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14 de décembre de 2019 Twitter Faceboock

Hirak !
Algérie : après la mascarade électorale, vers une généralisation de la grève ?
Abdennour Agrawli

C’est alors qu’il est confronté depuis neuf mois à un soulèvement de masse, que le régime algérien a organisé les élections du « douze-douze » (12 décembre). Le hirak avait pourtant réussi le tour de force de dégager Bouteflika, et à faire annuler deux élections présidentielles avec le mot d’ordre « système dégage ». Si les élections de ce jeudi ont permis au bloc dominant d’officialiser l’émergence du nouvel homme fort du régime en la personne d’Abdelmajid Tebboune, cette mascarade électorale qui imposait de choisir entre cinq candidats du régime, reste loin de résoudre les contradictions d’un régime à bout de souffle face au mouvement populaire.

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Les informations officielles annoncent un taux de participation de 40%. Mais une fuite provenant de « sources internes » qui ne font état que de 8%, et surtout le caractère massif des manifestations le jour du scrutin lui-même lève le voile sur la mascarade électorale qui s’est jouée ce jeudi 12 décembre en Algérie.

C’est ainsi que l’organisation de ce processus électoral imposé d’en haut, par un régime mis en crise par neuf mois de mouvement populaire massif et inédit, a été marquée par des fermetures des bureaux de votes dans certaines régions, notamment en Kabylie, et des grèves et manifestations massives dans tout le pays. En réponse, la répression policière a fait des dizaines de blessés parmi les hirakistes, et au moins autant d’arrestations.

En outre, un des moyens que le régime a tenté d’employer pour minimiser la contestation, a consisté en la mise en place d’une propagande pour diviser le mouvement entre la Kabylie où le mouvement a été le plus radical, et les régions arabophones, en agitant le spectre du séparatisme. Cette tentative n’a trouvé d’échos que chez les identitaires berbéristes du MAK, et chez les courants les plus réactionnaires du nationalisme arabe. Un disque rayé relayé y compris en France au journal de TF1, comme pour rappeler que malgré l’indépendance il y a 57 ans, le régime algérien actuel et la vieille puissance coloniale restent intimement liés. De même qu’on remarquera que du battage médiatique anti-Gilets jaunes et anti-grévistes de la RATP de ce côté-ci de la Méditerranée, à celui contre le hirak en Algérie, il y a comme un air de déjà-vu. A ce titre, les accusations du chef de l’état-major Ahmed Gaïd Salah contre le hirak et le refus exprimé massivement des élections présidentielles, présentés comme produit d’une manipulation par « la main étrangère », ainsi que la caution que lui a apporté la direction de l’Union Générale des Travailleurs Algériens (UGTA), en appelant à une manifestation contre l’ingérence étrangère le 1er décembre tout en soutenant l’organisation des élections, n’ont pu passer que pour ce qu’elles étaient vraiment aux yeux des millions d’algériens et d’algériennes descendus dans les rues : une tentative de ceux-là même qui, à la tête du régime collaborent avec l’impérialisme français et américains, ainsi qu’avec les monarchies du Golfe, pour discréditer le mouvement.

D’ailleurs pour mettre en scène cette mascarade électorale, le régime s’est illustré par une couverture médiatique composée de truquages aberrants, qui ont eu pour principal effet d’accentuer les moqueries et le rejet par le peuple algérien de ces élections. Des vidéos des précédentes échéances électorales ont par exemple été diffusées pour tenter de donner l’illusion à l’opinion publique que le scrutin aurait été un succès, avec des bureaux de vote pleins. La diffusion d’images de personnes décédées en train de voter a révélé la médiocrité du régime incapable de regagner en légitimité malgré toutes les manœuvres.

Et ce n’est pas le profil du nouveau président désigné du régime algérien, Abdelmadjid Tebboune, qui pourra pallier à la perte d’hégémonie du bloc dominant. Ancien premier ministre sous Bouteflika, cet homme du système a accompagner toutes les politiques anti-populaires des vingt dernières années, et sans même s’étaler sur son implication dans l’appauvrissement du peuple algérien, il n’y a qu’à constater qu’il est le père d’un des inculpés dans l’affaire des 700kg de cocaïne saisis l’année dernière au port d’Oran.

Le président français Emmanuel Macron n’a pas tarder à adouber le nouvel élu, l’appelant à « engager un dialogue avec le peuple », dans la continuité de la position de l’Union Européenne qui cautionnait la mise en place de cette mascarade électorale. De son côté dans son discours prononcé au lendemain de son intronisation, Abdelmadjid Tebboune n’a pas manqué de remercier le chef de l’état-major de l’armée avant d’appeler à « un dialogue sérieux ». Ainsi le nouveau chef du régime algérien s’est adressé aux représentants des autres courants politique pour mettre en place une réforme de la constitution par voie de référendum. Dans cette perspective, les masses populaires qui descendent dans les rues depuis le 22 février dernier, sont écartées de fait de la scène politique, puisqu’il n’est envisager de les consulter que pour glisser un bulletin dans une urne, après un scrutin électoral caractérisé par les trucages et la manipulation.

Quelle perspective pour le hirak ?

Ce 43ème vendredi de mobilisation a d’ailleurs montré que malgré la désignation d’un nouveau visage pour le représenter et malgré toutes les tentatives pour recomposer un semblant de légitimité, la marge de manœuvre du régime reste très étroite. Le lendemain des élections du jeudi 12 décembre, d’énormes manifestations ont eu lieu dans de nombreuses villes, marquée par une forte répression notamment à Oran, ainsi que par l’unanimité des manifestants pour ne pas reconnaître ce processus électoral et en finir avec le régime et ses toutes ses institutions. Cette situation renseigne sur l’étendu de la crise d’hégémonie du régime, le ras-le-bol des couches populaires s’exprimant directement contre les mécanismes de représentation d’un régime libéral à bout de souffle et de ses politiques qui ne favorisent que les multinationales et une infime minorité d’algériens.

Cherchant à remédier à sa faiblesse, le régime a pourtant cherché à faire des concessions aux multinationales et aux fractions ultra-libérales du bloc dominant, à travers un projet de loi de finance 2020 adopté par un gouvernement illégitime et criminel pour les masses populaires, un avant-projet de réforme des retraites austéritaire, ainsi qu’une loi sur les hydrocarbures élaborée par les cinq multinationales présentes en Algérie qui tend à dépouiller le peuple algérien de ses richesses nationales. Par là, il était question pour l’appareil bureaucratico-militaire qui dirige de fait le régime depuis la démission de Bouteflika, de prouver à l’impérialisme et aux oligarques qu’il restait en mesure de satisfaire à leurs intérêts, afin d’assurer une stabilité en interne du bloc dominant pour réussir cette échéance électorale. C’est dans ce cadre que des négociations avec le groupe Cevital, propriété de l’homme d’affaire Issad Rebrab emprisonné au mois d’avril dernier, ont été entamées à la veille des élections pour débloquer ses projets gelés pendant les dernières années de l’ère Bouteflika. De mêmes que l’opération « mains propres » du régime, avec les procès anti-corruption une semaine avant le 12 décembre, lors desquels les anciens premiers ministres Abdelmalik Sellal et Ahmed Ouyahia ont été condamnés à 12 et 15 ans de prison, n’avait de sens que pour donner l’illusion d’une prise en compte des revendications populaires contre la corruption structurelle au régime algérien, afin de légitimer le processus électoral.

Ce mesures populistes, anti-populaires et autoritaires, représentent l’anti-thèse des aspirations sociales et démocratiques protées par le mouvement populaire en cours depuis 9 mois. D’ailleurs les arrestations en série dans les rangs des manifestants et des personnalités qui se sont jointes au mouvement, ainsi que les condamnations des « porteurs de drapeaux Amazigh », ont démontré l’incapacité du régime en place à répondre aux revendications populaires autrement que par la manipulation médiatique, les élections truquées, et la répression. En ce sens, la « saison 2 » du hirak doit avoir comme mot d’ordre la remise en cause de toutes ces réformes anti-libérales et de la mascarade d’ouverture démocratique portée par le régime en place. Si es attaques visent à mettre à genoux les masses populaire devant « el Issaba » (« la bande ») et ses alliés impérialistes, la réponse ne saurait se situer sur un autre terrain que celui de la lutte des classes.

Pour une généralisation de la grève, par l’auto-organisation pour rompre avec le régime, ses politiques néo-libérales et ses institutions pourrissantes

C’est avec les manifestations massives du vendredis et du mardis que le hirak s’est inscrit dans la durée et a pu mettre en crise le régime en s’inscrivant dans la durée et indépendamment des organes traditionnels de contention du mouvement de masse. Mais les points culminant d’approfondissement des éléments de crise du régime depuis le 22 février ont été à l’initiative des séquences de grèves massives et de leurs tendances à la généralisation, à l’instar des grèves débutées les 10 et 28 mars qui ont poussé Bouteflika à la porte. De même, quoique principalement suivie au centre du pays et notamment en Kabylie, la grève du 8 au 11 décembre a donné un nouveau souffle au mouvement populaire après l’adoption du projet de loi de finance 2020 par le gouvernement illégitime Bensalah-Bédoui et à la veille des élections du 12 décembre.

Par la collusion entre le mouvement de masse et le mouvement ouvrier traditionnel acteur d’une grève élargie des secteurs industriels de Kabylie, tel le port et l’énergie, aux travailleurs de la fonction publique, des administrations, et des petits commerces avec des opérations « ville-morte » à Béjaïa, Tizi-Ouzou, et Bouira, a acté d’une radicalisation du hirak, jusque là fortement marqué par un refus de l’affrontement sur un terrain de classe et contre les forces de répression qui s’exprimait avec le slogan pacifiste « silmya » (« pacifique »). Ainsi le jour des élections les manifestations ont pris un caractère émeutier, en s’attaquant à la police et à la gendarmerie, et en s’en prenant aux bureaux de vote. Face à cette radicalisation du mouvement populaire, le régime a montré les crocs, et la répression a fait de nombreux blessés, des dizaines d’arrestations, et un mort, en la personne de Oumara Mohamed, père de 4 enfants et âgé de 48 ans, mort suite à l’inhalation de gaz lacrymogènes lors de la manifestation dans le ville des Issers, près de Boumerdès.

Le 11 décembre, dernier jour de grève, a fait resurgir avec lui la mémoire du 11 décembre 1960, lorsque le peuple algérien manifestait massivement pour l’indépendance contre le pouvoir colonial. A travers cette référence ancrée dans l’imaginaire collectif, les masses populaires algériennes ont affirmée la continuité de leur lutte actuelle avec celle pour l’indépendance nationale. Et si le régime demeure en place malgré l’approfondissement de la crise et la radicalisation du hirak, la caporalisation par ce même régime des organisations traditionnelles du mouvement ouvrier, telle que l’UGTA, mais aussi des organisations de masse telles que l’Union Nationale des Etudiants Algériens (UNEA) et du monde associatif, n’y est pas pour rien. Le refus des directions syndicales de rompre avec le régime, et de mettre les organes de lutte des travailleurs et des masses populaires au service du hirak et de ses aspirations démocratiques et sociales, sont aujourd’hui le principal frein à l’extension de la grève politique de masse à l’ensemble du pays.

Le discours prononcé par Abdelmadjid Tebboune montrait la volonté de trouver une porte de sortie à la crise, par des négociations avec des figures cooptées du hirak, pour une réforme de la constitution « par en haut ». Face à cette tentative, c’est par l’auto-organisation à la base dans les lieux de travail, d’études, et dans les quartiers populaires, que le monde du travail et la jeunesse auront la possibilité d’empêcher toute négociation avec des représentants auto-proclamés dans leur dos. C’est aussi par la constitution d’un pôle ouvrier dans le hirak, pour la généralisation de la grève et l’organisation de l’avant-garde en parti révolutionnaire, que les masses populaires pourront construire le rapport de force nécessaire en mesure de traduire leurs aspirations démocratiques et sociales dans une assemblée constituante révolutionnaire qui se donne pour tâche de rompre avec l’impérialisme, d’accomplir les tâches de l’indépendance nationale en se réappropriant les richesses du pays, de rompre avec régime, ses politiques anti-populaires, et ses institutions pourrissantes, contre toute tentative du régime pour négocier dans leur dos avec des représentants auto-proclamés.

 
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