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La Izquierda Diario
3 de janvier de 2020 Twitter Faceboock

Témoignage d’une professeur des écoles en colère
Éducation nationale. « À la rentrée dernière, entre 8 000 et 11 000 élèves en situation de handicap restaient sans solution d’accueil »

Révolution Permanente lance une campagne de témoignages des travailleurs de l’Éducation qui depuis la rentrée subissent la mise en application des réformes Blanquer.

Link: http://www.revolutionpermanente.fr/Education-nationale-A-la-rentree-derniere-entre-8-000-et-11-000-eleves-en-situation-de-handicap

Le passage en force des réformes néolibérales n’a d’autres conséquences que la casse accélérée de l’Éducation nationale. Face au manque de moyens, à la dégradation de leur quotidien, aux suicides des collègues comme celui de Christine Renon et maintenant au projet de réforme des retraites, nombreux sont ceux qui choisissent de démissionner. La hausse des démissions sur les 5 dernières années est totalement alarmante, particulièrement chez les enseignants-stagiaires qui choisissent de quitter l’Éducation nationale avant la fin de leur première année sur le terrain. Ils sont, en 2017-2018, six fois plus nombreux qu’en 2012-2013 à avoir démissionné. Nous avons recueilli le témoignage d’Isabelle, professeur des écoles dans l’enseignement spécialisé.

Comment j’ai survécu à la chronique d’une mort annoncée. Jusqu’à quand ?

Je suis professeur des écoles dans l’enseignement privé sous contrat. On salue souvent le métier que j’ai choisi, méconnu, mais qui interpelle. Après plus de dix ans d’enseignement dit « ordinaire » en primaire, j’ai décidé de me tourner en 2011 vers l’enseignement spécialisé. Une envie de toujours.
J’ai occupé durant sept ans un poste de maître E, un enseignant dévolu à la difficulté scolaire sur le premier degré. Je m’y suis retrouvée, épanouie. Ma véritable vocation. Je travaille désormais en tant que ce nous appelions auparavant « maître D », soit sur un dispositif, dans mon cas une ULIS (Unité Localisée pour l’Inclusion Scolaire) en collège, auprès d’adolescents porteurs de handicaps, cognitifs comme c’est par exemple le cas de mes élèves âgé de 14 à 15 ans.

Le plus dur n’est pas ce métier, mais l’absence de sa reconnaissance, les inquiétudes et questions des parents, celles que l’on nourrit pour ces élèves, et surtout le parcours du combattant qu’il faut suivre pour l’atteindre, et maintenant le défendre.
En effet, en 2017, le ministre de l’Éducation évoquait déjà une réorganisation du RASED (Réseau d’Aide Spécialisé aux Élèves en Difficulté). Les dispositifs de type ULIS, comme les postes de maître E s’inscrivent dans ce RASED du secteur public, dont la disparition est annoncée depuis plus de dix ans, au nom d’une école inclusive où tous les élèves seraient scolarisés en milieu ordinaire, à temps plein, moyennant des aménagements mis en place par des enseignants non formés à cela, dans le meilleur des cas, aidés de la présence d’une AESH. Ce sont les PIAL (Pôles Inclusifs d’Accompagnement Localisés), créés par J. M. Blanquer, censés coordonner les aides de terrain mais dont l’échec relatif a été démontré à la rentrée dernière.
En septembre 2019, il n’est même plus question de maître D, ni de dispositif ULIS. Le RASED a perdu de nombreux postes et le ministère le laisse juste en sursis alors que c’est le seul outil dont dispose l’enseignement primaire pour faire face aux difficultés graves des élèves. Un peu comme si la"réponse à l’intervention" des évaluations nationales devaient régler ces difficultés.

Or, en dépit de ce que l’on me rapportait sur la disparition des RASED, je me suis lancée il y a neuf ans dans la prise d’un poste et dans la formation à la certification spécialisée dispensée par l’organisme de formation de l’enseignement privé sous contrat. Ce furent trois ans de labeur, d’un travail colossal, d’un jonglage entre les périodes d’une formation de 450 heures, les écrits à rendre à chaque session, les allées et venues entre les cours, les stages, les exigences de mon nouveau poste, les attendus et besoins de mes collègues, les 20 à 40 élèves à suivre sur chaque période, et plus de 500 heures de travail personnel en vue d’obtenir mon diplôme.
Je n’ai rencontré lors de cette formation que des gens investis, volontaires, prêts à donner le meilleur d’eux-mêmes dans cette reconversion invisible, parfois à mettre en péril leur vie de famille, leur santé. Nous avions tous au minimum dix ans de carrière derrière nous, parfois bien plus.
J’ai vécu la détresse des quinquagénaires perdus sur la plateforme de l’université en ligne, les inquiétudes de ceux qui n’avaient pas été préparés à rédiger autant d’écrits, professionnels ou autres, les abandons en cours de parcours, les découragements à la réception de certaines notes, les larmes d’épuisement des autres, souvent. Très souvent.
L’année de la certification, j’ai sacrifié l’immense majorité de mes soirées, mes week-ends, l’intégralité de mes vacances, et ce dès Noël à ce travail, en sus de mon poste.
Je ne distinguais plus ma vie qu’au travers des lectures, des heures passées à la rédaction de mon mémoire puis à la préparation des séances que je devais présenter, et au terrain, exigeant.
L’épreuve s’organisait en trois temps : un jury de quatre personnes se déplaçait sur votre lieu d’exercice, assistait à deux séances pédagogiques devant s’inscrire dans deux projets, vous évaluait sur l’entretien portant sur l’analyse de ces deux séances et enfin, la soutenance d’un mémoire professionnel qui devait articuler de solides connaissances théoriques avec une pratique expérimentale professionnelle très construite.

Je suis arrivée exténuée au matin de l’épreuve, mais forte de la validation de ma formation, de notes excellentes, des visites, du suivi de proximité de mes formateurs du privé admiratifs de mon travail, présents, plus que confiants. L’accent devait être porté sur notre condition et statut d’ « enseignants spécialisé en devenir ». Le jury se composait d’un personnel du centre de formation du privé, d’un inspecteur d’académie, d’un inspecteur du secteur spécialisé et d’un conseiller pédagogique, tous trois du secteur public.
Ancienne universitaire, titulaire d’une maîtrise obtenue avec les honneurs après une soutenance de trois heures, d’un DEA, ayant participé à des colloques où j’ai défendu quelques articles, je me suis trouvée littéralement méprisée par un jury qui m’a posée des questions de débutante, a déformé certains des propos de mon mémoire, s’est perdu en violents désaccords devant moi, m’a reproché de ne pas pas connaître l’intégralité des composantes linguistiques du français, pour m’énoncer après délibération que je n’étais pas reçue.
Trois semaines plus tard, je recevais le procès verbal où s’alignaient mes deux notes, éliminatoires, clôturé par le « recalée » qui s’inscrivait en italique au bas de la page. Sans autre forme de procès ni de commentaires. Mes formateurs étaient abasourdis, incrédules.

Ayant appris dans la quinzaine que trois de mes camarades de promotion avaient subi le même traitement sur d’autres départements d’Ile d’ France, soit par d’autres jurys, je décidai d’écrire au recteur d’académie, à l’inspection de ma circonscription et à mon directeur diocésain.
J’y questionnais un désaccord entre les attendus du public et la formation du privé. Aucun de ces courriers ne reçut de réponse en dépit de l’accusé de réception que j’avais demandé.

En septembre, j’ai requis un entretien avec le directeur de mon jury, qui me l’accorda en octobre.
Ce monsieur m’a reçue cordialement, mais fébrilement, a repris ses notes en bafouillant, m’a répété à trois reprises qu’aucune distinction n’était faite entre les deux secteurs alors que je n’ai pas soulevé une fois cette question, axée sur les contenus pédagogiques et professionnels. C’est lui qui finalement a mis un terme à mes questions, m’affirmant qu’il y avait eu une grossière erreur d’appréciation, me conseillant de me représenter à l’épreuve en candidat libre et me garantissant l’obtention du diplôme « confortablement ». Il a soufflé comme un aveu alors que je repliais mes dossiers que « le lieu d’exercice du candidat pouvait être déterminant dans la décision du jury ».

J’avais juré que je ne me relancerai jamais dans cette bataille. Deux de mes collègues également recalés avait quitté le secteur spécialisé, l’une d’entre eux était tombée dans une profonde dépression se délestant au passage de trente kilos, la moitié des candidats de la session suivante, moins aguerris, avaient renoncé, à la lumière de ces faits.
Mais ce diplôme, visible à hauteur de soixante euros mensuels de hausse de salaire, achetait à mes yeux ma légitimité en tant qu’enseignante spécialisée. Je m’y suis relancée. Affûtant encore ma pratique, mes connaissances, ma maîtrise des textes, des contenus, des savoirs. A corps perdu. Je voulais racheter brillamment ma reconnaissance.Jamais je n’ai été aussi prête que pour le second assaut.Or, celui-ci se résuma à trois heures d’une humiliation totale, en mai. Non seulement les membres de cet autre jury ne portaient personne du secteur du privé parmi eux, ils discutaient, pianotaient sur leur téléphone durant les séances pédagogiques (à l’indignation de certains des huit jeunes élèves qui oeuvrèrent parfaitement ce jour-là), et ils se montrèrent d’un cynisme et d’un mépris sans égal, allant même jusqu’à me jeter mon mémoire au visage.

Il faut se remettre d’une telle violence. La seule autre candidate remontée en selle de concert avec moi avait également vécu la même. Elle a réintégré le milieu ordinaire, écoeurée.
Des mois ont été nécessaires à ma reconstruction. Près de trois ans pour me rétablir totalement.
Je faisais en septembre 2017 une rentrée où l’on me disait fantômatique, j’étais ravagée de doutes et d’épuisement. Le soutien de mes collègues et de mon chef d’établissement me fut précieux.
Sans celui-ci, sans leur tentative de pétition, je pense que je ne serai jamais parvenue à me relever de ce qui m’abîma au point de me faire connaître la première hospitalisation de ma vie en février 2018, je ne tenais plus à cette dernière que par un fil, je l’avais consacrée à ce combat durant quatre ans.Personne ne se portant candidat sur ces postes, ni sur la nouvelle formule pourtant considérablement allégée de la certification, les chefs d’établissement peuvent y conserver ou recruter les enseignants titulaires volontaires, à plus forte raison formés, je peux continuer à exercer sur le secteur spécialisé. C’est ce qui m’a sauvée.

Aujourd’hui, et parce que l’an dernier, la nouvelle inspectrice de ma circonscription, s’est, elle, insurgée de ces faits que je lui ai relatés à l’issue de sa visite, j’ai retrouvé ma légitimé, n’ayant jamais perdu le goût et la foi du travail que j’effectue au quotidien. J’ai été reconnue. J’ai été choisie. Autrement.
C’est ainsi que j’ai décidé de changer de dispositif, d’aller « plus loin », mais je sais désormais que la fin des RASED est bien en marche, le secteur privé possiblement en première ligne sur ce point attaqué par les Inspections d’Académie. Je m’interroge toujours à ce sujet.

A la rentrée dernière, entre 8 000 et 11 000 élèves en situation de handicap restaient sans solution d’accueil. Qu’en sera-t-il de ces élèves lorsque la totalité des structures et dispositifs qui leur sont réservés auront disparu et que les enseignants qui leur ont consacré leur carrière et leur vie disparaîtront avec eux comme on essaie de briser leur vocation ?

 
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