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La Izquierda Diario
1er de mai de 2020 Twitter Faceboock

Lettre d’une institutrice adressée aux parents d’élèves
Parole d’institutrice : « C’est plus que jamais ensemble et maintenant que nous vaincrons ! »

Nous publions le témoignage d’une institutrice en Ile-de-France sous forme de lettre adressée aux parents de ses élèves.

Link: http://www.revolutionpermanente.fr/C-est-plus-que-jamais-ensemble-et-maintenant-que-nous-vaincrons

Chers parents d’élèves,
 
Je suis professeur des écoles et j’ai lu avec beaucoup d’intérêt les derniers communiqués des associations de parents d’élèves qui rejoignent mon point de vue ainsi que celui d’autres collègues. Je souhaiterais aujourd’hui vous apporter mon témoignage en tant qu’enseignante d’école élémentaire afin de vous inviter à poursuivre notre réflexion commune concernant le futur déconfinement.

J’aime énormément mon métier, c’en est même une véritable passion. J’ai toujours voulu devenir maîtresse et je savais à quoi m’attendre dans les grandes lignes. Je savais que je devrai préparer mes cours durant le week-end et les vacances, corriger les copies lors de la pause méridienne mais aussi le soir. Je présageais que certains enfants seraient plus agités que d’autres, que certains demanderaient davantage d’attention. Je me doutais que je songerai à mes élèves où que je sois : « Tiens et si je gardais ce bocal vide pour mon expérience de sciences ! » après avoir fini de tartiner ma tranche de pain grillée du matin ; « Oh et si je ramassais des pommes de pin pour mon projet d’arts plastiques ! » lors d’une promenade en forêt avec ma famille ; « J’espère que Mathieu se rétablit bien de son gros rhume » le soir en me couchant, etc. Je m’étais préparée, enfin, à ce que certains parents puissent se montrer parfois agressifs. 

Mais ce que je n’avais pas anticipé, c’étaient les dégradations, insidieuses, d’années en années, que notre système éducatif allait subir. 
Je n’avais pas imaginé que je serai un jour face à une classe de trente élèves dont la moitié présente de grandes difficultés d’apprentissage. Pourtant les RASED (Réseaux d’Aides aux Élèves en Difficultés) disparaissent et de nombreuses classes restent surchargées. Depuis 2017, le nombre de postes alloués à mon département du Val-de-Marne est en baisse constante (passant de 4 311 en 2017 à 1 728 à la rentrée 2020) alors que les effectifs sont sans cesse en augmentation. Et tandis que de mon côté j’utilise toutes mes compétences et mon temps pour venir en aide à mes élèves les plus en difficultés, les autres élèves de ma classe se retrouvent délaissés.

Je ne pensais pas me retrouver confrontée à certains élèves ultra-violents, qui frappent et menacent leurs camarades voire les adultes, qui font des crises de colères à la moindre frustration, monopolisant ainsi toute mon attention et m’empêchant de dispenser les savoirs au reste de la classe. Rien n’est mis en place pour ces enfants en grande souffrance, alors je tente de les canaliser.
J’osais espérer qu’une école comme la mienne, cumulant les difficultés, avec un dispositif d’ULIS (élèves en situation de handicap mental et/ou moteur) et d’UPE2A (élèves non francophones) ainsi que de nombreux enfants en situation précaire (hôtel, faibles ressources, etc.) bénéficierait de moyens supplémentaires. Il n’en est rien. 

Je ne croyais pas devoir enseigner à deux élèves en situation de handicap cognitif au sein de ma classe double-niveau, sans aucun accompagnant. La plupart des élèves d’ULIS de mon école relèveraient d’instituts médico-éducatifs mais, faute de places dans ces structures spécialisées, ils sont accueillis dans des classes ordinaires. Je n’ai jamais été formée à leur handicap et j’ai une vingtaine d’autres élèves en charge, alors je fais du mieux que je peux, mais je culpabilise de ne pouvoir les aider autant que je le voudrais. Et toute la classe s’adapte elle aussi.

Je ne m’attendais pas à ce que deux classes ferment en juin dernier sur mon école… Finalement une classe a été rouverte deux semaines après la rentrée de septembre. Tout a dû être réorganisé. Les enseignants ont donc jeté à la poubelle les cours préparés durant l’été, fait leurs adieux à leurs « anciens nouveaux » élèves, et préparé dans l’urgence leurs nouveaux cours. Les élèves ont, quant à eux, changé de maîtres, de camarades, de salle de classe et de cahiers.

Je ne soupçonnais pas, en cas d’absence d’un collègue, devoir accueillir dans ma classe jusqu’à une dizaine d’élèves supplémentaire. Les remplaçants manquent souvent donc vos enfants se retrouvent dans des classes de trente-cinq élèves, sans suffisamment de tables pour tous. 

Je n’avais pas prévu de devoir consacrer autant de temps à gérer les absences des élèves et les inscriptions à la cantine ou à l’étude, contacter les familles et services de prise en charge extérieure, soigner les élèves malades, remplir les formulaires d’aménagement pédagogiques (PPRE, PPS, PAI, PAP, etc.), remplir les autorisations diverses (APC, autorisations de sortie, etc.), rédiger les projets d’école, élaborer des PPMS (plans particuliers de mise en sûreté), ... L’aide administrative de notre école aurait pu nous y aider, mais comme dans de nombreux autres établissements, son contrat n’a pas été renouvelé en 2017. Tout ce temps passé à remplir des documents et à exécuter des tâches autres que pédagogiques, je ne peux guère l’utiliser pour enseigner à vos enfants.
Je n’aurais jamais cru non plus que l’on me ferait prendre des risques pour ma santé et celle de mes élèves en me sommant de retourner à l’école en pleine pandémie.
 
On maltraite les enseignants et vos enfants, toujours un peu plus. Mais nous aimons notre métier, alors nous compensons. Nous travaillons deux fois plus, nous sacrifions notre vie de famille, nous courons, nous pleurons, il nous pousse des cheveux blancs, nous prenons sur nous, sans cesse. Parce que nous apprécions transmettre des savoirs, parce que vos enfants nous apportent tant de petites réussites, de sourires, de dessins et autres marques d’affection. Parce que nous espérons tant qu’ils s’en sortent, qu’ils parviennent à réaliser leurs rêves, qu’ils deviennent des citoyens responsables. 
 
Et quand la coupe est trop pleine, nous protestons, perdons des jours de salaire en faisant grève, manifestons, nous faisons matraquer, gazer, disputer par des parents qui se retrouvent à devoir garder leurs enfants. Comment alors expliquer que nous ne nous opposons pas juste pour notre vie mais surtout pour celle de vos chérubins ? Ceux-là mêmes qui se retrouvent entassés dans des classes avec parfois pas assez de tables, qui se font frapper par d’autres enfants livrés à eux-mêmes, et qui ne peuvent être aidés scolairement comme ils le devraient.
 
C’est pourquoi, je me fais aujourd’hui la porte-parole de nombreux autres professeurs, de la maternelle au lycée, pour vous adresser aujourd’hui ce message : 
Nous allons avoir besoin de vous, chers parents, pour nous aider à réclamer tout ce qui nous est dû dans l’intérêt de vos enfants. Le Président lui-même annonçait ce lundi 13 avril que l’objectif de la réouverture des écoles est de lutter contre les inégalités. Ces fameuses inégalités, mises en lumière par le confinement, mais déjà bien ancrées par les politiques d’austérité successives... Eh bien, si lutter contre les inégalités scolaires est effectivement la raison principale de notre retour sur le terrain, prenons notre Président au mot et imposons de vraies mesures pérennes pour une éducation de qualité : baisse des effectifs dans toutes les classes ; remplaçants, AESH et médiateurs violence en nombres suffisants ; éducateurs, infirmiers et assistantes sociales dans les écoles ; animateurs formés par l’Éducation Nationale ; RASED complet dans chaque école, etc. 

Nous, enseignants, ne devrions pas accepter de retourner à l’école, au collège ou au lycée dans des conditions dangereuses pour nos vies et celles de nos élèves, certes ; mais surtout nous ne devrions pas reprendre nos fonctions tant que nous n’aurons pas obtenu ce que nous réclamons à juste titre depuis tant d’années ! Nous ne devrions pas nous contenter de simples masques qui nous feront reprendre petit à petit comme avant… En pire ! Car ne nous méprenons pas sur le fait que des efforts vont être demandés à tous pour compenser les « terribles » pertes causées par le virus sur notre économie.

Nous reviendrons dans nos établissements scolaires… Mais pas maintenant, pas comme si nous n’avions pas perdu tant de jours de grève sans jamais être entendus, pour être finalement appelés à la rescousse lorsque le navire coule par des erreurs de pilotage. Pensez-vous sincèrement qu’accepter de reprendre le chemin de l’école maintenant nous permettra d’obtenir quoique ce soit lorsque nous redescendrons dans la rue (en perdant encore des jours de salaire et en vous mettant toujours autant dans l’embarras) ? Même si nous avons pleinement conscience de toutes les difficultés que vous avez pu rencontrer durant ce confinement et de tous les efforts que cela vous aura coûtés, nous sommes nombreux à espérer pouvoir compter sur votre soutien en cas de non-réouverture des crèches, écoles, collèges et lycées dès le 11 mai, car il est nécessaire de raisonner sur le long terme. Ce n’est pas un mois de scolarité en plus qui changera franchement la donne. En revanche, plus de moyens sur le long terme, si. Sans aucun doute. Nous pensons aux moyens alloués à l’Éducation Nationale, bien évidemment, mais également à la Santé dont on subit malheureusement les conséquences des logiques comptables en œuvre depuis plusieurs années.

C’est plus que jamais ensemble et maintenant que nous vaincrons ! Nous aurons donc besoin de votre aide en tant que parents d’élèves pour refuser (dans la mesure du possible) de mettre vos enfants à l’école, et en tant que travailleurs pour refuser vous aussi de retourner travailler (là encore bien sûr en fonction de vos possibilités), tant que les revendications interprofessionnelles des secteurs essentiels (éducation, santé, etc.) n’auront pas été acceptées et garanties. 
 
Au plaisir de coopérer avec vous pour la construction d’un monde meilleur pour nos élèves, pour vos enfants !
 
#SansMoiLe11Mai

 
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