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La Izquierda Diario
15 de mai de 2020 Twitter Faceboock

La parole est aux salariés
« Harcèlement, salaires précaires... La violence du capitalisme dans notre boîte »
Correspondants

Témoignage des conditions de travail dans une grande enseigne d’ameublements destinés aux personnes avec des revenus élevés. Malgré les articles prestigieux et le chiffre d’affaires en constante croissance, les travailleurs ne se sentent pas reconnus à leur juste valeur, ni écoutés et entendus. Nous leur donnons la parole.

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Crédits photo : Paris-Normandie

Julie*, Pierre*, Martin*, Sofia* et Camille* sont salariés dans une entreprise familiale qui se transmet de père en fils depuis une soixantaine d’années. Il s’agit d’une grande enseigne d’ameublements destinés aux personnes avec des revenus élevés. Malgré les articles prestigieux et le chiffre d’affaires en constante croissance, les travailleurs ne se sentent pas reconnus à leur juste valeur, ni écoutés et entendus.

Avant le confinement

 
Ly.Sd : Comment décririez-vous votre expérience dans l’entreprise ?
 
J : Je dirais que mon expérience avant le confinement a été plus ou moins normale, peut-être parce que j’avais mon école derrière moi (contrat d’alternance) et qu’ils savaient qu’ils ne pouvaient pas faire n’importe quoi avec moi. Je me rappelle cependant certains échanges plus que désagréables, comme après un retour d’arrêt maladie d’une semaine à cause d’une grosse grippe, la responsable m’ayant dit « Ce n’est pas cool pour les autres, le travail s’accumule, on prend du retard...... » comme si j’avais choisi d’être malade.
 
P : Il y a une très bonne ambiance entre tous les travailleurs des différents services. Nous sommes comme une grande famille, tous solidaires dans les bons comme les mauvais moments. Contrairement à notre direction qui est-elle, est aux abonnés absents. Ils ne savent rien du fonctionnement de notre dépôt et ne se rendent pas compte de la charge de travail.
Malgré cela, il y a de plus, il y a une très grande autonomie dans les tâches, car zéro management, ce qui m’a permis d’apprendre de nouvelles choses comme la réception des produits et à me sentir moins aliéné comparé aux grosses entreprises. 
 
M : Au début c’était bien, je faisais ce que j’aimais et au fur et à mesure que la boîte grossissait je me suis senti de plus en plus comme un outil de travail plutôt qu’un homme, pas écouté, de plus en plus de travail très peu intéressant, à nous en demander toujours plus pour jamais gagner plus.
 
S : Les deux premières années, tout se passait bien. On sentait le côté solidaire et famille entre tous les salariés. Nous étions vraiment comme une seule et grande famille. Même avec les vendeurs à distance. Dès qu’on avait besoin de décompresser, de râler sur ce qui nous plaisait pas, on trouvait toujours du réconfort auprès de nos collègues, car au final "on était sur le même bateau" !
Puis les choses ont commencé à se dégrader dès qu’ils ont décidé de nous diviser, via les pauses repas en décalé, le planning des tâches, le flicage permanent... On était sous pression avec de plus en plus de travail et toujours les mêmes moyens et outils de travail d’avant, autant dire un sacré bordel archaïque.
 
C : Je suis arrivée dans la boîte à la suite d’un congé parental j’ai apprécié reprendre mes marques tranquillement dans le monde professionnel. J’ai eu la chance d’entrer dans une équipe bienveillante et à l’écoute. Malheureusement, au bout de quelques mois les conditions de travail se sont dégradées. Pendant l’été, nous avons subi les absences pour congés des collègues, nous croulions sous le travail avec la moitié de l’effectif réduit et une direction absente. Finalement nous avons continué les mois suivants à travailler à flux tendus, avec des arrêts à répétitions suite au rythme difficile et à la non-reconnaissance de la direction. Je me suis retrouvée malgré moi formatrice pour un poste qui n’était pas le mien. Finalement la lassitude et la fatigue se sont installés à me décourager de mon emploi.
 
Ly.Sd : quelle relation entretenez-vous avec votre hiérarchie ?
 
J Je dirais que ma relation avec la hiérarchie était plutôt bonne mis à part ce genre de petits pics quand ils sont eux-mêmes sous pression.

P : Avec le responsable du dépôt, tout se passe bien. Il est présent, il répond à nos questions, on peut se confier, chose qu’on ne peut pas dire des véritables patrons.
Le PDG n’est jamais là et ne connaît rien à notre travail. Quand il est là, il ne nous parle pas et reste fixé sur son portable. Quant à sa sœur, qui est plus présente, elle ne nous écoute pas. On a l’impression qu’elle est là pour nous fliquer. Il n’y a aucune communication et on se sent totalement mis à l’écart de ce qui se passe dans les bureaux.
 
M : le PDG vit sur autre planète mais il n’est pas méchant, on s’est engueulé quelques fois parce que j’étais pas d’accord pour certaines choses. Au fur et à mesure du temps il a été de plus en plus absent alors la relation à la fin était plus virtuelle, mais je me disais souvent qu’il abusait niveau quantité de travail (sachant qu’il n’a aucune idée du temps qu’on met à réaliser ses tâches, j’ai essayé de lui en parler mais ça n’a rien changé). Il est tout de même plus humain que sa sœur que je n’ai jamais pu encadrer, elle c’est l’exemple même de la bêtise et de la méchanceté. 
 
S : Avant que ça se dégrade, on s’entendait plutôt bien avec ma responsable directe. Elle était même venue à mon anniversaire... Puis tout a changé, dès que j’ai commencé à accumuler les arrêts dus à une maladie et à la restructuration des services, ça devenait insoutenable. Si j’étais absente ou en retard, c’était de ma faute. Je donnais plus de travail à mes collègues à cause de moi. Et ça ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres.
 
C : Initialement des relations correctes et cordiales. Mais finalement les faux semblants, l’irrespect ont teni ma confiance et notre lien.
 
Ly.Sd :quels sont/ont été les plus gros points noirs des conditions de travail dans l’entreprise ?
 
J : Le gros point noir est clairement le comportement aléatoire de la responsable, le manque de considération et la paye à mon sens trop minime pour tout le travail effectué. Même si mon cas est à part pour moi du fait de l’alternance.
 
M : Salaire. Et limite on nous envoie bouler lorsqu’on demande une augmentation. Il n’y a aucune reconnaissance, pas d’écoute, l’évolution est inexistante. Ca ne marche que d’un côté, le leur. On a un sentiment de déshumanisation, on est des outils de travail point barre.
 
P : En plus du salaire, c’est surtout la sécurité ! Il n’y a rien du tout ! Tout est à refaire, aucune règle n’est respectée ! Nous n’avons pas de chaussures de sécurité, les racks ne sont pas fixés au sol, pas de matériel adéquat. Une de mes collègues a même traversé le sol d’une mezzanine ! On risque nos vies et notre santé pour un SMIC.
 
S : Le salaire par rapport à la quantité de travail demandée ! Une hiérarchie faussement amicale qui n’hésite pas à nous écraser et nous accabler au moindre dysfonctionnement.
 
C : Le manque de reconnaissance et d’investissement de la direction. Se donner à fond dans son emploi et ne rien avoir en retour, ça finit par peser psychologiquement.
 
Ly.Sd : L’entreprise se dit « familiale » mais comment ça se passe réellement ?
 
J : Chez nous, c’est la meilleure définition du capitalisme. Des locaux insalubres, les bureaux comme les dépôts (murs avec moisissures, rats se baladant dans les plafonds, les dépôts pas aux normes, etc.…) des salaires au plus bas possible avec toujours plus de travail demandé, du harcèlement moral, etc...
 
P : Il y a de plus en plus de commandes, de nouvelles boutiques ouvrent mais aucune augmentation de salaire. Nous travaillons 40 heures par semaine sur la base d’un sSMIC. Quand on demande une augmentation, soit elle est refusée, soit, pour ceux qui ont de la chance, on leur dit que les comptes sont dans le rouge et qu’on ne peut pas faire mieux que 50€ bruts mensuels.
 
C : Les salaires sont tellement bas que ça finit par démotiver notre investissement. En ce qui concerne les conditions de travail et la sécurité, même si à mon poste je suis moins impactée que mes collègues du dépôt, je dois dire que la vétusté et la saleté des locaux m’ont valu plusieurs épisodes de toux sévères cet hiver. Il est certain que la qualité du matériel, l’installation générale et l’état des locaux ne reflètent en rien l’image luxueuse défendue par l’entreprise.
 
Ly.Sd comment ça se passe dans ces cas-là, il y a un syndicat, un CSE... Quelles actions sont menées par les salariés ?
 
S : Quand j’y étais il n’y avait ni syndicat, ni CSE. Avant de partir, j’avais lancé un appel à la grève justement pour mettre en lumière tout ça et j’ai aussi contacté l’inspection du travail à ce sujet. Comme par hasard, un mois après une élection du CSE a eu lieu... J’espère que cela va enfin faire bouger les choses.
 
P : Un CSE a été élu juste avant le confinement. J’en fais partie d’ailleurs. Avant ça, il n’y avait rien du tout. D’ailleurs, les patrons ont intimidé tous les gens qui ont essayé de se présenter à cette élection. Certains ont retiré leur candidature après avoir été appelé ou convoqué par la direction. Moi, je n’ai pas flanché. J’ai été élu mais du coup, pour me punir, ils m’ont enlevé mes heures supp’. Je ne touche désormais plus qu’un SMIC.
 
S. et M. ont été licenciés juste avant le confinement par le médecin du travail. Ils ont été déclarés inapte suite à un harcèlement moral et une pression trop forte.
 
Ly.Sd : Comment avez-vous réagi à l’annonce du confinement et quelles mesures ont été mises en place par l’entreprise ?
 
J : A l’annonce du confinement nous avons tous initialement été placés en chômage partiel, sans que l’on nous précise s’il s’agissait de chômage partiel total ou de chômage partiel en heures réduites. Cela a duré une semaine puis finalement on a reçu un mail comme quoi l’entreprise fermait.
 
C : L’annonce du confinement a été pour moi un soulagement, tout simplement car je n’arrivais plus à supporter les tâches quotidiennes imposées, et le rythme effréné. La direction a immédiatement annoncé la fermeture de l’entreprise avec une activité au chômage partiel pour tous les employés.
 
Ly.Sd : Malgré la fermeture, avez-vous ressenti une pression à reprendre le travail par la hiérarchie ? Comment le vivez-vous ?
 
J : La pression à se remettre à travailler malgré la fermeture de l’entreprise a été très présente pour ma part. En réalité, tous les salariés ont été mis au chômage partiel mais l’activité était assurée par notre directeur général et sa sœur la responsable au siège. Au bout de 3 jours quand ils se sont rendu compte qu’ils n’y arrivaient pas, la responsable a imposé à une de mes collègues et moi-même de se concerter entre nous et de décider qui allait retourner au siège pour travailler. On a toutes les deux tout simplement répondu non. Ensuite ils se sont à nouveau rapprochés de moi une semaine après pour que je fasse du télétravail, ce que j’ai fait, peut-être illégalement dans le cas où nous serions déclarés en chômage partiel total. Je l’ai personnellement très mal vécu car on m’a submergé de travail alors que cela n’aurait pas dû me prendre plus de deux heures selon eux, d’autant plus que c’était, pour la plupart, réparer les erreurs qu’ils avaient commises et aller au « front » avec les clients mécontents dont ils ne voulaient pas s’occuper. J’en étais à compter chaque jour jusqu’à mes congés que je voyais comme une libération.
 
C : Une pression ? Effectivement ! Comment on le vit ? Mal, bien sûr. C’est finalement une période qui a permis de révéler le vrai visage de la direction. A ce jour, je suis déçue de m’investir dans une entreprise dirigée par des gens qui ne méritent pas mon investissement, ma motivation et mes sacrifices. J’ai pensé que mes efforts finiraient par être récompensés d’une manière ou d’une autre et je réalise qu’il n’en sera jamais ainsi.
 
Ly.Sd comment envisagez-vous l’après confinement et à votre avis, comment la production va reprendre ?
 
J : Pour ma part mon contrat sera fini d’ici la fin du confinement donc je sais que je serai tranquille parce que leur comportement pendant tout ce confinement ne fait que tirer la sonnette d’alarme sur ce que cela va donner à la réouverture. Je plains vraiment mes (anciens) collègues de travail qui vont devoir payer les pots cassés de nos dirigeants, sans parler du fait que ces derniers seront désagréables au plus haut point en plus de tout cela !
 
C : En ce qui concerne la production et l’activité j’ai du mal à me projeter. Pour ma part, je réfléchis à la suite...
 
P : Je vais enfin pouvoir commencer mes actions en tant qu’élu au CSE. Je vais demander à être présent à toutes les réunions pour ne pas laisser tomber mes collègues. Je veux qu’ils comprennent qu’ils ne pourront plus tout se permettre. Je demanderais l’ouverture des comptes par exemple... Et pour cela, je demanderai l’aide d’un syndicat pour y arriver !
 
*les prénoms ont été modifiés par raisons de sécurité.

 
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