner en ridicule.

Derrière les caricatures, il convient poser les termes du débat. Si elle dépasse largement la simple question de la violence, en filigrane, c’est la question de la possibilité et des conditions d’un large soulèvement d’ensemble qui est posée.

Oui, les révolutions sont violentes

L’insurrection qui se déroule actuellement en Equateur vient encore le montrer : il est impossible d’imaginer un soulèvement à une échelle de masses qui ne puisse se dérouler sans violence. Même dans des pays disposant d’une forte tradition démocratique comme la France, l’Etat ne se prive jamais des moyens d’utiliser ses forces de répression quand il l’estime nécessaire. Durant les Gilets Jaunes, plus de 2500 personnes ont ainsi été blessées et les blessures graves se comptent par centaines. S’il n’y a pas eu de morts lors d’affrontements directs avec la police durant le mouvement [1], cela était essentiellement dû au perfectionnement des armes utilisés qui permettent de mutiler sans tuer dans la plupart des cas.

La répression, les militants écolos la connaissent déjà. Loin de toute caricature qui est en parfois faite, ceux-ci ont pu affronter à plusieurs reprises les gaz, les matraques et les interpellations et dans bien des cas, ils en sont sortis la tête haute et encore plus déterminés. Il est vrai cependant que le cadre de l’affrontement avec l’Etat est resté jusqu’ici relativement pacifique, notamment dans le cadre de l’occupation de la place du Chatelet de ces derniers jours. En premier lieu parce que le gouvernement –tout comme la maire de Paris Anne Hidalgo- est mal à l’aise avec une mobilisation sur un thème dont il a fait un sujet de reconquête électorale dans le cadre des présidentielles. Une répression du mouvement pourrait aggraver la crise entre les politiciens « verts » et les jeunes mobilisés, voire faire tâche d’huile et radicaliser le mouvement.

Mais, cette situation ne saurait durer indéfiniment, indépendamment du caractère « non-violent » ou pas des actions. Il faudra se préparer, pour pouvoir mettre en place un changement radical, à affronter tôt ou tard les forces de répression de l’Etat.

Qu’est-ce qui se cache derrière la « non-violence » ?

De ce point de vue, la perspective de la « non-violence » désarme les mobilisations actuelles, dans le sens où elle entretient une confusion sur le fait qu’il pourrait y avoir une résolution des problèmes actuelles de la société capitaliste sans une confrontation radicale et à la violence de l’Etat. Pire, le rappel des règles de bonne conduite faits par des militants de Extinction Rebellion appelant à « faire preuve de respect […] envers toute personne, y compris les membres du gouvernement et des forces de l’ordre » renforce la légitimation des forces de l’ordre. C’est un saut qualitatif par rapport aux positions exprimées jusqu’ici par Extinction Rebellion qui avançait par exemple la perspective de « créer les structures nécessaires pour défier le pouvoir » dans le point 10 des « principes » du mouvement. Cette prise de position désarme le mouvement car elle légitime la répression que subissent les mouvements sociaux et dont les occupants de la place du Châtelet pourrait faire les frais si le gouvernement changeait de braquet, et ce indépendamment des méthodes « pacifistes » ou non des militants présents.

Plus profondément, la question de la non-violence (et des débats parfois caricaturaux dont elle est l’objet) est à mettre en regard avec la faiblesse, voire l’absence de discours politique d’ensemble qui structure la mobilisation encadrée par Extinction Rebellion. Ce flou débouche sur une stratégie implicite qui rend difficile de poser la question de la violence de manière non-principielle. En effet, plus qu’un moyen d’action en soi, l’acceptation ou non de la violence est directement dépendante des fins politiques. D’autre part, l’absence d’un discours politique cohérent tend à limiter dans les faits le mouvement à une forme de pression sur les gouvernements et les grandes entreprises et pourrait même déboucher sur une tentative de négociation plus ouverte avec les gouvernements, comme cela est le cas en Espagne où les responsables de XR ont rencontré les autorités gouvernementales du PSOE.

Cependant, il serait tout à fait erroné d’en conclure que cette « non-violence » n’exprimerait que des aspirations réactionnaires, et encore plus de dire qu’elles seraient consubstantielles au caractère social très « classe moyenne » de la mobilisation. Bien au contraire, ce que traduit la « non-violence », c’est la détermination à construire un mouvement large et collectif qui puisse remettre en cause profondément le système, une perspective salutaire qui avait été mise de côté par de trop nombreux jeunes militants, durant la loi travail ou la lutte contre la sélection à l’université, qui tournait en dérision la perspective de « massification ». C’est aussi face aux pratiques de certains militants « radicaux » qui opposent à la « non-violence » un fétiche de la violence, violence pour soi et avant-gardiste et qui décomposent les mobilisations au nom de ces principes que les militants de XR réagissent. Durant l’occupation d’Italie 2, un tag a été trouvé revendiquant l’attaque de la préfecture de police, un acte commis par un homme converti à l’idéologie réactionnaire de Daesh. Certains militants « radicaux » sont venus sur les occupations plus pour s’amuser, décomposer le cadre et tourner en dérision les participants que pour contribuer à son développement, notamment sur le terrain des idées et de la fameuse « non-violence ».

Le fétiche de la violence comme expression du défaitisme

Dans un livre traduit en français en 2018 intitulé Comment la non-violence protège l’Etat ?, Peter Gelderloos, militant anarchiste américain, tente de démontrer l’inefficacité de la non-violence. Une intention salutaire mais dont la démonstration tourne à l’absurde. Celui-ci entreprend une comparaison des bénéfices obtenus dans différentes mobilisations violentes et non-violentes. Il accumule alors les exemples sur des guerres, des révoltes, des manifestations ou même des attentats en dehors de tout contexte politique et social. L’auteur va même jusqu’à mentionner les attentats de Madrid en mars 2004 commis par des djihadistes, et le soi-disant lien avec le retrait des troupes espagnoles en Irak quelques semaines plus tard, pour démontrer les bénéfices des méthodes violentes…

Ce fétiche de la violence ne vient pas de nulle part. Dans les années 1970 et 1980, le célèbre philosophe Michel Foucault a analysé l’évolution des mécanismes de pouvoir des sociétés primitives jusqu’aux sociétés contemporaines. Dans une brillante synthèse, il montre les bases théoriques de la fabrique du consensus dans les sociétés capitalistes. « Or on voit se former, à travers cette pensée économico-politique des physiocrates, une toute autre idée qui est : mais le problème de ceux qui gouvernent, ça ne doit pas être absolument de savoir comment dire non, jusqu’où ils peuvent dire non, avec quelle légitimité ils peuvent dire non. Le problème, c’est de savoir comment dire oui, comment dire oui à ce désir ». [2]

Mais celui-ci va bien plus loin. A travers la notion de « bio-pouvoir », Foucault postule que le pouvoir ne se contenterait plus désormais de seulement contrôler des individus donnés mais serait parvenu à produire les individus eux-mêmes, et se serait par conséquent dilué au sein de toute la société. Ainsi, pour Foucault, « l’idée que la contradiction devient telle que ça ne peut plus continuer est une idée qu’il faut abandonner » [3]

Il s’agirait alors, face à des sociétés pacifiées où un soulèvement d’ensemble ne serait plus d’actualité, de « reprendre le problème de la guerre, de l’affrontement. Il faut reprendre les analyses tactiques et stratégiques à un niveau extraordinairement bas, infime, quotidien » [[Ibid.]. La guerre, ici et maintenant, comme principe de résistance et non pas comme nécessité pour la victoire et la transformation d’ensemble de la société.

Les conceptions foucaldiennes ont servi des décennies de plus tard de fondement théorique à la résurgence contemporaine de l’autonomisme, en particulier des thèses de Tiqqun, groupe de réflexion théorique qui donnera naissance par la suite au Comité Invisible. Elles n’en sont cependant pas une réplique exacte : elles ont subi l’influence des années de recul des luttes et des poussées révolutionnaires qui s’est opéré depuis les années 1970. Elles conduisent à une forme d’élitisme exacerbé pour celles et ceux qui se seraient « libérés » ayant comme principale élément constitutif le fétiche de la violence. Elles structurent aujourd’hui dans une grande mesure l’attitude de quelques militants qui n’ont parfois guère plus à offrir pour celles et ceux qui se mettent à rêver de révolution non-violente que du mépris.

La Révolution ne commence pas par un cours de boxe

Mais les thèses des héritiers de Foucault -et surtout les conclusions pratiques qu’ils en tirent- ne désarment pas moins les militants des mouvements sociaux que la thèse de la « révolution non-violente », parce qu’elles sont incapables de donner une explication à la résurgence de l’état d’esprit insurrectionnel qui s’est opéré dans les rues de Paris il y a quelques mois, un phénomène jamais vu à cette échelle depuis Mai 68.

Pire, elles peuvent contribuer à alimenter une vision naturalisante de ce processus social. Comme si le soulèvement des Gilets Jaunes n’était que le processus d’une radicalité inhérente aux classes populaires, qui seraient nécessairement plus enclines à la révolte, et qui ne pourraient par conséquent pas exister au sein des classes moyennes urbaines. Outre que cette dichotomie est trop simpliste, elle passe largement à côté du processus réel qui se joue. La spontanéité et la détermination des Gilets Jaunes n’est pas la simple projection d’un état esprit de classe « naturel » mais le processus de délégitimation du système politique et de ses forces de répression à l’œuvre depuis plusieurs années dans les sociétés capitalistes occidentales. Un processus qu’il convient d’ailleurs d’apprécier à sa juste mesure : si les Gilets Jaunes ont toujours refusé de condamner la « violence » à l’appel des grands médias et du gouvernement, les sondages effectués ont toujours montré une méfiance, voire une défiance, majoritaire vis-à-vis de la « violence ».

A ce titre, il serait bon de se rappeler que les Gilets Jaunes, quand ils ont commencé à occuper les ronds-points n’étaient pas moins « pacifistes » que les militants qui ont tenu la place du Chatelet ces derniers jours. C’est quand la répression s’est abattue brutalement sur les manifestants que le cri de ralliement « La police avec nous » est devenu de moins en moins audible. D’autre part, une grande partie des Gilets Jaunes voient aujourd’hui d’un bon œil la révolte des jeunes sur le climat, et une cabane Gilets Jaunes a même été montée sur l’occupation parisienne. Même s’il convient de remarquer qu’à la différence des Gilets Jaunes, il ne s’agit pas d’un mouvement spontané mais d’une mobilisation organisée par une structure existante et qui reste donc tributaire dans une certaine mesure de l’orientation de cette dernière, ou de son éventuel dépassement. La mainmise des responsables de Extinction Rebellion se fait autour du « consensus d’action » que ceux-ci ont fixés et qui structurent les cadres de décision (dont la question de la non-violence). Cette forme d’organisation pose la question des cadres démocratiques et d’auto-organisation, notamment dans la perspective où le mouvement pourrait se massifier. Si pour l’instant, les moyens d’action comme les occupations répondent à la préoccupation de nombreux militants écolos de dépasser le cadre des simples « grèves pour le climat », une radicalisation du mouvement pourrait exacerber les contradictions.

Si les mouvements de désobéissance « civile », « citoyenne » ou « non-violente » peuvent sembler dérisoires à des militants radicaux chevronnés, elles ont bien souvent été le catalyseur d’une radicalité à large échelle dans les expériences passées. On ne peut comprendre pourquoi des étudiants –souvent de « bonne famille »- montaient sur les barricades en Mai 68 si l’on ne prend pas en compte pas le profond processus de remise en cause de la hiérarchie, des normes et de la guerre qui a précédé dans les années 1960, et qui se faisaient majoritairement sous la bannière du « pacifisme ». Un constat d’autant plus vrai que la prise de conscience politique à une large échelle dans la jeunesse se fait dans un contexte bien plus particulier et les rythmes pourraient s’accélérer bien plus rapidement : quelques mois après le soulèvement des Gilets Jaunes, la contestation de la réforme des retraites pose objectivement la possibilité du réveil du mouvement ouvrier, créant les conditions d’une situation explosive.

La révolution ne commence pas par un cours de boxe donc mais par l’expérience pratique alimentée par la bataille des idées. C’est par la conviction que le monde peut et doit changer, mais aussi l’expérience face aux forces de répression, que peuvent changer les réflexes pacifistes que chacun d’entre nous a pu acquérir à force de vivre dans des sociétés où le calme social avait réussi à être imposé. Et à ce titre, si l’on peut regretter certaines prises de position de cette nouvelle génération militante qui fait son apparition, on peut également être impressionné par son avidité à la recherche d’idées et sa détermination. Une attitude qui –encore une fois- est loin d’être une qualité naturelle mais le produit de la conviction qu’il est non seulement nécessaire mais possible de s’engager pour changer un système qui nous entraine toujours plus dans le mur, et qui rompt avec le défaitisme diffus dans les rangs des militants qui ont animé les mobilisations de jeunesse de ces dernières années.

Entre les Gilets Jaunes, la jeunesse et le mouvement ouvrier organisé, il ne pourrait bien y avoir qu’un pas dont la conclusion serait un vaste mouvement d’ensemble et les conditions concrètes d’une révolution en bonne et due forme. Le champ des possibles est ouvert mais il dépend aussi de la capacité des militants plus expérimentés à se lier à ces mouvements, y apporter leur expérience et leurs idées et se remettre en cause face au mouvement réel. Professer l’impossible jonction entre les Gilets Jaunes et les militants écolos –déjà contredite en partie dans les faits- plutôt que de penser les formes stratégiques et programmatiques de cette convergence et agir pour la créer, c’est se condamner d’avance à la défaite.

Crédit photo : Sipa Press

 
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