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13 de mai de 2020 Twitter Faceboock

Déconfinement
Déconfinement. Malaise profond à la réouverture des écoles
Tristane Chalaise

Objet d’une intense propagande gouvernementale et médiatique, la réouverture à marche forcée des écoles a commencé ce lundi. Si le ministre de l’éducation continue à jouer la carte des inégalités sociales et de la « santé physique et mentale » des enfants pour justifier le choix du gouvernement, les images, elles, évoquent une école sans âme à l’ambiance carcérale. En même temps, les « cafouillages » ministériels et aberrations sanitaires se multiplient, provoquant colères et inquiétudes.

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Dans une école maternelle de Tourcoing
Crédits : Lionel Top, correspondant de BFMTV a Lille

C’est cette semaine que commence le retour à l’école pour les élèves de maternelle et de primaire. Dès mardi, le ministre de l’Education Nationale, qui ne recule jamais devant l’occasion d’une opération de communication, s’est ainsi rendu dans une école primaire de l’Essonne ; devant les caméras et dans une classe modèle (peu de traces de la pandémie ici : affiches, posters et accessoires pédagogiques sont toujours en place, tandis que seule la maitresse et le ministre portent un discret masque chirurgical).

Face caméra, Jean-Michel Blanquer interroge les enfants sur le retour en classe, laissant peu de place aux éventuels mécontents. « Vous êtes tous contents alors ? Toi, pourquoi tu es content ? », demande le ministre, auquel les enfants répondent qu’ils sont heureux de retrouver leurs copains et la maîtresse, avant de réviser les gestes barrière dans la bonne humeur.

Dans la cour, masque à la main, le ministre déclare ensuite qu’il « assume totalement » ses propos tenus la veille : il y a un danger plus grand à rester à la maison qu’à l’école, y compris d’un point de vue sanitaire.

Derrière la propagande ministérielle, les images glaçantes de la distanciation sociale à l’école

Ce portrait idyllique de la réouverture des écoles s’est toutefois vu rapidement écorné sur les réseaux sociaux, ou des personnels de l’Education Nationale ont publié des photographies et témoignages de la situation dans leurs établissements.

Classes couvertes de rubalise, marquages au sol et déplacements en file indienne, et, dans la cour, des élèves assis sur des croix ou jouant seuls, dans un carré ou un cerceau pour éviter les contacts… Des images qui évoquent une scène de crime ou l’univers carcéral, avec des enfants placés « à l’isolement ». Voilà qui interroge sur les effets émotionnels du retour à l’école, pour des enfants qui se voient interdire tout contact physique et doivent respecter des mesures extrêmement strictes pour éviter la contamination.

Dans les faits, les enseignant.e.s et personnels pointent déjà l’impossibilité de véritablement respecter les gestes barrière, en particulier avec les tout petits. Pour eux, l’absence de contact relève en effet parfois de la maltraitance. Interrogé sur France Inter, le ministre de l’Education lui-même a dû reconnaitre qu’il était impossible de ne pas prendre un enfant dans ses bras pour le consoler…

Dans des témoignages publiés sur Médiapart ou sur le Café Pédagogique, ATSEM et enseignantes témoignent de leur incapacité, assumée ou non, à accepter des directives sanitaires qui encouragent la souffrance à l’école. Dès le premier jour, elles expliquent : « J’ai dit à la plus petite que je l’aiderais si elle [n’]arrivait pas toute seule [à s’habiller ou aller aux toilettes]. J’aurais mis des gants, car il n’y a pas le choix. Mais la rentrée des petites sections me paraît improbable. Certains ne sont pas encore propres et ont des petits accidents. Comment va-t-on faire ? » ; « Une grande ne semble pas avoir le moral, et dès que je l’ai touchée, en mettant juste ma main sur son bras, elle a mis sa main sur la mienne et a souri… ça l’a tout de suite apaisée ». Ce lien social, essentiel à l’apprentissage et au bien-être des enfants, est rendu impossible par les mesures sanitaires qui sont prises. « Ça n’est pas l’école » dirait-on pour plagier Véronique Decker, ex-directrice d’école ayant fait toute sa carrière dans des écoles de l’éducation prioritaire.

Une surcharge de travail pour les personnels, avec du matériel toujours insuffisant

Difficiles à mettre en œuvre, impossible à respecter, et souvent maltraitantes, les mesures sanitaires ont toutefois fait l’objet d’un travail consciencieux de la part des personnels des écoles. Dans la plupart des établissements, aucun personnel n’a été spécifiquement embauché pour la mise en place d’un protocole pourtant très lourd. Ce sont donc les agent.e.s d’entretien, ATSEM, enseignant.e.s et personnels administratifs qui ont dû, dans leur établissement, mettre en place les différentes mesures au prix parfois d’une importante surcharge de travail.

Beaucoup d’établissements, comme en témoigne le post ci-dessus, relayé par la page Facebook des Stylos Rouges, n’ont par ailleurs toujours pas reçu le matériel sanitaire nécessaire, tout en subissant de fortes pressions pour la réouverture !

Un matériel qui, rappelons-le, lorsqu’il est fourni, reste insuffisant pour protéger les personnels, seuls à devoir porter un masque dans les plus petites classes. Les masques fournis par l’Education Nationale – c’est mentionné sur l’emballage – ne « protège[nt] pas des contaminations virales ou infectieuses ».

Pire encore, certains personnels sont, eux, privés de masques ! C’est ce que révèle une AESH, dont le témoignage est relayé sur le site de Médiapart. Une situation d’autant plus scandaleuse que les AESH (Accompagnant.e.s d’Elèves en Situation de Handicap) sont parmi les personnels les plus exposés à la contamination. Leur travail nécessite en effet une proximité constante avec les élèves dont ils ont la charge, pour les aider à lire, écrire, manipuler… mais aussi pour les aider à gérer leurs émotions et leur comportement en classe.

Une reprise en fanfare, alors que des « cas suspects » se multiplient chez les enseignants

Alors même que le ministre se gargarise sur une école plus sûre que le domicile des élèves, l’absence de matériel suffisant pour assurer la sécurité des personnels et des enseignants peut au contraire faire craindre un retour massif du virus. Ces derniers jours, la presse fait ainsi écho de nouveaux cas suspects de contamination au virus dans les établissements scolaires. Au collège de Chauvigny, dans la Vienne, on compte un nouveau cas de Coronavirus, tandis que dans le Berry et dans le Nord, des écoles ont dû être fermées suite à des suspicions de contamination chez les personnels, en particulier ceux ayant été en contact avec des enfants de soignants pendant le confinement. Certains établissements ont par ailleurs dû prendre la décision de refermer le lendemain même de la réouverture, comme le recense ce témoignage reçu sur la page des Stylos Rouges

« A mon tour de témoigner.
Je travaille dans une petite école rurale, habituellement 35 élèves de la tps au cm2. Nous en avions 15 répartis en deux groupes. Nous avons la possibilité d’accueillir les élèves dans des conditions quasi parfaites dans ce contexte. Tout était millimétré, les désinfections, lavages de main, cantine en deux services (3 gamins par service !), Bref Nous avons donc ouvert mardi et ça s’est plutôt bien passé.
Jusqu’à ce que hier soir, j’apprends qu’une des enfants présente gardé lors de la crise dans une garderie de soignants, a été en contact avec des personnes testées positives au covid et des enfants présentant des symptômes. Décision collégiale de la mairie, de l’inspection et de moi- même : fermeture de l’école jusqu’à nouvel ordre.
L’ouverture n’aura pas duré longtemps... »

Or, sans un matériel efficace et suffisant, et en l’absence d’une campagne massive de test, il parait difficile d’éviter que ces situations se multiplient.

Un mépris de plus en plus insoutenable pour les personnels de l’Education Nationale, qui souhaitent être consultés et entendus

Déjà bancale, la mise en scène du retour à l’école aurait été incomplète sans une nouvelle bourde du ministre de l’Education Nationale. Jean-Michel Blanquer, toujours dans la classe modèle de l’Essonne, demande devant les caméras : « Est-ce que vous avez lu pendant les vacances ? » avant de se reprendre « enfin, pendant le confinement ? »… Un lapsus qui n’a pas échappé aux enseignant.e.s qui ont dû fournir un travail conséquent pour assurer la continuité pédagogique pendant la période de confinement.

Rappelons-le, ce travail avait déjà été ignoré par la porte-parole du gouvernement, qui, il y a quelques semaines, avait cité les enseignant.e.s parmi les salarié.e.s désœuvré.e.s… Donnant lieu à des excuses expresses et à une vidéo de remerciement de Jean-Michel Blanquer lui-même ! Le ministre affiche ainsi une fois de plus son mépris pour les personnels de l’Education Nationale, dans un contexte où ceux-ci sont en première ligne pour assurer la réouverture chaotique des écoles… Tout en continuant, pour certains, le télétravail.

Ce mépris, combiné à l’absence totale de prise en compte et de consultation des personnels, est ce qui semble aujourd’hui agglomérer les colères des personnels de l’Education Nationale. Sommés par leur hiérarchie, de manière parfois extrêmement autoritaire, de rouvrir les établissements, les personnels ont en effet été très peu – voire pas du tout – consultés sur les modalités de cette reprise et sur les conditions nécessaires pour l’accueil des enfants. Loin de vouloir « tirer au flan », comme le sous-entendent certains éditorialistes et représentants du gouvernement, la plupart des enseignant.e.s ont envie de retrouver leurs élèves et souhaitent retrouver le lien humain et émotionnel de la classe. Toutefois, les enseignant.e.s qui s’opposent aujourd’hui à la reprise sont aussi conscients que les mesures proposées par le gouvernement sont aujourd’hui insuffisantes et ne permettent pas un retour à l’école dans de bonnes conditions. Si l’on s’émeut aujourd’hui des photographies d’enfants isolés dans les cours de récrés, elles ne sont que révélatrices d’un mal-être plus profond à l’école, et la conséquence d’une gestion qui privilégie le retour au travail au détriment d’une démarche plus progressive et cohérente avec le bien-être des enfants et des personnels.

 
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