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La Izquierda Diario
12 de mai de 2020 Twitter Faceboock

Rennes. La colère des étudiant-es face à leurs conditions d’examens
Correspondant-e-s de Rennes

Le sort des étudiant-e-s pour la validation de leur semestre pose question après deux mois de fermeture des universités, un contexte de pandémie et de crise économique. La fragilité des conditions de suivi des enseignements et le bouleversement des conditions extra-universitaires d’existence impliquent inévitablement de remodeler adéquatement les modalités d’évaluation à la situation.

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Le sort des étudiant-e-s pour la validation de leur semestre pose question après deux mois de fermeture des universités, un contexte de pandémie et de crise économique. La fragilité des conditions de suivi des enseignements et le bouleversement des conditions extra-universitaires d’existence impliquent inévitablement de remodeler adéquatement les modalités d’évaluation à la situation.

Le 21 avril, Frédérique Vidal annonce la couleur : oubliez d’emblée vos solutions pour garantir à tou-te-s la validation du semestre, certains devront tomber, qu’importe les circonstances, car on le sait bien, sans sélection pas de valeur des diplômes, c’en est la condition sine qua non. Le lendemain, la ministre reprend la parole dans une interview accordée à 20 Minutes, pour recommander d’organiser « un maximum d’épreuves ne nécessitant pas la présence physique des étudiants sur les campus », tout en estimant que les modalités de ces épreuves relevaient de la « liberté pédagogique » des établissements.

Le caractère exceptionnel et la spécificité de la période ne sont pris en compte que sous quelques aspects. Si elles sont jetées par la fenêtre quand il s’agit de considérer la profonde hétérogénéité des conditions d’existence dans lesquelles les étudiant-e-s ont été plongé-e-s ces derniers mois, il n’en va évidemment pas de même lorsqu’il s’agit de voir par quels moyens on pourra les mettre à l’épreuve.

Il faut toutefois se demander comment s’est répercuté ce propos de la ministre dans les différents établissements, car la réalité est loin d’être uniforme. Si la responsabilité de mise en place des examens n’incombe pas directement à la ministre, mais aux multiples directions d’universités, le rapport de force qu’entretiennent ces directions vis-à-vis de leurs étudiant-e-s joue un rôle majeur dans les solutions adoptées. La force du militantisme et des organisations syndicales en est un facteur décisif dans la mesure où il a contribué à baliser les normes de l’acceptable et du permissible dans les rapports direction-étudiants au sein d’un établissement. Mais l’isolement des étudiant-e-s et la faiblesse conjoncturelle des organisations militantes ont déstabilisé ce balisage au profit des directions qui ont les mains bien plus libres qu’habituellement. Cette attitude opportuniste, on va le voir, touche à son paroxysme dans l’université de Rennes 1 et à l’IEP de Rennes.

Pendant que Paris 1 célébrait la mise en application d’un “10 améliorable”, des échos selon quoi Rennes 1 aurait recours à la télésurveillance pour forcer la marche des examens se multiplient dans les médias, comme Ouest-France ou FranceBleu sans que même les étudiant-e-s concerné-e-s l’aient su par une communication préalable de l’université.

Ce n’est que le jeudi 7 mai vers 16h, veille d’un week-end prolongé, que les responsables des modalités d’examens sortent de l’ombre en communiquant par mail ce qui se prépare pour les étudiant-e-s. Si la ligne politique est clairement décelable (voici quelques expressions tronquées du discours : “vous êtes responsable du fonctionnement du matériel utilisé pour composer à distance sur votre lieu de résidence”, “le travail personnel est toujours gage de réussite”), le programme n’en demeure pas moins flou sur plusieurs points.

D’emblée, la fermeté avec laquelle les examens sont maintenus se trouve justifiée par une enquête auprès d’étudiant-e-s sans jamais que le contenu de ladite enquête soit dévoilé. Le paradoxe étant que cette enquête ne peut, étant en ligne, par définition recueillir les témoignages d’élèves ne possédant pas une connexion satisfaisante (magnifique tour de passe-passe). Loin de servir d’outil véritablement informatif, cette enquête semble couvrir uniquement la fonction de légitimation ad hoc et d’alibi d’une charte mettant en péril les intérêts et les libertés des étudiant-e-s. Car, oui, outre la télésurveillance qui ne concernerait désormais plus que certaines franges d’étudiant-e-s, il est maintenant question de remplir un formulaire par des données personnelles et de signer une charte alors qu’aucune clause de confidentialité n’est exposée ni que les véritables motifs obligeant à signer ne soient divulgués. Il est seulement mentionné qu’il est impératif de remplir et de signer “le plus vite possible”, “dans les plus brefs délais” sans date butoir et sans savoir ce que l’on encourt juridiquement si l’on ne se met pas, ou trop tard, à la tâche. Si la menace de télésurveillance semble s’éloigner, du moins pour la plupart, les étudiant-e-s se retrouvent dorénavant face à l’injonction de ratifier une charte aux contours plus qu’énigmatiques.

Contre cet acharnement irresponsable des responsables en question, les organisations syndicales et militantes de Rennes 1 ont réagi de plusieurs manières. Le soir-même du 7 mai, SUD solidaires étudiant-e-s publie un communiqué

La FSE diffuse une pétition collectant dès dimanche plus de 750 soutiens. Le lendemain, le collectif militant Rennes 1 en lutte publie à son tour un communiqué sur la situation pour dissuader les étudiant-e-s isolé-e-s de se précipiter à signer la charte.

Le week-end passe et le lundi midi, Ouest-France titre « Examens à Rennes 1. Face à la polémique, la télésurveillance quasi annulée ». Ce n’est que le lendemain, le 12 mai, que le président de l’université, David Alis, sort du silence et débarque sur la scène avec la fameuse posture surplombante et omnisciente pour éclairer la situation. Sans précautions, il vient jeter la faute sur toutes les publications antérieures, qu’il n’hésite pas à nommer « sources de désinformations ». Or, la réalité n’est pas aussi simple et limpide. Ces publications, qu’il s’agisse de fuites médiatiques ou de communiqués militants, n’ont nullement contribuées à égarer et aveugler les étudiant-e-s (de toute façon, comment le faire lorsque les étudiant-e-s ne disposaient d’aucun matériau tangible pour connaître leur sort ?), au contraire, elles ont amorcé la discussion et constituent par-là les véritables vecteurs de l’éclaircissement de la situation.

Dans son mail, malgré quelques insinuations mielleuses d’une garantie des « meilleures conditions possibles » du semestre étant dans l’ « intérêt de tous », sa ligne politique ne bouge pas d’un pouce. En effet, le maintien péremptoire des examens persiste sous prétexte que les inégalités découlant du contexte exceptionnel sont pleinement résorbées. Il réduit ces inégalités à de simples questions techniques, et prétend les effacer en mettant à disposition à certain-e-s des tablettes et ordinateurs. Or, la rupture d’égalité face aux examens est un problème de circonstance qui va au-delà des seuls outils numériques. C’est déjà ce que le journal Huffington Post expliquait le 12 avril en soulignant les situations de précarité durant cette période (hétérogénéité des conditions de travail pour se concentrer : pas d’espace calme et isolé, différentes transmissions de capital scolaire-culturel, au domicile, etc.). Sans prise en compte sérieuse de cette question, le passage des examens dans de telles conditions relève de la pure mascarade, démontrant une fois de plus l’autoritarisme et le pseudo-élitisme régnant à l’université de Rennes 1.

Pour ce qui est de l’IEP (Insititut d’Etudes Politiques) de Rennes, les tensions entre la direction et les étudiant-e-s se sont manifestées sur une plus longue durée. Dès le mois d’avril, le recours à la télésurveillance était déjà évoqué et la mobilisation étudiante brandissait déjà son refus sous plusieurs modalités.

A Sciences Po, en effet, la direction a fait le choix du passage en force. Après une pseudo-consultation des élus étudiants et un Conseil d’Administration, le comité de direction a décidé seul des modalités de passage des examens, à savoir des partiels en ligne, en temps limité, avec utilisation de l’entreprise privée “TestWe”. Pourtant, et ce dès le début du confinement, les étudiants avançaient que de telles conditions d’examens étaient en déconnexion totale de la situation dans lesquelles se trouvaient de nombreux étudiants ; une enquête a notamment été menée par le collectif étudiant PNL dès la fin du mois de mars, révélant l’incapacité matérielle mais aussi psychologique de pouvoir assumer correctement la continuité pédagogique et donc des examens dans le cadre qui était proposé. Leurs revendications, elles, concernaient la mise en place du 10 améliorable, et le rendu de devoirs maisons sous 15 jours, afin d’assurer une continuité la moins inégalitaire possible.

Face au coup de force antidémocratique de la direction, les étudiants se sont organisés en mettant en place une pétition réunissant plus de 450 signatures sur 1300 étudiants, donc environ un tiers de l’institut, qui s’appuie sur les résultats de l’enquête pour réaffirmer le caractère inégalitaire des examens, en exigeant l’annulation de ceux-ci, tout en s’attaquant à l’utilisation d’un logiciel de surveillance :

Les étudiant.e.s de Sciences Po Rennes signataires de cette pétition appellent le personnel de l’équipe pédagogique ainsi que de l’administration à prendre conscience du caractère exceptionnel de la situation en annulant les partiels du second semestre (...) Par ailleurs, votre volonté de nous imposer des partiels en ligne ne saurait en aucun cas se faire en recourant au logiciel TestWe. Les fonctions de ce logiciel nous alarment tou.te.s au plus haut point, notamment la surveillance des étudiant.e.s et la prise d’image, qui est une atteinte claire à nos droits, à notre vie privée (...) Ainsi, si nous affirmons notre volonté d’annuler les partiels en ligne, nous souhaitons souligner à quel point ce genre de logiciel symbolise toute l’impertinence de leur tenue.

L’utilisation de ce logiciel, recommandé par le ministère de l’Enseignement Supérieur, a en effet de quoi alarmer en termes de protection des données personnelles et d’atteinte à la vie privée. Selon un article de Médiapart, “TestWe” a en effet la capacité de bloquer toutes les applications de l’ordinateur de l’étudiant, vérifier son identité en prenant une photo avec une pièce d’identité, et de prendre des photos tout au long de l’examen, comme l’indique le PDG de l’entreprise : « Pendant l’examen, une photo est prise toutes les quelques secondes. Cela forme un mini-film qui est automatiquement analysé pour détecter des anomalies : un autre visage qui apparaît ou l’étudiant qui s’en va. » L’utilisation d’un tel logiciel dans les universités est bien à l’image du tournant autoritaire pris par le gouvernement, qui passe par des biais technologiques comme l’application StopCovid, pour amorcer une surveillance de la population, qui pourrait bien se généraliser

Malgré l’écho qu’a eue la pétition, d’une part du côté d’une partie des enseignants qui ont également adressé une lettre à la direction, d’autre part du côté de la presse, la direction de l’IEP n’a rien lâché, si ce n’est que quelques miettes : dans un mail daté du 20 avril, elle réaffirme les modalités d’examens en ligne et en temps limité, tout en cherchant à apparaître comme conciliatrice, en acceptant de décaler les examens d’une semaine, et en fournissant ordinateurs et clés 4G comme réponse aux difficultés matérielles. Concernant “TestWe”, la direction renonce à l’option du logiciel photographiant les étudiants toutes les 10 secondes, mais maintient son utilisation, qui permet donc de bloquer l’accès des étudiants à leurs fichiers. Après près d’un mois de mobilisation, les étudiants se retrouvent donc face à une direction prenant le parti des politiques du ministère, qui utilise la valeur du diplôme comme argument pour justifier la sélection des étudiants les plus précaires.

Comme l’ont suggéré les organisations syndicales et comme l’ont montré d’autres universités, il n’est aucunement nécessaire pour assurer la fameuse continuité pédagogique de recourir au maintien ferme de tous les examens et à la télésurveillance au coût exorbitant (de 5 à 10 euros de l’heure pour un-e étudiant-e) en complète dissonance avec les restrictions budgétaires de l’enseignement et de la recherche des dernières années. Cette mesure relève bel et bien d’un choix politique promulguant la réussite individuelle sans prise en compte de l’hétérogénéité des conditions d’existence des étudiant-e-s.

C’est pourquoi nous soutenons les recommandations syndicales d’un retrait inconditionnel de la télé-surveillance, d’une neutralisation partielle des examens et d’un seuil minimal de 10/20 pour chaque épreuve, qui malgré ses limites, représente un premier pas pour combattre la sélection à l’université.

Les années d’études ne doivent pas être saisies comme un moyen parmi d’autres pour atteindre un objectif en-soi substantiel et indépendant des années d’études, que serait la délivrance d’un diplôme mais au contraire comme des acquis en terme de savoirs diversifiés. Les examens et l’acquisition des diplômes cristallisent l’aboutissement des fonctions de qualification (symbolique) de la force de travail, de l’intégration (au moins partielle) de l’idéologie et comme perspective d’une amélioration des conditions sociales par rapport au point de départ familial. D’où leur importance et les réactions allergiques de la classe dominante quand ils sont d’une quelconque façon remise en cause. Pour que l’université soit un lieu réellement mis à profit de la majorité de la population, il est nécessaire de lutter dès maintenant contre toute les manœuvres et les réformes imposant une sélection sociale de plus en plus brutale dans les universités, tout en l’inscrivant dans un combat pour l’accessibilité du savoir à tous et toutes, ce qui passera nécessairement par une lutte frontale face aux capitalistes et leur système. Comme le dit Emmanuel Barot dans « ‘Sauver’ l’université ? », « vouloir « Sauver l’Université » sans s’attaquer aux rapports de production d’ensemble même est donc parfaitement illusoire ».

 
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