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21 de mars de 2020 Twitter Faceboock

Covid-19
Enquête. D’où vient la pénurie de masques dans les hôpitaux ?
Petra Lou

Face à la crise sanitaire mondiale du coronavirus, en France et ailleurs le matériel sanitaire élémentaire comme les masques manque cruellement. Comment en est-on arrivés à ce stade d’impréparation totale de la part de l’État face à cette crise ? Et si les gouvernements successifs étaient eux-mêmes coupables d’avoir, depuis des décennies, organisé la casse de la santé publique ?

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Seuls certains masques, dit FFP2 ou FFP3 sont efficaces pour se protéger du coronavirus. Crédit Photo : LP/Philippe Lavieille

Système D pour les hôpitaux en pleine crise sanitaire

Face à la crise sanitaire du covid-19, les hôpitaux sont en première ligne de sa gestion, et aujourd’hui, le constat que met en lumière cette crise mondiale est très clair : un bilan de morts et contaminations catastrophique, comme par exemple en Italie où le nouveau record journalier s’élève à 627 morts, résultat de décennies de cures d’austérité et de casse des services publics, dont la santé.

Jamais on a hospitalisé autant de personnes, et les hôpitaux et services d’urgence sont déjà en train d’exploser. Un manque de lits, comme à l’hôpital Louis Pasteur de Colmar où il n’y a plus de place en réanimation, de personnel et de matériel élémentaire à la prise de soins ainsi qu’à la protection des patients et soignants. Sur le 20H de France 2, Dr Eric Thibaud, médecin-chef des urgences de cet hôpital raconte la méthode système D que l’hôpital public est désormais obligé d’utiliser : « On a récupéré des gels hydro alcooliques auprès des bureaux de votes, il y a un karting qui nous a proposé des tenues manches longues en tissu qui feront très bien l’affaire ».

Depuis la détection du premier cas de coronavirus en France, le 24 janvier, les personnels de santé ne cessent de répéter : ils manquent de masques. Dans les hôpitaux, un infirmier au CHU Bordeaux Pellegrin nous raconte : « déjà, les masques chirurgicaux ne sont pas homologués pour un virus comme le corona. Mais dans certains hôpitaux, où les masques manquent cruellement, des personnels utilisent des masques qui périment au bout de 3 heures après utilisation. Dans certains services, il n’y en a pas du tout, et pas n’importe lequel : les laboratoires de virologie, dans lesquels est manipulé le virus, ils n’en ont pas un seul ! », et il ajoute « dans les services, il y a systématiquement une trousse de pharmacie, elle est obligatoire. D’habitude elle contient des dolipranes, des pansements, désinfectants... en pleine crise sanitaire, elles sont vides, on nous donne juste du sérum phi et des compresses ! ».

Mais cette situation n’est pas seulement dans les hôpitaux, en première ligne de la gestion de la crise, où les masques manquent, mais également dans tout le corps de la santé comme les laboratoires de ville, les personnels qui s’occupent des personnes âgées, dans les EHPAD ou à domicile. C’est aussi le cas pour tous les secteurs qui continuent, malgré le confinement, à travailler, comme dans les supermarchés notamment, où le personnel n’est en rien protégé du virus.

Il existe deux types principaux de masques. Les FFP2 (Filtering Face Piece de 2e niveau) protègent efficacement ceux qui les portent, ils sont destinés au personnel médical en priorité. Les masques chirurgicaux sont quant à eux des dispositifs « antiprojection », qui protège l’entourage de celui qui le porte et qui peut être contaminé.

Ce mardi 17 mars, Olivier Véran, ministre de la Santé, a assuré sur France Inter que « Nous avons assez de masques aujourd’hui pour permettre aux soignants d’être armés face à la maladie et de soigner les malades » en émettant lui-même un doute sur les stocks pour les prochaines semaines « mais en fonction de la durée de l’épidémie, nous ne savons pas si nous en aurons suffisamment à terme ». Ce manque de masques nous met face à plusieurs interrogations : quels sont les stocks immédiatement disponibles ? Et quelles sont les capacités industrielles pour en produire à une échelle de masse ?

Dans un courrier adressée à une élue, un médecin hospitalier de Grenoble livre ce constat ahurissant : « les stocks sont très faibles. Aussi, en prévision, les équipes d’hygiène nous demandent de ne pas jeter les masques en fin de journée qui sont récupérés pour pouvoir être réutilisés après stérilisation, si la situation tourne à la catastrophe. »

Comment cette situation est-elle possible, alors qu’en 2011 le Haut conseil sur la santé publique validait l’efficacité de la protection des masques de soins et respiratoires en cas de crise importante comme le SRAS, qui était déjà un virus de la famille des coronavirus ? Ce conseil avait même émis une nouvelle stratégie à adopter concernant ses stocks, en proposant d’équiper de FFP2 tous les professionnels de santé, et des masques chirurgicaux pour le reste des professions en dehors de la santé.

Où sont les stocks de masques ?

Pour répondre à ces interrogations, il faut revenir loin en arrière, à des décisions prises par l’État sur les stocks. À partir de 2010, les plans gouvernementaux de défense et sécurité qui définissent ces stocks stratégiques en cas de crise, ont décidé de ne pas renouveler certains stocks périssables. En effet, les masques ont leur propre date de péremption officielle (entre 6 mois et un an, selon notre source au CHU de Bordeaux). Jérôme Salomon, directeur général de la Santé, lors de son point de situation quotidien mardi, a expliqué qu’il existait des stocks stratégiques de masques chirurgicaux, mais sans mentionner les réserves nationales de FFP2.

Quant aux informations sur le volume, la localisation et la date de péremption du stock actuel, aucune donnée n’a encore été dévoilée. Jeudi, l’exécutif faisait la promesse de communiquer rapidement sur ces chiffres : « On fait l’état des lieux » a affirmé un proche du dossier. Le 3 mars, quasiment un mois après le premier cas de coronavirus détecté en France, le ministre de la Santé déclarait qu’il n’y a pas de « stock d’Etat de masques FFP2 », « le stock national, en janvier, était nul en masques FFP2 et comptait 150 millions de masques chirurgicaux  »

Après les commandes qui avait été faites post-grippe A (H1N1), les stocks étaient au plus haut et c’est pourquoi il n’y eut pas de nouvelles commandes à ce moment là. Selon cet extrait d’une note confidentielle de la direction générale de la santé en 2011, récupérée par Franceinfo, la France disposait de 600 millions de masques FFP2, en accord avec la “valeur cible fixée”.

Mais comme nous l’écrivons ci-dessus, les masques ont une date de péremption. Un nouveau fonctionnement de la part des plans gouvernementaux a été mis en place, pour gérer les stocks d’année en année par la ministre de la Santé.

Le 27 juillet 2011, dans une note au ministre de la Santé «  relative au statut des stocks stratégiques de l’Etat  », la Direction générale de la Santé considère que « pour l’année 2012, le renouvellement d’une partie du stock de masques chirurgicaux et FFP2 ne semble pas justifié ». À plusieurs reprises, on souligne les « enjeux financiers » de la stratégie de renouvellement des stocks.

Un document du SGDSN (Secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale), daté du 16 mai 2013, définit une nouvelle « doctrine de protection des travailleurs face aux maladies hautement pathogènes à transmission respiratoire », faisant en sorte que «  la protection des travailleurs relève de la responsabilité des seuls employeurs » : une manière de se déresponsabiliser et de donner aux patrons le choix de protéger ou non ses salariés. Ainsi, les réserves d’État de FFP2 fondent, puisque la responsabilité est donnée à chaque établissement.

Cette « doctrine » vaut pour le public mais aussi pour le privé, pareil pour les hôpitaux ou les médecins de ville ; c’est donc à leur charge d’assurer leurs stocks de masques FFP2. C’est une volonté de décentraliser la commande et la gestion des masques qui est mise en place. À l’époque, le SGDSN avait considéré qu’il était préférable de s’appuyer sur la capacité de la production industrielle de masques chinoise. Sauf qu’aujourd’hui dans une période de crise sanitaire mondiale, la Chine n’a bien évidemment pas pu maintenir ses exportations, réduisant drastiquement les importations de masques en France. S’il existe des fabricants de masques en France, l’épidémie défie tous les calculs : seulement dans l’hexagone, on a désormais besoin de 50 millions de masques chaque semaine, contre 4 à 5 en temps normal. Si Florence Parly, la ministre des Armées, a annoncé que cinq millions de masques des stocks de l’armée seraient mis à disposition du ministère de la Santé, on voit bien que c’est largement insuffisant quant à l’urgence qui est posée. Si le stock est estimé par les autorité à 600 millions de masques en France, cela ne permettra une avance de seulement une dizaine de jours.

Gestion catastrophique de la crise par le gouvernement

Dans un contexte de telle épidémie, le gouvernement a son “plan pandémie grippal” (PPG), et certains proches du dossier estiment un retard dans la mise en oeuvre de ce plan : « En l’activant dès l’émergence de la crise à Wuhan et le premier cas en France (le 24 janvier), on aurait pu voir où en étaient les stocks et relancer la production ». Ce plan aurait pris du retard pour son activation car il n’est pas adapté au covid-19, dans la mesure où il ne prévoit pas de confinement.

Dans Le Monde, Jérôme Salomon explique même qu’ils ont bloqué les commandes de masques, y compris des hôpitaux, pour éviter «  la raptation par des pays étrangers  » : face à une crise sanitaire mondiale, le gouvernement français veut gérer la crise seulement entre les frontières de l’hexagone, laissant face à cette crise des situations s’empirer dans les autres pays, même quand ils sont voisins, à l’image de l’Italie.

Mais cette catastrophe sanitaire est en fait le résultat de décennies de néolibéralisme, qui ont imposé des cures d’austérité et en organisant la casse du service public, dont la santé, auquel ont participé les gouvernements successifs, qui s’était particulièrement aggravé lors de la crise de 2008. Dans les hôpitaux, coupes budgétaires et manque de personnels sont la nouvelle règle depuis plusieurs année : à titre d’exemple, 100 000 lits ont été fermés en 20 ans. Et ce n’est pas faute d’avoir essayé de se battre contre cette destruction, les hospitaliers, dont le service des urgences en premier lieu, se sont battus dans plusieurs grèves pour dénoncer cette casse de la santé publique. Sur les réseaux sociaux, des photos de soignants circulent avec des pancartes interpellant le président : « vous pouvez compter sur nous, mais l’inverse reste à prouver » et de nombreuses interpellations lors des visites de celui-ci.

Face à la crise : nos vies valent plus que leurs profits !

L’union nationale que prône le gouvernement pour faire face à la crise peut voler en éclats dans ce contexte, y compris sur des questions techniques sanitaires aussi cruciale que les masques.

Dans certains cas, plusieurs entreprises ont modifié leur production, pour produire plus de matériel sanitaire, comme c’est le cas dans la Drôme pour la société 1083 qui fabrique des jeans made in France, les ouvriers se sont mis à coudre des masques depuis quelques jours ou LVMH avec sa production de gel hydro alcoolique. Pour les masques, cela a pu être possible selon un modèle mis à disposition par le CHU de Grenoble, qui a été largement relayé dans le public parce qu’il manque cruellement, même dans les hôpitaux. Mais au-delà de quelques capitalistes qui se veulent philanthropes, il faut que toutes les entreprises soient réquisitionnés pour reconvertir leur production industrielle en matériel sanitaire qui manque cruellement.

Face à un gouvernement qui traverse une crise de légitimité très forte depuis les derniers mouvements, et qui risque de se dégrader encore plus avec sa gestion de la crise sanitaire, nous n’avons rien à attendre de ces pompiers-pyromanes qui ont cassé le service de santé publique ces dernières années avant de louer leurs prouesses aujourd’hui. Comme nous l’avons développé dans d’autres articles, le confinement imposé aujourd’hui, avec des tournants de plus en plus répressifs, exclut pourtant nombre de secteurs contraints de travailler dans des conditions à haut risque de contamination, sans matériel à disposition pour se protéger. Il exclut également nombre de personnes sans abri, mal-logées qui les rendent d’autant plus vulnérables qu’ils ne sont livrés qu’à eux-mêmes dans la rue. Il faut ainsi exiger la réquisition de logements vides pour ces personnes, du matériel sanitaire à la hauteur de la protection de tous les commerces essentiels qui continuent de faire tourner la société. Mais il faut aussi reconvertir toute l’économie pour la mettre au service de la résolution de la crise sanitaire, pour produire masques et gel hydro-alcoolique : il n’est pas trop tard pour prendre les mesures qui s’imposent pour faire face à la crise sanitaire, en France et dans tous les pays qui seront tous touchés, tôt ou tard, par cette crise sanitaire.

 
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