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La Izquierda Diario
27 de avril de 2020 Twitter Faceboock

Analyse
Crise politique au Brésil. Vers un impeachment contre Bolsonaro ?
Philippe Alcoy

La démission du très populaire ministre de justice Sergio Moro accentue la crise politique au Brésil alors que les militaires, présents dans tous les ministères, deviennent de plus en plus les arbitres de la situation.

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Crédit photo : Mauro Pimentel - AFP

La démission, vendredi dernier, du « super » ministre de la Justice de Jair Bolsonaro, Sergio Moro, est un coup dur important pour le gouvernement brésilien d’extrême-droite. En effet, l’ex-juge Moro représentait l’un des piliers de la coalition de forces au pouvoir depuis janvier 2019. Moro est parti car Bolsonaro venait de limoger le chef de la police fédérale, Mauricio Valeixo, un proche de l’ex-juge. Mais Moro n’a pas seulement démissionné du gouvernement, il est parti également en marquant sa défiance à l’égard du président. Il dénonce ses tentatives d’interférence au sein de la police fédérale et d’autres institutions comme la justice, destinées à suivre de près les investigations contre ses fils suspectés d’implication dans plusieurs scandales de corruption, de « fake news » et même dans l’assassinat de Marielle Franco en 2018.

A cela il faut ajouter l’attitude négationniste du président brésilien vis-à-vis de la pandémie de Covid-19. En privilégiant ouvertement la continuité de la production, il a exaspéré beaucoup de personnes, y compris parmi ses soutiens. Cela a accéléré les disputes entre Bolsonaro et son « clan », d’une part, et les gouverneurs, la Cour suprême et les partis d’opposition, d’autre part. Evidemment, tous ces représentants politiques et institutionnels des classes dominantes brésiliennes, sont également inquiets pour l’économie brésilienne et mettent la reprise économique au-dessus de la santé de millions de travailleurs et de pauvres dans les villes et les campagnes. Néanmoins, à la différence du président, ils ne l’expriment pas aussi ouvertement, ce qui leur permet de paraître plus « raisonnables ».

Dans ce contexte, le départ de Moro et ses accusations à l’égard du clan « bolsonariste » affaiblit gravement le gouvernement. Beaucoup de partis d’opposition exigent d’ailleurs le départ du président et la perspective de l’ouverture d’un processus d’impeachment s’est renforcée. Bien que Bolsonaro jouisse toujours d’une base sociale de soutien importante (entre 25 et 30%), le départ de Moro pourrait lui coûter l’adhésion d’une partie importante des classes moyennes. Celles-ci suivent en effet l’ex-juge en tant que figure de « l’antipolitique » notamment de par son rôle dans l’opération anti-corruption « Lava Jato ».

Sergio Moro, un personnage néfaste

Ainsi, c’est Moro lui-même qui sort renforcé en tant que l’un des principaux opposants à Bolsonaro. Mais alors que beaucoup, y compris certains parmi les secteurs progressistes de la société, semblent encenser l’ex-juge dans son nouveau rôle d’opposition à Bolsonaro, il est important de rappeler qui il est et sa responsabilité dans l’évolution anti-démocratique du régime politique brésilien depuis au moins 2016.

En effet, si Bolsonaro est un personnage néfaste, Sergio Moro l’est tout autant. L’ex-juge est devenu une figure nationale à travers l’opération anti-corruption « Lava Jato ». C’est précisément dans le cadre de cette opération que l’ancien président Luis Ignacio « Lula » Da Silva a été emprisonné de façon complètement arbitraire. Cet emprisonnement avait empêché que Lula se présente aux élections présidentielles de 2018 alors qu’il en était le favori, et ainsi privé des millions de brésiliens de voter pour qui ils voudraient.

Comme l’a révélé le scandale « Vaza Jato » (une affaire de fuites de messages privés entre Moro, alors juge de l’opération Lava Jato, et les procureurs), Sergio Moro a agit en accord avec les procureurs afin d’accélérer les accusations contre l’ex-président Lula et l’empêcher de se présenter à l’élection de 2018. D’ailleurs, Mauricio Valeixo, son bras droit démis par Bolsonaro, a joué un rôle direct dans l’emprisonnement de Lula. A la fin de la campagne présidentielle, Moro a aussi fait fuiter à la presse une « délation » (très controversée) d’un ex-collaborateur de Lula, ce qui a favorisé très clairement Bolsonaro. Pour couronner le tout, une fois Bolsonaro élu, Moro est devenu son ministre de la Justice.

On ignore depuis quand Moro agissait pour favoriser ouvertement Bolsonaro, mais une chose est sûre : Moro est l’un des principaux architectes et acteurs de l’évolution antidémocratique du régime politique brésilien. Avec l’opération « Lava Jato » il a dirigé des opérations anti-corruption principalement contre des politiciens liés au Parti des Travailleurs (PT), ce qui a favorisé le climat politique qui a débouché sur le coup d’Etat institutionnel de 2016 contre l’ex-présidente Dilma Rousseff. Il a ensuite, comme nous le disions plus haut, joué un rôle déterminant dans l’emprisonnement arbitraire de Lula, ce qui a laissé libre le terrain pour que l’extrême-droite de Jair Bolsonaro arrive au pouvoir dans le cadre de l’élection la plus manipulée et antidémocratique de l’histoire récente du Brésil.

Sergio Moro, allié des grands médias putschistes, ami du patronat brésilien, financé par les multinationales nord-américaines, n’a pas changé de nature maintenant qu’il s’oppose à Bolsonaro. Il reste un personnage sinistre au service de la bourgeoisie contre les intérêts des travailleurs et des classes populaires brésiliennes.

Les militaires, arbitres de la situation

Bolsonaro représente un projet politique de type bonapartiste, autoritaire, mettant la figure du pouvoir exécutif au centre, avec un projet politique ouvertement néolibéral et pro-impérialiste. Au fil des mois au pouvoir s’est développée une opposition bourgeoise au président brésilien, défendant un projet que l’on peut définir comme « bonapartisme institutionnel ». Celui-ci est représenté principalement par les partis d’opposition bourgeoise de droite et de centre qui dominent le parlement et le sénat et des forces non élues comme la Cour Suprême (STF) et les grands médias (Globo, Folha de São Paulo et Estadão en tête). Ces deux secteurs sont essentiellement d’accord sur le programme économique, l’orientation néolibérale et les mesures allant dans le sens d’enlever des droits sociaux aux travailleurs et secteurs populaires. Mais alors que Bolsonaro voudrait mettre l’accent sur le pouvoir exécutif, les seconds voudraient que le centre du pouvoir soit entre les mains du STF et du Congrès.

Entre ces deux secteurs, ces derniers mois, un acteur a pris une influence fondamentale de par son rôle d’intermédiaire, d’arbitre : l’armée. En effet, avec l’arrivée de Bolsonaro au pouvoir, les généraux en activité ou de réserve, ont peu à peu occupé une place centrale dans les ministères, dans les bureaux, dans les différentes instances et institutions de l’Etat. N’oublions pas que le vice-président brésilien est ni plus ni moins que le général de réserve Hamilton Mourão. Pendant la pandémie ce sont les militaires d’ailleurs qui ont modéré les positions les plus négationnistes de Bolsonaro et en même temps sont intervenus pour recadrer le ministre de la santé qui avait contredit le président en public.

Cependant, cette position « d’arbitres » adoptée par les militaires répond aussi aux contradictions au sein des forces armées. En effet, alors que le haut-commandent est de plus en plus hostile au président, il craint d’assister à une radicalisation dans la base de l’armée qui est plus favorable au président. Quoi qu’il en soit, aujourd’hui Bolsonaro semble dépendre de plus en plus du soutien de l’armée pour sa survie politique. C’est l’expression d’une politisation indéniable des forces armées brésiliennes, une évolution qui va de pair avec la dégradation des droits démocratiques dans le pays. Il va de soi que cette situation représente un danger énorme pour les travailleurs et la jeunesse au Brésil.

Bolsonaro est-il déjà fini ?

Malgré une pression énorme sur le gouvernement et un coup politique important, ainsi qu’une gestion catastrophique de la pandémie, il serait faux de dire que Bolsonaro est déjà fini. Comme nous le disions, Bolsonaro continue à avoir une base sociale de soutien encore assez étendue. Mais nous ne pouvons pas non plus écarter la possibilité que d’autres secteurs des classes dominantes tentent d’utiliser le « bolsonarisme » pour leurs fins, en le faisant évoluer vers autre chose que ce qu’il est jusqu’à présent.

D’ailleurs, Bolsonaro a commencé des tractations avec des politiciens du centre au Congrès. L’objectif du président c’est d’élargir sa base de soutien parlementaire dans la perspective de l’ouverture d’un processus d’impeachment.

En effet, il y a de plus en plus de voix qui s’élèvent pour un impeachment contre Bolsonaro. Mais cette politique est risquée. Le pays est l’un des plus touchés par le Coronavirus avec près de 3 000 morts. A cela il faut ajouter une situation économique très médiocre et des perspectives encore pires. L’économie brésilienne va se contracter fortement dans le cadre d’une récession mondiale que presque tous les analystes pensent qu’elle sera synchronisée. Autrement dit, elle va toucher tous les pays et à la différence de la crise de 2008-2009, la Chine ne jouera pas un rôle de locomotive de la croissance, ce qui avait entraîné les pays exportateurs de matières premières dont le Brésil.

Dans ce cadre, ajouter un long processus d’impeachment n’est pas une perspective attractive pour les classes dominantes et les milieux d’affaires dans le pays. Celui qui a exprimé cela de la façon la plus claire a été l’ex-président de droite Fernando Herrique Cardoso. Sur son compte Twitter il a écrit : « Il est temps de parler. [Bolsonaro] est en train de creuser sa fosse. Qu’il démissionne avant d’être démissionné. Epargnez-nous, en plus du coronavirus, un long processus d’impeachment. Que le vice-président assume vite pour que nous puissions focaliser sur la santé et l’emploi ». Les principaux journaux vont exactement dans le même sens.

En effet, la crise politique brésilienne persiste depuis au moins 2015-2016, elle a connu une toute petite parenthèse avec la victoire de Bolsonaro, et maintenant elle se rouvre. Les milieux d’affaires, les investisseurs étrangers et les classes dominantes brésiliennes ont besoin de stabilité politique pour faire face à la situation économique compliquée et appliquer les réformes structurelles pour assurer leurs profits. Un Bolsonaro destitué mais conservant une certaine base de soutien, jeté dans l’opposition et organisant des manifestations putschistes, pourrait produire tout le contraire d’une situation politique stable. C’est en ce sens que certains préfèrent qu’il reste un peu plus au pouvoir et qu’il s’affaiblisse et perde de plus en plus de soutien dans la population.

Il reste encore à voir aussi quelle position vont prendre les Etats Unis, déterminants pour la situation dans le pays. La crise du Coronavirus a accentué la concurrence entre les puissances mondiales et notamment les frictions entre la Chine et les Etats Unis. Il est possible que les capitalistes nord-américains cherchent à redéployer certaines productions dans des régions où ils aient un contrôle politique plus ferme, comme l’Amérique latine. En ce sens, la stabilité politique au Brésil est déterminante pour les intérêts nord-américains dans la région. L’interventionnisme étatsunien pourrait ainsi augmenter. Et si Bolsonaro devient un facteur déstabilisateur l’attitude des Etats Unis pourrait devenir hostile à son égard. Cela pourrait dépendre aussi d’un éventuel changement de gouvernement aux Etats-Unis, même si les démocrates ont largement démontré dans l’histoire qu’ils savent s’adapter à des politiciens réactionnaires comme Bolsonaro, s’ils leur sont utiles.

Il faut plus que jamais, une politique indépendante pour la classe ouvrière

Face à la crise par en haut entre diverses fractions réactionnaires des classes dominantes qui se disputent l’hégémonie politique, les travailleurs et les classes populaires doivent, plus que jamais, avoir une politique d’indépendance répondant à leurs propres intérêts de classe. C’est exactement le contraire que le Parti des Travailleurs est en train de proposer. Ainsi, Tarso Genro du PT, ex-gouverneur de l’Etat de Rio Grande do Sul, déclarait par rapport à la situation et à l’intention des autres partis du régime, y compris ceux qui ont participé au coup d’Etat institutionnel qui a renversé Dilma Rousseff : « Nous devons unir un camp large, non pas idéologiquement délimité, mais avec ceux qui sont prêts à sauver le fonctionnement républicain du pays. C’est maintenant le critère de l’unité. Nous devons faire un pacte républicain et démocratique, remettre le pays sur la voie constitutionnelle et parier sur un processus de normalisation politique pour arriver en 2022 [prochaines élections présidentielles] ».

Cette politique non seulement cherche l’unité avec les forces putschistes, mais elle aboutirait à mettre le vice-président, le très réactionnaire et nostalgique de la dictature général Hamilton Mourão, à la place de Bolsonaro. Un suicide politique pour les travailleurs.

La situation actuelle du mouvement ouvrier est celle d’une classe qui a subi beaucoup d’attaques ces dernières années et qui a même vu ses droits politiques et sociaux reculer. Mais cela ne veut pas dire qu’elle n’a pas ou n’avait pas l’énergie pour résister face à ces attaques des gouvernements de Michel Temer et de Bolsonaro, mais aussi des gouvernements du PT. Ce qui explique son état actuel c’est précisément la politique conciliatrice que nous venons de citer. Les différentes bureaucraties syndicales, des mouvements sociaux, liées au PT et autres partis réformistes, ont défendu, toutes ces dernières années, une orientation conciliatrice, institutionnaliste, complètement impuissante, amenant indéfectiblement à la paralysie et à la démoralisation des travailleurs et des secteurs les plus précarisés de la jeunesse.

Comme dit Leandro Lanfredi du Mouvement Révolutionnaire des Travailleurs : « Ce qui ressort de leur affrontement c’est encore plus d’autoritarisme, qu’il prenne les couleurs de Lava Jato ou de Bolsonaro et de l’armée, ce qui exige de plus en plus d’indépendance de classe. Avec ce nouveau fait, la demande de « Bolsonaro démission » sera encore plus étendue parmi les masses, mais il est essentiel que toute la gauche et les secteurs progressistes du pays voient qu’il y a une vaste opération d’importants secteurs du régime pour simplement mettre Mourão à la place de Bolsonaro, que ce soit par une démission ou un impeachment. Nous appelons tous les secteurs des masses qui veulent renverser Bolsonaro à aller de l’avant et dire ‘Bolsonaro et Mourão démission’, en rassemblant tous les secteurs de la gauche qui sont d’accord que Mourão ne peut pas être une alternative, au contraire, c’est une ouverture pour un gouvernement directement des militaires, ce qui pourrait avoir des conséquences très graves. (…) Nous faisons un appel à l’unité surtout au PSTU et le Bloc de gauche du PSOL qui, à juste titre, défendent "Hors Bolsonaro-Mourão", luttant pour construire une force qui rompt avec la politique de demande d’impeachment et de démission de Bolsonaro qui nous amène à une militarisation encore plus directe du gouvernement ».

Aujourd’hui, face à une profonde crise par en haut, le mouvement ouvrier pourrait en profiter pour se battre pour ses droits et ses intérêts. Mais cela exige une politique clairement indépendante, sans aucune concession aux différentes ailes bourgeoises. Que les politiciens de droite, que Moro, la Cour Suprême ou même les militaires s’opposent à Bolsonaro ne veut pas dire qu’ils sont avec les travailleurs. Face à un régime qui, à travers les différentes manipulations et le renforcement du pouvoir arbitraire d’institutions non élues, a complètement dévalué la valeur de la participation même minimale de la population à la vie politique, le mouvement ouvrier doit tout remettre en cause. En ce sens, l’exigence d’une Assemblée Constituante libre et qui puisse décider sur toutes les questions pressantes pour les classes populaires et les travailleurs, et la seule garantie pour tordre le bras à l’avancée autoritaire et antidémocratique des différents secteurs des classes dominantes. Non seulement Bolsonaro doit partir mais aussi les militaires et les politiciens réactionnaires de l’opposition.

 
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