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La Izquierda Diario
15 de mars de 2020 Twitter Faceboock

Coronavirus
Les pandémies, ça n’arrive pas que dans les films
Andrea D’Atri

Un virus inconnu et mortel se propage dans la ville. La population, désespérée face à la propagation de l’infection et aux morts subites, se rue aux supermarchés, alors que les politiques sous-estiment la pandémie perdant un temps précieux pour freiner ses effets. Quand ils décident de mettre la ville en quarantaine, peut-être est-il déjà trop tard. Ils recourent aux forces répressives pour forcer leur domination sur une population désespérée et terrorisée par la propagation d’une maladie mortelle sur laquelle n’est aucune information fiable n’est diffusée.

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Illustration : Brueghel l’Ancien, Le Triomphe de la mort, 1562, conservé au musée du Prado à Madrid.

Désormais, Virus, le film du réalisateur sud-coréen Kim Sung Su, sorti en 2013, devra probablement inclure dans son générique la légende qui dit : « Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. » Car les coïncidences avec la pandémie de coronavirus COVID-19 sont stupéfiantes.

Les pandémies sont omniprésentes dans l’imaginaire collectif, de l’Ancien Testament à Netflix en passant par les grandes productions hollywoodiennes. Les sources d’inspiration ont probablement été certaines des pandémies les plus meurtrières de l’histoire, qui, malgré leurs grandes différences, surprennent par leurs similitudes.

La peste noire : quand les cadavres étaient des armes biologiques

Une des pandémies les plus dévastatrices a été celle connue sous le nom de « peste noire », qui s’est propagée durant plusieurs années au XIVème siècle et dont il a été prouvé qu’elle a causé la mort de 25 millions de personnes en Europe, ce qui équivaut à un tiers de la population du continent à ce moment-là. L’hypothèse la plus courante est qu’il s’agissait de la propagation d’une bactérie provenant des rats et des poux.

Toutefois, certains soutiennent que cette épidémie ne se serait pas étendue autant, si ce n’était à cause de la stagnation de l’économie agricole en raison de différents facteurs climatiques mais aussi de la mise en culture de terres à bas rendements agricoles, causant une baisse de la productivité qui a abouti à une détérioration de l’alimentation. Dans ce contexte, les bactéries ont exterminé une population qui avait vu ses défenses immunitaires faiblir drastiquement. La pression fiscale exercée par les seigneurs féodaux sur les paysans morts de faim aurait ainsi accéléré les évènements qui ont fini par détruire ce système et laisser place à l’ère moderne.

La peste noire reste inscrite dans l’imaginaire collectif comme une des premières utilisations d’armes biologiques qui alimentent aujourd’hui des scénarios de science-fiction ou des théories conspirationnistes et qui sont le secret le mieux gardé de la science militaire des grandes puissances. Une ville qui aujourd’hui est ukrainienne, mais qui, au Moyen-Âge, fut disputée par les Génois et les Vénitiens, a été assiégée par les Tartares en 1346.

« Avec des pertes dans leurs rangs causées par la peste noire et incapables d’atteindre la reddition de la ville assiégée, les Tartares jetèrent les cadavres "pestilentiels" de leurs soldats, par-dessus les murs, avec des catapultes. »

Et, comme dans toute pandémie, les présupposés sociaux furent aussi alimentés par les classes dominantes pour trouver rapidement un « bouc émissaire ». En Europe, les populations juives furent rapidement accusées d’être la cause de l’épidémie, ce qui s’accompagna de leur persécution et de leur expulsion des villes.

La grippe espagnole : quand les moyens de transports modernes propagent une infection dans différents lieux très éloignés

La pandémie de grippe de 1918 a atteint une gravité exceptionnelle, alors qu’on estime aujourd’hui qu’entre 50 et 100 millions de personnes de tous les âges moururent en un an à cause de ce virus, et que ce chiffre représente entre 10% et 20% des contaminés.

Sur la base de ces hypothèses, on peut estimer qu’un tiers de la population mondiale en 1918 a été contaminé par cette grippe mortelle qui pourrait avoir tué 25 millions de personnes les premiers mois. Dans certaines régions de Chine, 40% de la population est morte, en Espagne 1%. En Inde, on estime que 17 millions de personnes ont succombé. Sur une population indigène de 80 personnes en Alaska, 78 sont morts en une semaine.

« Bien qu’elle n’ait pas eu le taux de mortalité le plus élevé, l’Espagne a gardé le nom de cette grippe pour son histoire. Étant donné qu’elle est restée neutre pendant la Première Guerre Mondiale alors en cours, l’Espagne a été un des pays qui n’a pas censuré les informations sur la grippe et ses conséquences létales ».

Comme dans les pires films de science-fiction, les soldats mobilisés de la Première Guerre mondiale ont aidé, involontairement, la propagation d’une grippe plus mortelle que les armées en guerre. Et tout comme aujourd’hui les gouvernements se précipitent pour annuler les vols internationaux, car la propagation du coronavirus augmente par les voyageurs, la modernisation du système de transport au début du 20ème siècle a été un des facteurs qui a permis à la pandémie de s’étendre plus rapidement vers des aires géographiques lointaines.

La « peste rose » : punitions divines, homophobie, racisme et théories conspirationnistes

A partir de 1983, quand est découvert le Sida (syndrome d’immunodéficience acquise), plusieurs millions de personnes meurent dans le monde entier sans que l’on puisse même savoir combien de personnes sont affectées par le virus (VIH), puisque tous les porteurs ne développent pas le syndrome et ses manifestations physiques.

La première trace de l’infection se trouve dans un rapport médical de 1981, qui faisait allusion à d’étranges symptômes similaires à la pneumonie, découverts sur cinq hommes blancs, gays et californiens, sans liens entre eux. Peu après, la relation entre ces symptômes et d’autres qui ressemblaient à ceux du cancer de la peau fut notée.

« Les patients meurent et, très rapidement, les préjugés homophobes alimentés par le fondamentalisme religieux et la droite conservatrice se répandent plus vite que le virus. »

On commence à parler de « peste rose », bien qu’il soit vite établi que le virus affecte aussi les usagers de drogues par intraveineuses, les personnes transfusées et les femmes hétérosexuelles.

Toutefois, l’OMS n’a suivi l’affaire qu’en 1988, quand est créé le Programme Mondial de lutte contre le Sida. En 1996, est décompté le plus grand nombre de nouvelles infections, avec 3.5 millions de contaminés. Aujourd’hui, le Sida affecte plus de 40 millions de personnes et, bien que dans les pays les plus développés, le nombre de personnes infecté par le VIH a significativement baissé grâce à l’éducation sexuelle et à la mise à disposition d’informations de prévention, et aussi grâce aux traitements par trithérapie qui réduisent significativement le taux de mortalité, dans les pays pauvres les chiffres demeurent alarmants. Dans certains pays africains, 25% de la population est encore infectée.

Au début, les théories conspirationnistes imputent la maladie à un accident dans un laboratoire où des armes biologiques auraient été développées pour être utilisées dans la « Guerre froide » entre les États-Unis et l’Union Soviétique. Cependant, au XXIème siècle, l’hypothèse supposée dès le départ, selon laquelle le virus provenait d’une espèce de chimpanzé africaine, est entièrement démontrée. Cette hypothèse est aussi instrumentalisée à des fins, homophobes et xénophobes, bien que des preuves indiquent que l’infection a pu être passée du singe à l’homme par voie sanguine, via des blessures causées par la chasse. 

Aujourd’hui, la science soutient que l’origine de la pandémie remonte à 1920 et que les transformations des circuits de transports et d’autres changements sociaux ont causé la propagation mondiale du virus dans les années 1960.

Selon les données de l’ONU, seule la moitié des personnes touchées actuellement ont accès au traitement. Ainsi, le SIDA, loin d’être une punition divine – comme l’expliquent certains représentants de croyances fondamentalistes – apparaît comme un des fléaux typiques d’un système où les règles dictées par l’appropriation privée des profits règnent, tandis que les pertes économiques, les destructions écologiques mais aussi la dégradation des conditions de vie, sont en revanche largement socialisées...et sans réserve.

Socialisme ou barbarie

Comme toutes les pandémies de l’histoire, malgré le développement scientifique, le coronavirus n’a pas échappé aux hypothèses conspirationnistes qui l’associent à la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis et au développement des armes biologiques, ni aux épisodes xénophobes selon lesquels les agents de contamination seraient les migrants chinois et les touristes des différents pays européens. D’ailleurs, comme en d’autres temps, le développement du transport a contribué à la rapidité de sa diffusion et, malgré le nombre d’informations que nous possédons, contrairement aux temps médiévaux, des rumeurs ont circulé qui recommandaient des traitements ridicules pour éviter l’infection, sans aucune base scientifique. 

« Bien que la bactérie de la peste noire ne ressemble pas à celle de la grippe espagnole ou que la grippe espagnole ne partage pas le génome du VIH ou du covid-19, toutes ces pandémies ont une chose en commun : elles se diffusent et continuent de se diffuser dans des sociétés où les infrastructures et les ressources disponibles pour leur faire face sont inégales ».

Ce n’est pas pareil de s’attaquer à l’infection dans des pays impérialistes ou dans des pays pillés par l’impérialisme, l’accès à ces ressources n’est pas non plus le même pour les classes dominantes ou pour les travailleurs, les populations migrantes et autres secteurs qui subissent des discriminations. 

Comme l’écrivait la révolutionnaire internationaliste Rosa Luxembourg en 1915, dans sa fameuse Brochure de Junius : « Friedrich Engels a dit un jour : "La société bourgeoise est placée devant un dilemme : ou bien passage au socialisme ou rechute dans la barbarie." Jusqu’ici nous avons lu ces paroles sans y réfléchir et nous les avons répétées sans en pressentir la terrible gravité. […] Nous sommes placés aujourd’hui devant ce choix : ou bien triomphe de l’impérialisme et décadence de toute civilisation, avec pour conséquences, comme dans la Rome antique, le dépeuplement, la désolation, la dégénérescence, un grand cimetière ; ou bien victoire du socialisme, c’est-à-dire de la lutte consciente du prolétariat international contre l’impérialisme et contre sa méthode d’action : la guerre. »

Et pourquoi pas aussi contre les pandémies. Car, légèrement différent sous certains aspects, et très ressemblant sur d’autres, le coronavirus sera une nouvelle pandémie qui montrera que, bien que ses racines se situent dans la biologie, la société capitaliste a le champ libre pour le transformer, le diffuser et conditionner sa létalité pour qu’il affecte différemment les secteurs les plus exploités et opprimés.

Traduction : Nora Pardi

 
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