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La Izquierda Diario
14 de avril de 2020 Twitter Faceboock

Ce n’est pas à nous de payer leur crise !
3000 licenciements chez Daher. « Tous les salariés doivent s’organiser face à cette attaque »

Témoignage d’un salarié de Daher, qui produit des pièces pour Renault. Si le plan de 3000 licenciements vise centralement les salariés de l’aéronautique, le syndicat pro-patronal, la CFDT, a affirmé que le secteur de l’automobile « risque de ne pas être épargné ». A. exprime sa colère et affirme la nécessité d’une réaction commune de l’ensemble des usines de Daher.

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Crédits photo : JEAN-SEBASTIEN EVRARD / AFP

Révolution Permanente : Peux-tu te présenter et nous donner tes premières réactions face à l’annonce de la suppression de 3000 emplois ?

Je travaille pour l’entreprise Daher, dans les Yvelines. On produit des pièces de voiture pour l’entreprise Renault de Flins. Il faut savoir que Daher est une grosse boîte de sous traitance qui fait principalement dans l’aéronautique en France, mais qui a quelques parts de marché dans l’automobile, notamment avec l’usine Renault de Flins, mais aussi dans le nucléaire.

La première chose que j’ai ressentie quand j’ai appris cette annonce, c’est évidemment de la colère. C’est inadmissible qu’on jette autant de salariés au chômage. D’autant plus dans le contexte actuel. Avec la crise sanitaire en cours et certaines entreprises qui sont à l’arrêt pendant plusieurs semaines, mois, et une crise économique qui arrive, ça va être très difficile de retrouver du travail pour les personnes qui sont licenciées. Je pense que ces salariés vont vraiment galérer à retrouver autre chose. A mon avis ils vont se retrouver plusieurs mois, voire un an, sans rien. Mais ça la direction s’en fiche.

Par contre, cette annonce ne m’a pas vraiment surprise. Je m’y attendais. Concernant notre boite, qui effectue des commandes pour Renault, nous n’avons pas de certitude sur le fait que nous allons également être touchés. Puisque pour le moment les certitudes concernent uniquement le secteur de l’aéronautique. Mais on craint fortement que cela va nous arriver également. En ce sens, dans le tract de la CFDT on peut lire ceci : « Le périmètre du groupe Daher Technologies risque de ne pas être épargné. La direction attend notamment une vision du marché automobile actuellement à l’arrêt et à termes des autres contrats en cours dans le nucléaire ».

Mais notre direction ne nous dit rien pour le moment. Elle n’a pas du tout communiqué depuis l’annonce. C’est pas étonnant. Elle fait toujours tout en douce. Mais ça ne sent pas bon pour nous. Si certaines usines de Renault ont continué à tourner pendant la période du confinement, ce qui met en danger nombre de leurs salariés, leur activité n’a pas tourné à plein régime. Leur chiffre d’affaire sera donc probablement moins élevé qu’habituellement et ils vont probablement nous le faire payer. Avec d’un côté des possibles licenciements, de l’autre une augmentation du temps de travail pour les salariés encore en poste.

Déjà nous on voit depuis quelques temps que certains de nos postes sautent, repris notamment à la charge de Renault Flins. Dans certains cas, ces postes étaient assurés par des intérimaires, on a donc relocalisé ces intérimaires sur d’autres postes quand c’était possible, pour les autres, la direction n’a pas renouvelé leurs contrats. Fin de mission. Il faut par ailleurs savoir que la plupart de mes collègues sont aujourd’hui embauchés en intérim. Pour moi la boite ne veut plus embaucher en CDI, c’est ce vers quoi on va.

Contrairement aux salariés qui bossent pour l’aéro, notre usine est fermée depuis le début du confinement puisque l’ensemble des usines de Renault ne sont pas ouvertes. Une chance pour nous puisqu’on ne se retrouve pas exposés au danger du virus, contrairement à la majorité de nos autres collègues de Daher qui bossent dans l’aéronautique. Mais c’est évident du coup que lorsque l’on va reprendre le travail, on va devoir charbonner beaucoup plus qu’habituellement. On le sait. Le gouvernement a déjà annoncé qu’on pourrait avoir des semaines de 60 heures. A tous les coups, quand on va revenir on devra travailler le samedi, faire des semaines pouvant aller jusqu’à 60 heures. Mais c’est inhumain. Vous vous imaginez ? Des semaines à bosser 60 heures, ou même 50 ?

On va se retrouver à plus avoir de vie. Pour ceux qui ont des familles, des enfants... On va plus respirer. Et ça ça ne sera pas que chez nous, mais ça va toucher énormément de salariés et d’usines à mon avis. En plus, on voit aujourd’hui que certaines de nos heures supplémentaires ne sont pas comptabilisées dans nos paies. On les effectue à reculons du coup. Et je pense que quand on va reprendre le travail, il y aura une réticence forte à ce niveau là. A travailler plus. A mon avis ça va créer de la colère, réveiller le mouvement des Gilets jaunes ou d’autres.

Révolution Permanente : Tu parlais des intérimaires, concernant la vague de licenciements, ce sont les intérimaires les premiers touchés. Qu’en penses-tu ?

Oui, c’est souvent comme ça. Partout, c’est souvent les intérimaires qui sont les premiers attaqués et licenciés. C’est pas pour rien d’ailleurs qu’il y a un recours de plus en plus important aux intérimaires. Comme je disais déjà, dans ma boite ils embauchent de plus en plus en intérim. A la fois parce qu’ils ont des contrats précaires et qu’on peut davantage les utiliser et les jeter ensuite. Et aussi parce que comme ça, ils se retrouvent avec des salariés qui osent pas trop l’ouvrir et protester. Par exemple, si les syndicats, les collègues, appellent à se mettre en grève, les intérimaires vont avoir beaucoup plus de réticences à y aller. Parce qu’ils ont peur de perdre leur emplois. Peur d’avoir un contrat qui ne soit pas renouvelé ensuite... C’est pour ça que je pense que l’ensemble des salariés de Daher, les personnes en CDI, doivent réagir face à cette suppression massive d’emplois. On doit pas se laisser faire et on doit être solidaires, toutes usines confondues, intérimaires et CDI.

Révolution Permanente : Pour justifier cette vague de licenciements massifs, la direction de Daher brandit la perte du chiffre d’affaire. Qu’en penses-tu ?

Selon moi, cet argument c’est une vraie carotte. Ils nous mentent. Certains collègues se laissent convaincre par cet argument. Mais c’est important de comprendre que c’est faux. Leur perte de chiffre d’affaire ne justifie pas de licencier. Si on regarde l’ensemble de leurs chiffres d’affaires, bénéfices, on le verrait. Daher c’est une grosse entreprise sous-traitante, qui a un énorme chiffre d’affaires. Elle n’a pas été inquiétée par exemple après la crise de 2008. Elle fait d’énormes chiffres d’affaires depuis des années. Qu’elle n’aille pas nous dire aujourd’hui qu’elle ne fait pas assez de chiffres d’affaires et que cela légitime le fait de renvoyer plus de 3000 salariés. En fait, encore une fois ils font juste passer leurs intérêts avant nos vies, celles de nos familles.

Cette sensation, on la ressent tous les jours au travail. On voit par exemple, que lorsque l’on fait un accident de travail, on doit mener une vraie bataille pour que ce soit reconnu comme tel. Parce que la direction s’en fiche de nous, de notre santé, elle veut pas payer. Mais là avec le Covid-19, on le voit encore plus. Pour moi, je trouve ça scandaleux que mes collègues de Daher dans l’aéronautique, que les collègues de certaines usines de Renault, doivent aller travailler dans cette période et risquer leurs vies et celles de leurs familles.

En plus, pour ça, on a agité la prime de 2000 euros. Mais à coup sûr ils ne toucheront pas cette prime. Ou seulement une partie. On nous a fait la même chose avec la prime Macron, qu’il avait promis pendant les Gilets jaunes, de 1000 euros. On l’a à peine touchée. Dans ma boite, les salariés mariés touchaient 200 euros, et les célibataires 150 euros ! Rien du tout. En plus pour moi, on ne devrait pas risquer notre vie dans la période même pour 2000 euros. Nous on a eu de la chance de ne pas avoir à travailler pendant le confinement. Mais c’est seulement parce que les usines Renault ne tournaient pas à taux plein. Sinon on nous aurait contraint à aller bosser aussi. Quelques collègues à moi ont dû d’ailleurs aller décharger quelques camions ces dernières semaines. Mais si mon usine tournait dans la période, j’aurais refusé d’y aller. Je suis marié et je refuse de ramener chez moi ce virus. Et je pense que mes collègues de Daher dans l’aéronautique aurait dû refuser aussi de travailler.

Parce que, c’est un peu la double peine qu’ils ont aujourd’hui : ils sont allés au travail en pleine pandémie en prenant des risques justement pour ne pas perdre leur boulot, et au final, certains d’entre eux vont le perdre... On ne peut pas faire confiance à notre direction. Elle n’est pas capable de garantir ne serait-ce que notre santé et notre sécurité. Je cite que quelques exemples, mais au niveau de ma boite, il y a plusieurs failles concernant les normes de sécurité. C’est notamment le cas des chariots élévateurs, les fenwick CACES 3, qui ne sont pas aux normes. La sécurité sur les postes est elle aussi n’est pas à la hauteur. On se retrouve parfois clairement en danger. On a beau relever les faits, rien n’est fait. Et on sait que rien ne sera fait... Du coup on s’adapte et on essaye de faire attention.

On en revient au même, pour eux faire attention à tout cela et nous mettre aux normes ça coûte de l’argent. Donc ils essayent de gaspiller de l’argent, au détriment de nos conditions de travail et de notre santé. La logique, de réduire les dépenses, est la même concernant les accidents de travail...

S’ils sont même pas capables de le faire pour un accident de travail, ils le feront pas pour une épidémie, et ce même si elle est mortelle. On le voit...

Révolution Permanente : Comment vois-tu la suite ? Comment réagir face à cette attaque ?

Pour moi, il faut réagir collectivement. Comme je disais, c’est important qu’on ne se laisse pas faire. Regardez, on les a laissé nous mettre au travail pendant cette période de confinement, par peur de perdre notre travail, au final certains de nos collègues vont le perdre... C’est nous qui faisons les efforts, mettons notre santé en jeu, pour quoi en récompense ? Leur logique, c’est toujours la même « on ne vous donne rien mais donnez-nous ». Ils ne nous donnent rien, mais on accepte quand même d’y aller. Il ne faut plus accepter. Pour ça que je dis que tous les salariés de Daher, même les personnes qui sont en CDI, celles qui ne sont pas encore concernées par les licenciements comme pour nous dans l’automobile, doivent s’organiser, le même jour, faire grève, ou exercer des droits de retrait. Il faut que les syndicats organisent cela aussi. C’est important que l’ensemble des salariés de Daher soient solidaires. Que la direction comprenne que si tu touches à un Daher quelque part, tout le monde se révolte. Quand le matin je mets mon bleu de travail, il y a écrit Daher derrière, peu importe que je travaille dans l’automobile et que mes collègues pour le moment touchés soient dans l’aéronautique. On est tous dans le même bateau. Et pour attaquer un bateau, avant même d’atteindre le capitaine, il faut toucher tous ceux qui sont sur le pont. Mais si tous ceux qui sont sur le pont résistent, tu ne pourras pas monter. Si on décide tous collectivement de s’opposer à ces attaques, qui ne vont pas seulement toucher les salariés de Daher, faut voir que ce n’est qu’un début, on peut les empêcher de mettre tous ces salariés au chômage. C’est pour ça qu’il faut qu’on soit solidaire. Ce qu’il peut arriver à une usine peut arriver à une autre. Et si des personnes se lèvent pour mon usine je serais content de trouver du soutien. Si on prend le réflexe de se lever quand des collègues d’une usine sont menacés, qu’elle soit à Dijon, dans le 93, peu importe, à chaque fois qu’il se passera quelque chose tout le monde se lèvera. Et là les directions se diront « ah ouais il faut éviter ».

 
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