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La Izquierda Diario
13 de janvier de 2021 Twitter Faceboock

Révolte rurale
Inde. La Cour Suprême tend un piège aux paysans mais la mobilisation continue
Philippe Alcoy

La Cour Suprême « suspend » les lois de réforme agraire néolibérale et espère calmer la mobilisation qui dure depuis plus de 40 jours. Les organisations paysannes déclarent continuer la lutte.

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Depuis plus de 40 jours les paysans indiens sont en train de bloquer les routes et les voies ferrées menant à New Dehli. Ces agriculteurs venus notamment des Etats du Pendjab et d’Haryana, contestent trois lois votées au parlement en septembre dernier qui libéralisent le secteur de l’agriculture. Parmi les mesures les plus décriées se trouve l’élimination progressive des prix minimums assurés par l’Etat qui permettaient aux plus petits producteurs de vendre leurs produits à un prix relativement juste. L’objectif du gouvernement est de « moderniser » l’agriculture indienne en éliminant ces subventions et en donnant plus de « liberté » aux acheteurs et aux producteurs. De leur côté, les paysans estiment que ces dispositifs vont donner plus de pouvoirs aux grandes entreprises de l’agro-business et les forcer à vendre à des pris trop faibles ce qui les conduira à la faillite et à la perte de leurs terres.

C’est dans ce contexte que la mobilisation ne faiblit pas depuis un mois et demi. Ainsi, on estime que 100 000 agriculteurs et leurs familles bloquent les accès à New Dehli ; ils ont même installé des camps autour de la capitale du pays. Les différentes négociations avec le gouvernement n’ont pas permis de mettre fin à la contestation et parallèlement le gouvernement n’a pas hésité à réprimer les agriculteurs.

Tentant de mettre fin à cette crise politique et sociale, la plus importante qu’ait dû affronter le président Narendra Modi depuis 2014, la Cour Suprême a décidé de « suspendre » l’application des lois controversés et en même temps de mettre en place un conseil de spécialistes pour négocier avec toutes les parties et trouver des solutions. « Nous ne pensons pas que le gouvernement central traite cette question correctement. Nous devons prendre des mesures aujourd’hui. Nous pensons que vous n’êtes pas efficace. Si les lois sont suspendues, les négociations auront une chance d’aboutir », déclarait un représentant de la Cour Suprême.

Bien que ces déclarations puissent paraître critiques de l’action du gouvernement, elles cherchent avant tout à lui offrir une voie de sortie du conflit et notamment de tenter de faire pression sur les organisations paysannes pour qu’elles mettent fin à la mobilisation. C’est l’un des objectifs explicites que la Cour Suprême met en avant : « bien que nous ne puissions pas étouffer une manifestation pacifique, nous pensons que l’ordonnance extraordinaire de suspension de l’application des lois agricoles sera perçue comme une réalisation de l’objectif de cette manifestation, au moins pour le moment, et encouragera les organismes agricoles à convaincre leurs membres de retrouver leur vie normale ».

Cependant, pour le moment, ce piège tendu aux paysans ne semble pas marcher et les représentants des manifestants déclarent que le mouvement va se poursuivre et planifient même une manifestation avec des tracteurs à New Dehli le 26 janvier prochain.

En effet, pour beaucoup de paysans et leurs familles c’est une question de vie ou mort. L’Inde c’est le pays qui compte le pourcentage le plus important au monde de population rurale avec presque la moitié de ses 1,3 milliards d’habitants habitant à la campagne. Cependant, le secteur agricole ne représente que 16% du PIB du pays. Cela est en partie dû à la structure même des campagnes où une énorme proportion de paysans (70%) possède moins d’un hectare de terres, rendant la production à large échelle très difficile. En outre, ces paysans sont en général fortement endettés, ce qui parfois conduit à des drames : entre 1996 et 2016, 333 000 agriculteurs se sont suicidés à cause de leur incapacité à rembourser leurs dettes. Un autre problème structurel du secteur agricole indien c’est le faible taux de mécanisation (40%) par rapport à d’autres pays comme la Chine (60%) ou le Brésil (75%) ; cela s’ajoute à des faiblesses logistiques et en infrastructure.

C’est ces déséquilibres qui expliquent le fait que bien que l’Inde soit un leader mondial de l’exportation de certains produits comme le riz ou le blé, elle soit en même temps souvent confrontée à des famines et des crises alimentaires. La « modernisation » que le gouvernement de Modi essaye de mettre en place vise donc à ouvrir le secteur aux grandes entreprises de l’agrobusiness, à libéraliser l’agriculture et que le fonctionnement « naturel » du marché élimine la petite propriété à la faveur des monopoles et des gros investisseurs privés. Autrement dit, il s’agit d’ouvrir un processus d’expropriation des paysans pauvres par les grands capitalistes à travers le marché, en espérant que cela apporte la « modernisation » tant espérée par le gouvernement et les classes possédantes indiennes. Une « modernisation » des campagnes qui pourrait permettre à l’Inde de faire augmenter la main d’œuvre disponible pour les potentiels investisseurs étrangers (à l’image du processus qui a eu lieu en Chine), un processus qui comporte d’autres risques sociaux qui pourraient se révéler incontrôlables pour la bourgeoisie indienne.

Cependant, ce processus représenterait une catastrophe sociale pour des millions de paysans pauvres et moyens. Par ailleurs, cela ne garantirait évidemment pas que les capitalistes de l’agrobusiness investissent à la hauteur de ce qu’attendent des dirigeants indiens et encore moins qu’ils mettent fin aux crises alimentaires. Au contraire, la ruine des petits producteurs pourrait aggraver la situation alimentaire des secteurs populaires du pays à la campagne et dans les villes.

C’est pour cela que cette mobilisation paysanne a potentiellement des conséquences très importantes non seulement pour le gouvernement mais pour l’ensemble du régime et pour la structure économique de l’Inde dans son surgissement sur l’arène internationale en tant que concurrent de la Chine qu’elle espère remplacer comme "atelier du monde".

 
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