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La Izquierda Diario
20 de novembre de 2019 Twitter Faceboock

Budget 2020 : Macron, entre prudence et volonté de conquérir les « classes moyennes »
Joachim Valente

Avancer au pas, ne pas faire de vagues... Faire passer la réforme des retraites et « gagner » les « classes moyennes ». C’est presque ainsi que l’on peut comprendre l’orientation du gouvernement à la lumière du projet de loi de finance ou budget 2020 qui a été adopté hier à l’Assemblée Nationale.

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Crédits photo : Frank Augstein/AP/SIPA

Quelques éditorialistes bourgeois y voient une forme de « chiraquisation », de volonté de temporiser, tant il est vrai que les attaques qui y figurent sont plus diffuses, moins tranchantes et spectaculaires quand on pense à celles du budget 2018, premier exercice financier pour le nouveau venu à l’Elysée. A l’époque, le « Macron jupitérien » consacrait son budget à la fin de l’ISF, la hausse de la CSG, la baisse des APL ou la fin des contrats aidés. Pour autant, ce budget prépare la bataille.

Après le séisme Gilets jaunes, qui avait fait perdre le contrôle au maître des horloges qui avait dû lâcher du lest et faire des concessions minimes (qui sont chiffrées entre 12 et 17 milliards d’euros, ce qui est conséquent, mais se sont faites en adéquation avec la philosophie macronienne, voire des mesures qui traînaient dans les cartons comme la prime d’activité), Macron cherche des alliés, évite de se rajouter des ennemis, et souhaite consolider les acquis face à un horizon économique international qui s’assombrit (tensions commerciales Etats-Unis-Chine, menace d’un Brexit sans accord, bulles spéculatives au bord de l’explosion) et une lutte des classes qui se ravive.

Beaucoup de bruit pour conquérir le cœur des « classes moyennes »

Macron a retenu la leçon, les impôts et les taxes sont des sujets sensibles. L’axe de présentation de ce budget a été celui de faire des gestes aux classes dites « moyennes ». Fourre-tout de la sociologie bourgeoise pour masquer les contradictions de classe (qui ne se réduisent pas aux revenus) entre petits commerçants, artisans, patrons ou ouvriers et employés, il faut ici comprendre par ces fameuses « classes moyennes » les secteurs de la population dont le revenu gravite au-dessus du salaire médian, à partir d’environ 1700€ par mois.

Le gouvernement y laisse 5 milliards d’euros de manque à gagner pour alléger l’impôt sur le revenu. Une politique qui touche en gros les deux premières tranches d’imposition (donc jusqu’à des revenus de 73.000€/an) en concentrant les avantages sur la première. Des mesures qui avaient été annoncés lors du Grand Débat et qui visent à pacifier (pour les plus faibles revenus de cet éventail) voire de coopter dans l’esprit du bloc social que veut forger Macron entre les secteurs favorisés du salariat et la haute-bourgeoisie. Une mesure qui en effet inclue des pertes sèches dans les recettes de l’Etat qui ne se répercutent pas sur des mesures plus dures (naturellement) envers les plus grandes fortunes, ni d’attention particulière envers les foyers qui ne sont pas concernés par l’impôt sur le revenu.

Un marronnier des budgets depuis l’élection de Macron, c’est la taxe d’habitation. Taxe, particulièrement injuste, qui devait aussi être un moyen de soulager ces mêmes secteurs, avec le paradoxe que cela vient gréver les budgets des collectivités. Une mesure qui s’est transformée très vite en cadeau pour les riches puisqu’elle ne devait concerner que 80 % des foyers et en concernera finalement d’ici 2023, 100 %. Un moyen de sabrer dans les recettes de l’Etat et d’attaquer les services publics localement (toute attaque contre le public est un bout de cadeau au privé), ce qui porte préjudice aux classes populaires, aux travailleurs (qui par un tour de passe-passe peuvent devenir « classes moyennes » au gré d’un changement de statut ou de salaire, ça évite de dire « ouvrier » !) qui doivent donc supporter le coût des taxes perdues des grandes maisons des plus riches.

Au final, c’est un peu plus de 10 milliards d’euros (de prélèvements obligatoires) qui fuitent des caisses de l’Etat pour des politiques qui peuvent apporter une sympathie politique mais dont le revers peut-être très tranchant. Ces sorties d’argent ne sont en effet jamais compensées par des rentrées plus fortes de la part de la bourgeoisie et du grand patronat :plus une trace de l’ISF à l’horizon et le CICE est presque gravé dans le marbre désormais, de même que d’autres crédits impôts, comme pour la recherche, très avantageux pour les grandes entreprises. Ces « largesses » que se permet Macron sont en réalité permises par le serrage de ceinture prévu et qui sera présenté comme inévitable sur l’assurance-maladie, sur l’assurance-chômage, et, dans les plans du gouvernement, la retraite !

De même, c’est la situation économique qui permet à Macron de « gagner ses galons de keynésiens », comme l’emphase le très libéral Les Echos. En effet, les taux négatifs de la BCE font aujourd’hui gagner de l’argent sur la dette. On voit bien ici, que le calcul politique est de profiter d’une fenêtre étroite dans la situation économique et sociale où il est possible de faire un geste vers certains secteurs de la population sans être obligé de faire payer ses amis.

A défaut d’y mettre de l’argent, beaucoup communiquer sur l’écologie

L’écologie est un enjeu central de la formule « acte II » du quinquennat. Pour plusieurs raisons, tout d’abord parce qu’en filigrane c’est un débat qui a été posé par le mouvement des Gilets jaunes. Ensuite, le score des Verts et les mobilisations de la jeunesse ont prouvé qu’il s’agit là d’un sujet de préoccupation de franges importantes de la société. Mais derrière un terme vague d’écologie, tout est question de programme et Macron veut exploiter ce flou artistique pour élargir sa base et rejouer sa carte du Président jeune, moderne et progressiste.

Quand il ne s’agit pas de mettre en avant l’argument écologique pour ponctionner sur le dos des travailleurs et des classes populaires, on sent la bourgeoisie un peu perdue. La « taxe carbone » est morte et enterrée, il va falloir trouver d’autres combines. Mais chassez le naturel et il revient au galop, à l’image de ce couac parlementaire, cette semaine, sur la catégorisation de l’huile de palme comme biocarburant (ce qui aurait permis à Total de continuer à toucher un magot considérable sur deniers publics) où LREM s’est raccroché aux branches en présentant une prétendue opposition à caractère écologique entre le gouvernement et sa majorité.

Le cœur de la politique de Macron dans le domaine se caractérise en fait par des effets d’annonce et un peu de mercurochrome sur des plaies béantes. Tout d’abord l’annonce teintée de fierté d’une augmentation de près de 3 % du budget du ministère de la Transition Ecologique, une augmentation de 800 millions d’euros pour atteindre un peu plus de 32 milliards. Des chiffres que Libération a mis en doute en montrant qu’il s’agit pour beaucoup de maquillage de lignes de compte, de prérogatives qui sont partagées entre ministère ou qui appartenaient à d’autres.
Pour ce qui est des mesures, les capitalistes peuvent se rassurer tous les voyants sont au vert pour continuer à polluer, on ne touche pas à la production, ce sont les consommateurs qui paieront ! Ainsi, comme nouveautés, un très relatif renforcement de malus lors de l’achat de voitures polluantes, une taxe légèrement relevée sur les billets d’avion (18€ sur un billet de classe affaire, en espérant pour les richards que ça compte pour faire des miles) avec comme but pour Elisabeth Borne, de développer d’autres modes de transport... comme le train ! De la part de celle qui a flingué le ferroviaire en le servant sur un plateau d’argent aux capitalistes, on rigolerait presque devant tant de cynisme, si les conséquences en termes de conditions de travail à la SNCF, de dégradations des routes et des ponts avec le tout bus et camion, et d’émissions de gaz à effet de serre n’étaient si graves. Des mesurettes là où la situation catastrophique nous oblige aujourd’hui à reprendre le contrôle de la production des mains des capitalistes qui nous mènent dans le mur, d’exproprier le secteur automobile, énergétique, pour y appliquer une vraie planification écologique comme nous l’écrivions dans notre déclaration programmatique.

Ne pas ouvrir de nouveaux fronts : une nécessité impérieuse pour le gouvernement

A l’approche du 5 décembre, avec une coagulation des colères et des tendances à la grève reconductible alors que le mouvement des Gilets jaunes continue de battre des records de longévité, le gouvernement doit à tout prix contenir l’opposition qui se dessine sur le terrain social, empêcher son extension. Ainsi, ce budget cherche l’apaisement, marque une pause même si les réformes et l’asphyxie de l’assurance-maladie, l’assurance-chômage et des retraites se poursuivent et vont devoir éponger les cadeaux faits depuis toutes ces années aux plus riches. Un signe qui ne trompe pas est le renforcement budgétaire des forces répressives avec 700 millions en plus pour l’Intérieur et un milliard pour l’armée : en prévision d’une situation mouvementée tant sur le plan intérieur qu’à l’international.

Car, Macron le sait bien, il n’est pas à l’abri d’un retour de manivelle, ni sur le plan des luttes sociales en France ni face à un ralentissement de l’économie, voire à une crise dont de nombreuses voix prédisent l’imminence. Il se laisse donc des marges de manœuvre et ralentit pour ne pas ouvrir d’autres fronts. Des réformes d’ampleur sont déjà passées, Macron doit maintenant prouver à ceux qui ont parié sur lui qu’il sera capable d’aller au bout, c’est-à-dire de faire passer la réforme des retraites, malgré la poudrière sociale sur laquelle il est assis. L’annonce hier de la tentative de prendre 35 millions d’euros dans les fonds pour les bourses étudiantes à l’heure où se libère la parole sur la précarité suite à la tentative de suicide d’un étudiant lyonnais, témoigne de ces potentiels dérapages au coût politique qui peut être salé, pour causes froidement économiques de bouclage de budget. L’objectif des 50.000 postes en moins dans la fonction publique a été revu à la baisse à peut-être 10.000, et la baisse du déficit public (Graal de la politique à l’heure du bipartisme) devient un luxe qui passe au second plan, pour ne pas surchauffer des secteurs qui d’ores et déjà sont très hostiles, sur le long terme, au gouvernement (hôpitaux, Éducation Nationale) et qui se radicalisent tant dans les revendications que dans les modes de lutte, d’autant que plusieurs fédérations syndicales de la fonction publique appellent à la grève reconductible à partir du 5.

 
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