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8 de janvier de 2020 Twitter Faceboock

Impérialisme
Attaque de Trump en Iran : pourquoi maintenant ?
Claudia Cinatti

L’assassinat du général iranien Qasem Soleimani par une frappe de drone américain vendredi dernier est une illustration de la recherche désespérée par une administration défaillante de réaffirmer l’hégémonie US dans une région où elle est de plus en plus contestée.

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Après la riposte iranienne

L’assassinat du général Soleimani – le deuxième homme le plus puissant du régime iranien après l’ayatollah Khamenei – par le gouvernement américain représente un saut en avant dans l’escalade des hostilités débutées depuis que Trump a décidé de sortir de l’accord nucléaire qui avait été négocié par Obama en 2015.

Trump, qui a fait campagne sur l’engagement d’en finir avec les « guerres éternelles » au Moyen-orient, a pris une décision qui ne fera a priori qu’accroître les conflits causés par les États-Unis dans la région. L’Iran avait juré de prendre sa revanche. La réaction de Trump a celle-ci conditionnait le sort de centaines de milliers de civils, déjà harassés par la guerre. Le Président américain s’est finalement exprimé ce mercredi.

Entouré du vice-président, du ministre de la défense, du secrétaire d’État et de hauts responsables militaires, Trump a ouvert la conférence de presse en répétant ce qu’il avait écrit il y a quelques jours sur son compte Twitter, à savoir que « l’Iran ne sera jamais autorisé à utiliser des armes nucléaires », puis il a poursuivi en évoquant l’objectif de la conférence de presse qui était de désamorcer le conflit qui avait commencé avec l’assassinat de Soleimani.

Le président a tenté de renforcer cet argument en disant que « depuis 1979, nous avons enduré la terreur de l’Iran dans le monde et c’est terminé. La semaine dernière, nous avons pris des mesures décisives pour sauver des vies américaines avec l’assassinat du général Soleimani. »

De cette manière, Trump veut apparaître comme un vainqueur immédiat de la crise qu’il a générée vendredi dernier, en même temps qu’il a annoncé de nouvelles sanctions contre l’Iran.

Mardi soir, juste après le lancement des missiles iraniens, il tweetait : « Tout va bien ! Des missiles ont été tirés depuis l’Iran sur deux bases militaires en Irak. L’évaluation des pertes et des dommages est en cours. Jusqu’à présent, tout va bien ! Nous avons l’armée la plus puissante et la mieux équipée au monde ! Je ferai une déclaration demain matin. »

L’escalade suite à l’assassinat de Soleimani

D’après le gouvernement étasunien, l’assassinat de Soleimani ne change pas la stratégie de « pression maximum » que la Maison Blanche a mis en place contre le régime de Téhéran. Dans une étrange déclaration, qui défie la logique, l’administration Républicaine a avancé qu’il s’agit d’une escalade pour une désescalade, et que les frappes étaient des actes préventifs pour éviter une guerre quasi-certaine si l’Iran avait accompli les attaques planifiées par Soleimani. Comme vous pouvez le voir, la justification est faible sur le papier, puisqu’il n’existe tout simplement pas de façon de maquiller l’exécution d’un officiel d’un État souverain (un acte de guerre explicite) en action défensive.

Ce n’est un secret pour personne, les États-Unis ont toujours cherché à pratiquer des assassinats politiques des leaders ennemis, mais ils étaient habituellement exécutés sous couvert d’opérations menées par des agents de « l’Etat profond » et étaient formellement interdites par un Ordre Exécutif de Gerald Ford en 1976, qui cherchait à mettre de l’ordre de l’activité semi-autonome de la CIA. Malgré tout, durant les décennies d’exception qui ont fait suite aux attentats du 11 septembre 2001, au nom de la « guerre au terrorisme », l’impérialisme américain a remis a réhabilité sa capacité à assassiner ceux qu’ils considèrent comme des ennemis, sans aucun procès – ce qui est aussi pratiqué par l’Etat d’Israël sous le nom « d’assassinats sélectifs », ou en France – au grand jour. La traque de Ben Laden et l’exécution sommaire d’Abou Omar al-Baghdadi sous la présidence Obama en sont des exemples. Obama, devenu « lord of the drones » une fois en charge, a exécuté des centaines d’assassinats extra-judiciaires par de tels moyens.

Le saut, ainsi, ne se trouve pas dans la méthode d’exécution (assassinat par drone) mais dans la cible. Cette frappe n’avait pas pour but d’éliminer des terroristes, devenus des parias comme Ben Laden mais un officiel de haut-rang de la République islamique d’Iran. Et Georges Bush Jr. et Obama avait consciemment choisi à l’époque de ne pas donner l’ordre d’assassiner Soleimani, même s’ils en avaient l’occasion, car ils n’étaient pas sûrs des conséquences d’un approfondissement du conflit dans la région et s’inquiétaient de la perte de leurs alliés européens et d’agraver la position étasunienne au Moyen-Orient après deux décennies de guerre. Autrement dit, l’assassinat de Soleimani était et est purement une décision politique. Trump l’a prise et a même tweeté et répété dans son discours de mercredi que les États-Unis auraient dû le faire il y a plusieurs années. Le premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, qui a régulièrement poussé pour une politique plus guerrière des États-Unis contre l’Iran, et qui se trouve lui-même dans une situation interne délicate après avoir été accué de corruption, a été prompt à apporter son soutien à Trump.

Pourquoi maintenant ?

Il y a plusieurs hypothèses pour le timing pour expliquer la manœuvre de Trump. Certains analystes pointent la situation interne, compliquée par le processus de destitution, et considèrent l’attaque comme un cas à la Bill Clinton qui avait lancé une offensive militaire sur l’Irak, l’opération Renard du désert (Operation Desert Fox) empêtré dans une situation similaire en 1998.

Cependant, bien que la politique nationale et la campagne électorale ont, sans aucun doute, eu un impact, la clé réside encore dans la politique étrangère erratique, et jusque-là parsemée d’échecs, qui se réduit à l’usage de sanctions économiques, jusqu’à la guerre commerciale – et les tweets menaçants – comme tactiques sans d’autre stratégique que frapper pour négocier.

Les ennemis de l’Amérique, qui ne sont pas peu, n’ont pas manqué les signes de faiblesse. Parmi ceux-ci, le fait que Trump, avec sa « diplomatie personnelle » n’ait pas été capable d’empêcher le Corée du Nord d’obtenir l’arme nucléaire. Sa politique au Moyen-Orient est une autre faiblesse. Trump a abandonné l’approche « multilatérale » avec laquelle Obama avait essayé de contenir l’Iran, sans autre alternative que d’intensifier l’hostilité régionale envers le régime des ayatollahs en renforçant les alliances avec les ennemis de Téhéran : l’Arabie saoudite (à la tête d’un « front sunnite » complété par les Emirats Arabes Unis et les autres monarchies du golfe) et Israël. L’Iran a ainsi renforcé ses alliances, en particulier avec la Russie, une alliance par nécessité et scellée en Syrie. Plus récemment, l’Iran a signé un accord de libre-échange avec la China qui limite donc les sanctions américaines.
Au cours de l’année dernière, Trump a menacé l’Iran et s’est dérobé à deux reprises : la première quand l’Iran a abattu un drone militaire américain et quand les principales installations pétrolières saoudiennes ont été attaquées, un incident attribué au régime iranien. Cette fois, il en est allé autrement. Bien que les États-Unis aient répondu, par quelques bombardements « de routine » aux attaques des milices contre une de leurs bases militaires à Kirkouk (Irak), qui a coûté la vie à un mercenaire américain (un « sous-traitant » américain comme l’ont sobrement nommé les principaux titres de presse) ; il s’en est suivi le siège de l’ambassade américaine à Bagdad. Ironiquement, le secrétaire d’Etat, Mike Pompeo, et Trump avaient fait de la prise de l’ambassade à Benghazi (Libye) par des milices islamiques en 2012, qui avait conduit à l’assassinat de l’ambassadeur Christopher Stevens, une campagne sur la base de manquements à la sécurité contre la secrétaire d’Etat de l’époque, Hillary Clinton.

Le régime iranien n’avait pas prévu que les États-Unis répliqueraient de cette façon pour le siège de leur ambassade irakienne. Le but du régime était de rediriger les récentes manifestations qui ont lieu contre le gouvernement irakien et l’influence iranienne en Irak vers une mobilisation contre la présence des États-Unis. Ironie du sort, l’attaque de Trump pourrait avoir aidé l’Iran dans cette tâche.
Comme l’a résumé le général Mark Milley, le chef d’Etat-major des forces américaines, « la menace de l’inaction dépassait la menace de l’action ».

Le pari de Trump

Trump pariait sur le fait que l’Iran n’aurait pas la marge de manœuvre pour une réponse majeure à cause de sa situation économique précaire, de l’impopularité grandissane du régime théocratique qui a fait face à des vagues de mobilisations en Iran, en Irak et au Liban, mais aussi parce que l’Iran vient de perdre un de ses principaux stratèges militaires et de politique étrangère. Pourtant, c’est une entreprise qui n’a que peu de stratégie derrière elle. La réponse de l’Iran ne pouvait être que marginale, puisque le régime ne semble pas avoir la capacité ou la force d’attaquer une personnalité de l’administration américaine d’un rang comparable à celui qu’occupait Soleimani.

En raison d’une forte présence US dans la région, l’Iran n’avait pas à regarder bien loin pour trouver des cibles pour ses représailles. Rien que dans le Golfe, l’Iran avait de nombreuses options, des bases militaires américaines à des positions stratégiques comme le détroit d’Ormuz qui peut gravement perturber le marché pétrolier, avec des conséquences majeures pour l’économie mondiale.

Dans l’immédiat, Trump doit prendre une décision sur la présence américaine en Irak. Tout indique que le pays que George Bush Jr. avait envahi et occupé selon la stratégie néo-conservatrice de « redessiner la carte du Moyen-Orient » est en passe de tomber dans l’orbite iranienne. Le gouvernement irakien a en effet dénoncé l’attaque étasunienne comme une violation de sa souveraineté et son parlement a demandé le retrait des 5000 soldats et personnels militaires qui sont toujours déployés dans le pays. Finalement, l’impérialisme yankee continue de payer le coût de son énorme erreur de calcul qui a conduit à la seconde guerre du Golfe et s’est conclu par un renforcement des aspirations régionales iraniennes.

Le conflit dépasse de loin le Moyen-Orient, impliquant également l’Europe et d’autres puissances. Ni la Russie, ni la Chine n’ont intérêt à légitimer une politique impérialiste agressive des États-Unis qui pourrait les prendre pour cible dans le futur. La Russie a déjà une alliance tactique avec l’Iran et la Syrie et la Chine continue d’acheter le pétrole iranien défiant ouvertement l’embargo américain.

Il est important de souligner qu’au-delà des menaces de Téhéran, la réponse iranienne n’a pas été à la hauteur du meurtre brutal de Soleimani. Sans un tel scénario, et malgré les problèmes que les Etats-Unis ont eu avec l’aventure Trump (comme le vote au parlement irakien pour l’expulsion des troupes américaines et le cafouillage diplomatique qui s’en est suivi, des documents officiels envoyés au gouvernement irakien annonçant un retrait des troupes avant un rétropédalage de Trump), le président peut se vanter d’être victorieux, au moins pour les caméras, et de désamorcer le conflit qu’il a lui-même ouvert.

Au-delà de l’impasse possible de la situation, l’action de Trump a montré que les actions de l’impérialisme peuvent amener le monde au bord de la guerre, dans la poursuite de ses propres intérêts, avec les conséquences catastrophiques que cela implique.

Sans parler même des raisons qui ont poussé Trump à cette décision, il est indéniable d’affirmer que ces temps sont faits d’incertitude politique à niveau mondial. Il s’agit-là d’un exemple nouveau des antagonismes majeurs qui traversent les relations inter-étatiques à une époque de mobilisations populaires et de révoltes dans de nombreux pays. Partout dans le monde, il est urgent de récuser l’agression impérialiste et de développer les mobilisations comme celles au cœur de l’empire américain. D’ores et déjà, des manifestations ont eu lieu à New-York, des marches devant la Maison Blanche et dans des dizaines d’autres villes américaines. Si ces mobilisations sont encore de faible envergure pour le moment, elles sont symptomatiques de l’éveil continu de la classe ouvrière américaine et d’une opposition significative à la politique de Trump dans et hors les frontières étasuniennes.

Cet article a été travaillé à partir de l’article de Claudia Cinatti, « El ataque de Trump a Irán : ¿por qué ahora ? » publié initialement le 5 janvier sur LaIzquierdaDiario, disponible en anglais sur Left Voice. Ces journaux en ligne font partie du réseau international en huit langues LID, auquel appartient Révolution Permanente.

 
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