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La Izquierda Diario
11 de février de 2020 Twitter Faceboock

Répercussions internationales
Crise politique en Allemagne. Vers la fin de l’ère Merkel ?
Max Demian

La démission d’Annegret Kramp-Karrenbauer (« AKK »), la dauphine de Merkel à la tête de la CDU, ouvre une crise politique aux répercussions internationales.

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 Crédits photo : Odd Andersen / AFP

C’est un coup de théâtre assez énorme, bien que relativement prévisible. Annegret Kramp-Karrenbauer avait multiplié les erreurs tactiques et n’avait jamais réussi, quatorze mois après son élection à la tête de la CDU, à asseoir son autorité sur un parti divisé. Elle a fait l’objet de critiques internes tant de la part des centristes du CDU (qui estiment qu’elle ne tient pas assez fermement la droite du parti) que de l’aile droite (qui eux considèrent que les concessions faites au centre lui font perdre du terrain par rapport à l’AfD). Pourtant, au-delà des erreurs tactiques et du moment conjoncturel qui a servi de catalyseur (en l’occurrence l’alliance régionale entre l’AfD et la CDU), l’Allemagne connaît une instabilité politique structurelle qui s’est intensifié ces derniers mois dans un contexte d’essoufflement de son modèle de croissance économique. Cette démission provoque une crise de succession au sein de la CDU. Les conséquences de cette crise dépasseront largement les querelles internes, et auront des effets sur le reste de l’Europe.

De la crise de Thuringe à la crise de succession

Tout débute en Thuringe, à la suite d’une élection locale, le 5 février dernier. Contre toute attente, le candidat d’un petit parti libéral, le FDP, est élu avec les voix de la CDU et de l’AfD. Rompant avec la ligne historique du parti réaffirmée par Kramp-Karrenbauer au moment de son élection à la tête du parti, une frange de la CDU s’est donc décidée à tenir tête ouvertement à sa dirigeante en collaborant avec l’AfD - et ce par opportunisme électoral. C’est surtout la façon dont cette crise a été gérée qui est a été un catalyseur de la démission de la dauphine de Merkel, élue à la tête de la CDU après la démission de cette dernière.

« Pour Mme Kramp-Karrenbauer, la gestion de cet épisode a d’emblée viré au cauchemar relate Le Monde. Le jour de la victoire de M. Kemmerich, elle a immédiatement réclamé la tenue de nouvelles élections en Thuringe. Pour cela, une majorité des deux tiers des élus régionaux de ce Land d’ex-Allemagne de l’Est était nécessaire, dont notamment ceux de la CDU. Or ceux-ci ont tenu tête à la présidente du parti, qui n’est pas parvenue à imposer son autorité malgré sa venue, jeudi soir, à Erfurt, pour une réunion de plus de cinq heures avec les élus conservateurs de Thuringe. Défiée par l’aile droite de la CDU, qui a ouvertement enfreint la règle de non-coopération avec l’AfD fixée au congrès de Hambourg, en décembre 2018, congrès au cours duquel « AKK » s’était fait élire à la tête du parti, Mme Kramp-Karrenbauer était aussi critiquée, en interne, par certaines figures de l’aile centriste. Celles-là même qui l’avaient pourtant portée au pouvoir lui reprochaient d’avoir insuffisamment anticipé l’épisode de mercredi, en Thuringe, en négligeant de cadrer les choses en amont, alors que, depuis les élections régionales du 27 octobre 2019, plusieurs élus régionaux de la CDU avaient laissé entendre qu’ils étaient prêts à tout pour éviter la réélection du ministre-président sortant, Bodo Ramelow, membre du parti de gauche Die Linke, quitte à coopérer avec l’AfD. »

Politiquement, ce n’est par ailleurs pas le premier impair commis par « AKK. » Déjà au moment des élections européennes, cette dernière avait tenu des propos pour le moins hasardeux pour expliquer l’excellent score réalisé par les Verts qui, avec 20% des voix, venaient talonner la CDU et ses 28% (un score historiquement faible). En effet, alors que des influenceurs sur Youtube avaient appelé à voter contre la CDU, Kramp-Karrenbauer avait évoqué une « manipulation électorale » et suggéré la création de « règles » pour l’espace digital – des propos qui avaient provoqué de vives critiques, y compris en interne.

Plus concrètement, AKK a hérité des contradictions structurelles dont souffre le CDU – et par extension les partis de "centre" de tous les pays européens -, des contradictions qui menacent aujourd’hui de se transformer en véritable crise politique si la CDU venait à quitter la coalition péniblement formée il y a un an. Le Figaro relève à juste titre combien Kramp-Karrenbauer « n’est jamais parvenue à asseoir son autorité sur des chrétiens-démocrates profondément divisés entre le courant social de la chancelière, qui a ancré son parti au centre, et une aile conservatrice qui lui reproche d’avoir ainsi ouvert l’espace à l’extrême droite. »

Il est donc fort probable que l’on assiste dans les jours et semaines qui viennent à une véritable guerre intestine pour la succession à la tête de la CDU et une surenchère à droite ; d’autant que les élections pour la chancellerie se tiendront l’an prochain. Chacun des potentiels successeurs cherchera donc à influer et trancher sur la ligne politique parmi les tendances contradictoires qui déchirent la CDU. Derrière les manœuvres électorales et tactiques, de véritables divergences stratégiques s’expriment dans les lignes politiques et ce sur des thèmes majeurs. La tendance à l’instabilité et la polarisation politiques, qui avait jusque là épargné l’Allemagne, commence à prendre des proportions dont les conséquences concerneront toute l’Europe.

Crise économique, crise politique : les contradictions du modèle allemand

Les difficultés économiques que rencontre l’Allemagne entretiennent un rapport évident avec les difficultés structurelles rencontrées dans la sphère politique et parlementaire. L’incapacité de la CDU à élire son successeur, et l’absence de stabilité du système politique allemand viendront probablement alimenter en retour les tendances à l’instabilité économique. Stratfor, think-tank de géopolitique, résume la situation : « si le gouvernement allemand dispose des fonds nécessaires pour réagir au ralentissement économique, il lui manque l’unité politique nécessaire pour relancer la croissance en toute confiance grâce à un plan de relance global. Et cela, combiné à un afflux d’incertitude mondiale, limitera la marge de manœuvre du pays pour une reprise rapide. »

Du point de vue économique, l’Allemagne connaît en effet un ralentissement marqué de sa croissance (et a frôlé la « récession technique » de très peu), conséquence combinée de la guerre commerciale, du recul des échanges mondiaux, du vieillissement démographique et de la difficulté plus générale à trouver de nouveaux moteurs pour l’investissement (la productivité allemande, bien que très élevée, stagne - comme pour le reste des pays occidentaux).

Sans pouvoir résumer l’ensemble des conditions économiques à une donnée unique, on peut toutefois constater à quel point la chute de la production industrielle, moteur central de l’économie allemande, est représentative d’un essoufflement de son modèle économique : « En décembre, la production industrielle a enregistré son repli le plus marqué depuis plus d’une décennie, indique Le Figaro. Selon les chiffres publiés vendredi par l’office de statistiques, Destatis, celle-ci a chuté de 3,5 % au dernier mois de l’année. Sur un an, le recul atteint près de 7 %. A travers ce chiffre, note le journal, c’est tout le modèle économique du pays, construit sur l’exportation et le libre-échange qui flanche. Le Brexit, l’arrivée à la Maison-Blanche d’un président américain protectionniste et ses offensives commerciales contre le Chine, autant de partenaires essentiels à la santé économique du pays, font vaciller l’industrie nationale, et en premier lieu le secteur automobile, auquel un emploi sur sept est directement ou indirectement lié. »

Finalement, la fin de règne de Merkel aura des conséquences qui dépassent le cadre national : les conséquences seront assez importantes pour l’Europe au moment où le Brexit s’annonce plus compliqué que ce que laissent présager les propos assez tonitruants de Johnson, et où Trump menace l’UE d’imposer de nouveaux droits de douane. Conscient des risques inhérents à l’affaiblissement de l’hégémonie allemande, garante d’une forme « d’équilibre » néolibéral au sein de l’Union Européenne, le journal néolibéral Financial Times s’inquiète des effets à moyen-terme de cette crise politique : « Une période prolongée d’introspection politique allemande comporte des risques plus larges. Le système multilatéral a été déstabilisé par Donald Trump aux États-Unis et Brexit au Royaume-Uni, et la progression du nationalisme populiste non seulement dans les nouveaux membres de l’UE de l’ex-communisme oriental, mais aussi dans plusieurs anciens États membres occidentaux. L’énergique président français Emmanuel Macron pourrait se réjouir de pouvoir voler la vedette, mais sans un partenaire de poids à Berlin, il aura du mal à obtenir beaucoup de substance. Pour que la CDU puisse sortir de son examen de conscience revitalisée et avec un digne successeur de Mme Merkel en place, il est vital non seulement pour l’Allemagne, mais pour toute l’Europe. »

Enfin, une autre tendance concerne les effets que l’instabilité politique allemande pourrait avoir sur la France, avec la possibilité d’affaiblir en retour Macron et sa posture européenne. Si ce dernier a tenté, du moins dans les discours, d’imposer la France au centre du jeu européen au milieu du marasme ouvert par le Brexit, la débâcle politique de l’Allemagne risque de rendre caduque toute proposition formulée à échelle européenne par le président français. Une difficulté supplémentaire pour celui qui avait fait de l’Europe un enjeu central de son quinquennat ; d’autant que la question européenne sera probablement un point important de la campagne de Macron, et que se tiendront l’an prochain les élections en Allemagne pour élire la chancellerie – un an avant les élections présidentielles en France, donc.

 
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