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La Izquierda Diario
29 de avril de 2020 Twitter Faceboock

Nous ne paierons pas leur crise
Liban. La première « révolte de la faim » du monde post-Covid cible les banques 
Philippe Alcoy
Nasturtium Renée

Les révoltes de la faim font rage au Liban. Une colère qui n’est pas nouvelle et qui ne risque pas de s’atténuer avec la crise économique qui a fait chuter violemment la valeur de la monnaie du pays amplifiant par la même occasion la crise de légitimité du gouvernement néolibéral. En effet, des milliers de manifestants ont réinvesti les rues, bloqué plusieurs axes routiers et attaqué des banques depuis dimanche.

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« La nuit des Molotov »

 
Bien que depuis octobre dernier des milliers de personnes descendent dans les rues pour dénoncer la situation économique sociale et politique du pays et la corruption des différents partis politiques au pouvoir depuis des décennies, la révolte en cours semble marquer une évolution vers une forme de radicalité. Comme l’affirme Al Jazeera : « Alors que les drapeaux libanais et les pancartes aux slogans élaborés étaient autrefois omniprésents dans les foules mixtes de familles avec enfants, ce sont de plus en plus souvent des jeunes hommes et femmes qui descendent dans la rue, pierres et cocktails Molotov à la main ».
 
La réponse de l’armée est particulièrement brutale. Elle a tiré à balles réelles, tuant un manifestant de 26 ans, blessé une trentaine d’autres etprocédé à de nombreuses arrestations. C’est cette répression qui a fait exploser les tensions. Durant la deuxième nuit consécutive de manifestations, une quinzaine de banques libanaises à travers le pays ont été incendiées et vandalisées ainsi que deux véhicules des forces de l’ordre.
 
Toujours selon Aljazeera : « à Tripoli, les manifestants ont commencé à incendier des banques mardi après-midi et les affrontements se sont poursuivis jusqu’aux premières heures de mercredi alors qu’ils étaient poursuivis dans les rues par des soldats. Dans le sud à Sidon, une succursale de la banque centrale a été la cible d’au moins une demi-douzaine de cocktails Molotov, avec des acclamations de la foule des manifestants chaque fois qu’une Molotov atteignait sa cible.
 
Le bruit des casseroles et des poêles se fait entendre aux fenêtres en signe de soutien aux manifestants. L’expression de la colère - qui peut se transformer en moment de joie dans la lutte - s’exprime expressément contre les responsables de la crise économique qui réussissent toujours avec brio – mais surtout grâce à la complicité des gouvernements bourgeois – à privatiser leurs profits et socialiser leurs pertes.
 

Révolte de la faim

 
Même avant la récession mondiale, l’effondrement des prix du pétrole et la pandémie de coronavirus, le Liban était en pleine crise économique et financière. Le confinement avait mis fin aux manifestations commencées en octobre dernier, contre les gouvernements successifs qui répercutent les conséquences de la crise sur la classe ouvrière déversant la misère dans tout le pays.
 
Au début de l’année la pauvreté était déjà d’environ 50% avec un taux de chômage de 46% selon le Président libanais, Michel Aoun. Cette pauvreté s’est aggravée avec la mise en place mi-mars du confinement national pour faire face au COVID-19. Le ministre des Affaires sociales, Ramzi Mousharafieh, estime que 75% de la population a besoin d’aide dans un pays d’environ six millions d’habitants. Le virus a accentué le chômage, la pauvreté tandis que la faim se répand à travers tout le pays, emportant de plus en plus de strates sociales de la classe laborieuse vers la chute.
 
Une manifestante parlant des manifestations de la nuit de la veille déclarait à la CNN : « Les gens sont vraiment, vraiment désespérés. Ce qui s’est passé hier est une réaction authentique au désespoir, à la frustration et à la douleur que les gens ressentent (…) Ce n’est pas une douleur normale. C’est la douleur de quand vous avez faim, que vous êtes en colère et que vous êtes triste de ne plus pouvoir payer le loyer et de ne plus pouvoir manger ». L’article se poursuit en affirmant que « dans tout le Liban, les gens fouillent les décharges pour trouver de la nourriture et mendient pour avoir du pain. Moins visibles sont les communautés les plus vulnérables du pays - réfugiés et travailleurs migrants - qui, selon des activistes, souffrent d’une insécurité alimentaire sans précédent ». L’article se conclut avec les paroles crues de Ghassan, un manifestant : « La raison des émeutes qui ont eu lieu hier est la faim et le vol de l’argent des gens (…) Maintenant, le pays est en dessous de zéro et les gens meurent de faim. Mais bientôt, cette faim mangera les dirigeants. Ce qui est à venir sera pire... ». 
 
Ici il nous faut effectivement rappeler que le Liban est l’un des pays qui a le plus reçu de réfugiés syriens ces dernières années et que ces réfugiés font partie des secteurs les plus vulnérables et exposés au virus mais aussi à la misère (ce qui d’ailleurs fait augmenter les risques de contamination et de symptômes graves).
 

La haine des banques

 
Dans ce contexte déjà chaotique, la goutte d’eau qui a fait déborder le vase est la perte de près des deux tiers de la valeur du livre libanais, provoquant une inflation gigantesque. De nombreux citoyens ont perdu brusquement leurs revenus et leur niveau de vie. Le ministre de l’Economie, Raoul Nehmé, a fait état d’une hausse de 55% des prix (certains produits alimentaires ont vu leur prix doubler voire tripler) et les experts parlent d’une baisse de 45% du PIB. 
 
Alors que les petits épargnants ont l’accès à leurs comptes en dollars pratiquement bloqué et que la dévaluation de la monnaie nationale évapore leurs économies, on estime qu’entre janvier et février 5,7 milliards de dollars ont été transférés à l’étranger depuis les banques libanaises. Cela explique la rage populaire à l’égard des banques. Pour les manifestants, les banques sont complices des politiciens corrompus et des grandes fortunes qui, elles, n’ont eu aucun problème à avoir accès à leurs comptes et envoyer leur argent dans des paradis fiscaux ou vers des pays européens. 
 
Le premier ministre, comme le Hezbollah, reprochent au gouverneur de la banque centrale du pays d’avoir provoqué une forte et rapide dépréciation de la monnaie locale sur le marché noir amenant à la faillite de l’État. Quand le gouverneur de la banque, Riad Salamé, reproche lui au gouvernement l’absence de réformes. Le spectacle est grandiose : chacun se renvoie la balle.
 

 

Le Liban anticipe une tendance de la nouvelle phase de la crise globale ?

 
La colère antigouvernementale et contre les politiques néolibérales qui gronde au Liban malgré le confinement pourrait constituer l’avenir de beaucoup d’autres pays, même plus développés tels que l’Italie, l’Espagne ou la France face à une dépression économique implacable.
 
En effet, nous voyons que les mesures de confinement ont réussi à mettre en pause les mobilisations populaires au Liban mais aussi en Irak, en Algérie. Cependant, l’exemple libanais montre que les contradictions, les mécontentements des classes populaires ainsi que les crises de régime ne sont pas disparues. Au contraire, la pandémie a accentué les inégalités et la misère, mais également la colère. Plusieurs analystes dans les principaux journaux bourgeois avertissent de la possibilité de révoltes et même de révolutions dans le monde « post-Covid19 ».
 
En effet, l’arrêt de l’économie dans des pays, notamment dans des pays semi-coloniaux où les Etats ont moins de ressources que les Etats développés pour compenser les pertes financières de la population, jette dans la misère tout un pan de la population, notamment ceux qui travaillent dans les secteurs informels. A cela il faut ajouter les perspectives d’une récession brutale au niveau international.
 
Au Moyen Orient, où les principales économies dépendent de l’exportation du pétrole, les bas prix du baril de brut sont en train d’ouvrir une situation intenable, y compris dans des pays comme l’Arabie Saoudite. La crise saoudienne pourrait avoir des conséquences sur des pays comme la Jordanie, l’Egypte et le Liban qui y envoient des milliers de travailleurs et de travailleuses chaque année. La crise du pétrole affecte également l’Irak ou l’Algérie qui, eux aussi, étaient aux prises avec une révolte de la jeunesse contre la misère et la corruption du régime.
 
La crise économique risque de provoquer des explosions sociales et/ou de réactiver, comme au Liban, ces mobilisations mais de façon encore plus aiguë. Mais les risques d’explosion sociale ne menacent pas seulement les régimes au Moyen Orient. Les pays les plus développés durement touchés par la pandémie et la crise économique, comme ceux d’Europe ou les Etats-Unis, pourraient également être secoués par des révoltes profondes. Et dans ce lot de pays, la France, qui est traversée depuis fin 2018 par une profonde gronde sociale est l’une des candidates à connaitre ces secousses sociales dont la profondeur reste encore à voir.

 
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