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La Izquierda Diario
14 de janvier de 2020 Twitter Faceboock

TEMOIGNAGE D’UNE MAITRESSE DE CONFERENCE ET ENSEIGNANTE A L’INSPE
« L’école est une entreprise comme une autre, tel est le message »

Révolution Permanente lance une campagne de témoignages des travailleurs de l’Éducation qui depuis la rentrée subissent la mise en application des réformes Blanquer.

Link: http://www.revolutionpermanente.fr/L-ecole-est-une-entreprise-comme-une-autre-tel-est-le-message

Je suis maîtresse de conférences et enseigne aux professeur.e.s des écoles en master MEEF. J’adore mon métier, j’adore mes étudiant.e.s, je suis ravie d’enseigner à des jeunes et des moins jeunes, issus de la classe populaire ou des petites classes moyennes qui ont le courage d’envisager ce beau et difficile métier. Mais je suis fatiguée.

Le métier d’enseignant chercheur peut sembler privilégié avec ses 192 heures par an de service statutaire et un certain prestige social. En réalité, c’est un métier où l’on travaille énormément, tout le temps, où la frontière vie professionnelle, vie privée est difficile à tracer. D’une part, les préparations, de cours, les corrections de copies sont d’autant plus lourdes que de « nouvelles maquettes de formation » sont élaborées tous les quatre ans. D’autre part s’y ajoute du “service” non ou mal quantifié : les tâches administratives, de plus en plus présentes, la participation à diverses commissions, les réunions, les surveillances d’examens, les suivis de mémoires, de stages, les aides informelles apportées aux étudiant.e.s qu’on ne va pas laisser en panique…et bien sûr les heures consacrées à la recherche.

En réalité notre service est calculé pour arriver aux 1607 heures annuelles de temps de travail de référence dans la fonction publique : 800 heures pour l’enseignement et les tâches y afférant et 800 heures consacrées à la recherche (rédactions d’articles, direction d’ouvrages, expertises scientifiques, participation à des séminaires, des conférences, des colloques, des comités de sélection, des jurys…). Dans la réalité, nous travaillons bien plus, y compris pendant les congés. Notre salaire est de 1800 euros nets en début de carrière, 3230 en fin, un peu plus si on obtient la hors classe. Mais on démarre en général tard dans le métier (moyenne d’âge 35 ans). Les études sont longues, le statut de vacataires fréquent. Pour avoir la moindre chance d’avoir un poste, il faut avoir une thèse excellente, dans un domaine « porteur », avoir publié en plus une douzaine d’articles, prouver une expérience d’enseignement dans le supérieur et, dans certaines disciplines, avoir obtenu les concours de l’École Normale Supérieure et de l’agrégation. Et tout cela n’est rien sans le bon réseau. Nous sommes des bêtes de concours et des bêtes de somme.

En ce qui concerne la recherche, une « culture de la compétition » domine, aggravée par le classement de Shangaï et la carrière se mesure souvent au nombre d’articles publiés dans des revues classées « A » et la participation à des projets de recherche bien côtés. Chaque article prend une énergie et un temps de travail énorme, surtout si l’on est incapable de recycler ses anciens articles et qu’on aime bien faire des trucs nouveaux (ce qui est une très mauvaise stratégie pour faire carrière). Ils sont ensuite expertisés avant publication, et il faut souvent les retravailler, sauf s’ils sont rejetés.
Les participations aux colloques se font avec un budget fixé par nos laboratoires. Le nôtre nous donne 800 euros par an, donc il faut économiser. Mais nous n’avons pas le droit de prendre nous-mêmes un hôtel ou des billets pas chers car il faut passer par le marché de l’université plus coûteux. Donc, soit on fait moins de colloques, on risque une sanction administrative, on se prive d’occasions d’échanger avec les collègues, soit on paye de sa poche.

En ce qui concerne les tâches d’enseignement, les conditions se sont terriblement dégradées. L’université pour faire des économies (appelées souvent hypocritement « pédagogies innovantes », « mutualisation ») nous demande, de réduire le nombre d’heures de cours et d’augmenter la taille des groupes d’étudiant.e.s. Dans le master MEEF, en plus des changements de maquettes, nous sommes amenés à revoir nos formations régulièrement, les réformes s’enchaînent, nous épuisent, nous empêchent de construire une formation solide. Il faut tout recommencer, à chaque nouveau programme de l’école primaire (2002, 2008, 2015 et leurs -gros- « réajustements » en 2018), à chaque réforme de la formation des maîtres (l’IUFM créé en 1990 a connu la réforme de la mastérisation en 2008, est devenu ESPE en 2013 puis INSPE en 2019).

S’y ajoute l’obsession de l’évaluation par compétences qui va du référentiel de compétences qui rigidifie effroyablement les comptes-rendus de stages à des questions de concours demandant aux étudiant.e.s de déterminer les objectifs et les compétences d’apprentissage. L’origine de ces termes, de ce fonctionnement est issu du monde de l’entreprise. L’école est une entreprise comme une autre. Tel est le message.

Les enseignant.e.s débutant.e.s découvrent donc ce métier complexe, dans de mauvaises conditions (depuis 2013, mi-temps dans les classes, mi-temps à l’université, à 1400 euros par mois). Les cours ne sont pas assez différenciés, alors qu’ils/elles enseignent de la petite section au CM2. Leurs problématiques ne sont pas les mêmes. Ils sont frustrés, moi aussi. La formation est donc insatisfaisante, pour toutes les raisons que je viens d’évoquer, mais aussi parce que le concours actuel, en fin de première année, est déconnecté du terrain, trop individualiste, trop compétitif, trop opaque, et parce qu’on ne forme pas un prof en 2 ans. La
réforme en cours de la formation des maîtres apporte de mauvaises réponses à de bonnes questions. D’une part le concours – dont les contenus ne semblent guère progresser - est reporté en fin de deuxième année de master, ce qui entraîne bien des interrogations sur la future rémunérations des étudiant.e.s qui ne seront plus stagiaires mais alternant.e.s. D’autre part, l’essentiel de la nouvelle formation, dont les volumes sont désormais imposés par le ministère de l’éducation nationale, se concentre sur le français, les mathématiques et le fonctionnement de l’école primaire, avec un nombre d’évaluations accablant. Toutes les
autres disciplines sont réduites à un nombre d’heures ridicule et la formation accorde de moins en moins de place à la polyvalence du métier de professeur.e des écoles.

On me reproche parfois de ne pas être constructive. J’essaye juste de résister à la dégradation, de continuer à faire aussi bien avec de moins en moins de moyens, comme on nous le demande constamment. Mais je n’y arrive plus. Par exemple, depuis quelques années, les dossiers que doivent rendre les étudiant.e.s sont dématérialisés. Ils les déposent sur une plateforme, je les télécharge. Donc, soit je corrige sur écran, et je ne peux pas faire d’annotations pour aider les étudiant.e.s à progresser, soit j’imprime, j’agrafe, ce qui me prend des heures. Et j’ai 15 jours.Je sens que je lâche un peu, je commence à me dire bon ben je fais mal et tant pis. Ce sont les étudiant.e.s qui me font tenir, leur réel désir d’apprendre ce métier. Mais pour combien de temps ?

Et la loi de programmation pluriannuelle pour la recherche (LPPR) qui sera discutée fin janvier 2020 va encore durcir nos conditions de travail. Les rapports préparatoires annoncent notamment, pour les enseignant-e-s et chercheurs-euses :
- la fin des 192h de service et la modulation de service obligatoire
- le non-paiement des heures complémentaires (actuellement rémunérées 31,44 € net.)
- le renforcement de la logique managériale : les laboratoires « excellents » en recherche
auront moins de charges d’enseignement et plus de primes et de dotations au détriment des
soit-disant « moins excellents »
- le renforcement des CDI prenant fin avec le financement de projets de recherche et des titularisations encore plus rares et tardives.

Ce sera une nouvelle étape dans la mise en place d’une université à deux vitesses. Quelques universités d’excellence seront encore mieux financées et attireront quelques étudiant-e-s d’origine favorisée. Les autres n’auront accès qu’à un système universitaire délaissé, limité au niveau licence pour l’essentiel, avec des personnels toujours plus précaires, sans moyens pour mener à bien leurs recherches.

 
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