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La Izquierda Diario
16 de décembre de 2020 Twitter Faceboock

Irrationalité capitaliste
Covid-19. Les puissances mondiales s’accaparent les vaccins au détriment des pays périphériques
Philippe Alcoy

Alors que certains pays ne pourront vacciner qu’une fraction de leur population, les puissances capitalistes ont commandé des doses pour vacciner plusieurs fois leurs citoyens.

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Illustration : « Les mangeurs de ricotta », Campi, 1580.

Ces dernières semaines plusieurs laboratoires occidentaux ont annoncé avoir développé des vaccins contre le Covid-19. C’est le cas notamment du partenariat Pfizer-BioNTech, du laboratoire nord-américain Moderna et d’AstraZeneca en collaboration avec l’université d’Oxford. Les différents Etats impérialistes à travers le monde se sont dépêchés de passer des commandes et acheter, le plus rapidement possible et le plus grand nombre de doses, parfois avant même la certification des vaccins par les organismes compétents. Mais cette véritable « rafle » impérialiste sur les vaccins est en train d’anéantir, de fait, les possibilités des pays de la périphérie capitaliste de se procurer des doses pour faire face à la pandémie.

Une attitude de « prédateurs irrationnels »

Ainsi, selon le New York Times, « alors que de nombreux pays pauvres pourraient être en mesure de vacciner au maximum 20 % de leur population en 2021, certains des pays les plus riches du monde ont réservé suffisamment de doses pour vacciner plusieurs fois leurs propres populations (...) si toutes les doses qu’ils ont déclaré avoir commandées sont livrées, l’Union Européenne pourrait vacciner ses habitants deux fois, la Grande-Bretagne et les États-Unis quatre fois, et le Canada six fois ». Le même journal estime que le nombre total de doses que les Etats-Unis pourraient acheter aux différents laboratoires s’élèverait à 1,5 milliards. De leur côté les autorités européennes affirment avoir acheté plus de doses du vaccin « qu’il n’en faut pour tout le monde en Europe ».

En plus du pouvoir financier de ces puissances impérialistes, le principal argument politique mis en avant pour justifier cette « priorité des puissants » c’est que tous ces Etats ont investi des milliards d’euros et de dollars pour soutenir les recherches des laboratoires privés. De leur côté des pays comme l’Inde et l’Afrique du Sud, à la tête d’un groupe de pays à faibles et moyens revenus, ont demandé auprès de l’OMS une suspension des droits de la propriété intellectuelle, tels que les brevets, sur les produits liés à la lutte contre la pandémie rapporte The Lancet. Cependant, l’industrie pharmaceutique et de nombreux pays à hauts revenus « dont le Royaume-Uni, les États-Unis, le Canada, la Norvège et l’UE, l’ont rejeté catégoriquement, affirmant que le système de propriété intellectuelle est nécessaire pour encourager les nouvelles inventions de vaccins, de diagnostics et de traitements, qui pourraient se tarir en son absence ».

Dans une situation sanitaire qui fait peser une urgence sur l’ensemble de l’humanité, ces dirigeants de gouvernements et de multinationales pharmaceutiques considèrent ainsi que seuls l’appât du gain et la recherche de profits peuvent constituer un aiguillon pour la recherche et l’innovation. Une logique à l’image du monde qu’ils défendent mais que beaucoup combattent, y compris dans le secteur de la recherche et de l’innovation technologique. Surtout, en se montrant incapables de renoncer à la course aux profits, même dans une situation d’urgence sanitaire planétaire, les capitalistes entravent la lutte contre la pandémie, démontrant une nouvelle fois l’absurdité du système qu’ils défendent.

La question de la production : le bluff de l’industrie pharmaceutique

En effet, la logique du profit et de la propriété privée est en train d’accroître un problème qui pourrait toucher également les pays impérialistes : les limites des capacités de production des laboratoires. En effet, le fait de ne pas partager les brevets avec les Etats périphériques et semi-coloniaux réduit les capacités de production de doses du vaccin, y compris ceux commandés par les Etats centraux.

Ainsi, l’article du New York Times que nous avons déjà cité note à ce sujet : « certaines entreprises ont déjà révisé leurs projections en fonction de problèmes de production. Pfizer a d’abord déclaré qu’elle produirait 100 millions de doses d’ici la fin de l’année, pour ensuite réduire ce chiffre de moitié. Novavax a retardé les essais cliniques en partie parce qu’elle ne pouvait pas produire suffisamment de doses. Dans d’autres cas, les fabricants de vaccins ou leurs partenaires peuvent avoir promis plus de doses que ce qui peut être produit : 3,21 milliards de doses du vaccin d’AstraZeneca ont été promises, mais des accords de fabrication sont en place pour seulement 2,86 milliards, selon Airfinity. Johnson & Johnson a promis 1,3 milliards, mais n’a assuré la fabrication que pour 1,1 milliards ».

Cela veut dire qu’il est très probable que même pour les pays riches les commandes ne seront pas toutes livrées en 2021, tandis que pour ce qui est des pays de la périphérie capitaliste, certains estiment que pour beaucoup ils pourraient attendre jusqu’à 2024 avant de réussir à vacciner et immuniser toute leur population. D’autres spécialistes considèrent que d’ici là beaucoup de gens pourraient être contaminés et acquérir une forme d’immunité naturelle, réduisant le besoin de vaccination. Même si cette possibilité était réelle, il s’agit là d’un calcul cynique où l’on espère que les pauvres seront immunisés naturellement, au risque de leur vie, alors que les citoyens des pays développés sont protégés par les vaccins dont la recherche et la production se fait en grande partie grâce à la spoliation des pays semi-coloniaux par les puissances impérialistes.

Impérialisme et sous-développement

Mais justement les moyens financiers n’expliquent pas tout. Il y a d’autres facteurs, qui même s’ils sont liés à la question économique, déterminent cette inégalité entre les pays. En effet, les vaccins développés par Pfizer-BioNTech et Moderna ont une efficacité de plus de 90%. Cependant, ces vaccins doivent être conservés à des températures très basses : -70 degrés. Cela implique que les pays se dotant des doses de ce vaccin doivent avoir l’infrastructure capable de les maintenir à ces températures. Or, généralement ce sont seulement les laboratoires de recherche qui possèdent des freezers de ce type. Ni les hôpitaux, ni les pharmacies n’en disposent, y compris dans les Etats capitalistes développés.

En ce sens, Alex Berezow, spécialiste en sciences, technologie et santé publique affirme que « les défis logistiques posés par la chaîne du froid rendent presque impossible l’acheminement d’un vaccin dans une région où les infrastructures sont médiocres et l’électricité peu fiable ». Autrement dit, pour beaucoup de pays en Afrique, en Asie, en Amérique latine et dans d’autres contrées de la planète (y compris dans certaines régions des pays impérialistes), le stockage des doses des vaccins devient pratiquement impossible, et avec lui la vaccination de la population.

De ce point de vue, le vaccin développé par AstraZeneca présente un avantage car il peut être stocké dans les freezers généralement utilisés dans les hôpitaux et pharmacies, à des températures moins faibles. Cependant, l’efficacité de ce vaccin est d’à peine 62%. Il est donc plus que probable que, dans l’éventualité où le problème de la production serait résolu, ce soit ce type de vaccin moins efficace qui arrive en premier dans les pays périphériques et semi-coloniaux.

Evidemment, cette situation est loin d’être une fatalité, œuvre de la chance de certains pays et de la disgrâce d’autres. En réalité, le sous-développement de l’écrasante majorité des pays du monde est le résultat du fonctionnement du capitalisme lui-même où une petite poignée de puissances se partagent les richesses produites sur l’ensemble de la planète. Leur développement dépend du sous-développement d’autres Etats. C’est l’impérialisme qui empêche le développement d’infrastructures minimales qui permettent à la population de jouir de conditions de vie un minimum décentes.

Tous contre tous

Mais on se tromperait si on pensait qu’il existe une sorte d’entente harmonieuse entre les différentes puissances impérialistes contre les pays de la périphérie capitaliste. En réalité, comme on l’a vu lors des premières semaines de la pandémie et tout au long de ces derniers mois, les puissances capitalistes se livrent une concurrence acharnée entre elles, même pour se procurer des denrées élémentaires pour faire face à la pandémie de masques, gel ou respirateurs.

Aujourd’hui avec le vaccin, un produit bien plus complexe et sophistiqué, cette lutte acharnée se poursuit, et peut-être avec plus de brutalité. En effet, étant donné que tout semble indiquer que les laboratoires ne pourront pas tenir leurs promesses de livraison pour l’année 2021, il est plus que probable que les puissances impérialistes se retrouvent dans une concurrence brutale pour accéder aux doses des vaccins. Il n’est pas exclu que l’on assiste à des scènes de « piraterie » moderne, à des formes d’arnaques à grande échelle. Car au-delà de l’aspect sanitaire il y a un grand enjeu économique à immuniser la population : le pays qui recevra le plus de doses des vaccins pourra prétendre à relancer son économie au plus vite et ainsi gagner un avantage par rapport aux capitalistes des autres pays.

L’exemple des vaccins montre encore une fois le caractère dévastateur et réactionnaire du capitalisme. C’est cette logique, guidée par le profit, qui alimente la méfiance d’une grande partie de la population vis-à-vis des vaccins et fait le lit des théories du complot les plus absurdes.. Le fait est que, pour le moment, la seule solution à cette pandémie semble être le vaccin. Et dans ce cadre, les capitalistes agissent comme à leur habitude : en essayant de faire du profit. Si la classe ouvrière devait tirer ne serait-ce qu’une leçon de toute cette pandémie c’est que l’industrie pharmaceutique et la recherche devraient être nationalisées, sous contrôle de ses travailleurs et travailleuses, financées par de forts impôts sur les grandes fortunes. C’est comme cela que la lutte contre des pandémies comme celle du Covid-19, qui ne sera pas la dernière, pourrait être enfin déterminée uniquement par l’urgence sanitaire et non par des impératifs économiques.

 
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