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La Izquierda Diario
3 de février de 2021 Twitter Faceboock

Patrick, intermittent : « si l’année blanche n’est pas prolongée, on ira dans la rue »

Nous avons rencontré Patrick (prénom d’emprunt), intermittent sans activité depuis plusieurs mois. A l’aune des annonces évasives de Roselyne Bachelot concernant la culture (pas de date de reprise en vue), nous avons fait l’état des lieux de son quotidien, chamboulé depuis presque un an comme celui de tous les précaires du secteur.

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Crédit photo : AFP / Kenzo Tribouillard

Révolution Permanente : Peux-tu te présenter ?

J’ai 41 ans, j’ai étudié le cirque à Chambéry. J’ai une licence de danse au Centre Chorégraphique National de Rieux-la-Pape. J’ai fait un peu de cirque de rue, je travaille en cabaret depuis 6 ans en tant qu’attraction (numéro de jonglage solo), et suis intermittent depuis une dizaine d’années.

RP : Comment vis-tu cette période ?

C’est compliqué évidemment. J’ai plus de métier et j’ai plus de références sociales. Je pense qu’enlever la culture est un choix politique. Le libéralisme, tout ce qui l’intéresse, c’est de tuer le vivant. On va vers un remplacement de la culture par les réseaux sociaux, la technologie. Mais derrière un écran, c’est pas du spectacle vivant ! Je fais le choix de ne pas faire rire à travers un smartphone, ni de donner mon univers artistique en pâture sur une plateforme, faire des live insta ne va rien me ramener et je refuse ça sous prétexte de se « réinviter », argument sans cesse rabâché aux artistes.

RP : Quelle est ta position concernant les mesures pour les intermittents ? Est-ce suffisant ?

Avant le Covid, « l’exception française » était déjà fragilisée. Le statut, il faut absolument le maintenir, et l’élargir à plus de secteurs professionnels. Le boulot est inexistant, donc si l’année blanche est pas prolongée, j’ai fait 3 cachets depuis l’année dernière, je vais me retrouver comme un imbécile en septembre ! Les mesures sont évidemment insuffisantes pour ceux qui ne bénéficiaient pas du statut, à ce rythme-là on va les éliminer au fur et à mesure.

RP : Que se passera-t-il pour toi si tu ne fais pas le nombre d’heures suffisantes ?

J’avais un contrat en Allemagne, toujours suspendu. Si rien n’aboutit, j’irai travailler dans la rue, au chapeau, c’est la solution qui me sauvera toujours.

C’est encore trop tôt pour penser à me reconvertir. J’ai fait un peu d’acting, mais on ne se reforme pas en 4 mois ! Et puis mon métier est un métier passion et de relation sociale. J’ai toujours travaillé dans le présent, j’irai travailler sur les marchés. Je suis payé au sourire. S’ils répriment dans la rue, je partirai à l’étranger, pourquoi pas chez les zapatistes...

RP : Des dizaines de milliards d’euros donnés au CAC40, très peu pour la culture, qu’est ce que tu en penses ?

C’est le système ! Il marche avec les actionnaires, on reverse aux actionnaires. Même régulé... Ils gagnent des milliards pendant que des mecs traversent la Méditerranée ! Le « pays des droits de l’homme »... Tout comme enlever la culture est un choix politique, sanitairement, ils choisissent de supprimer des lits, et de mettre des amendes. Il faut une réponse sanitaire (plus de lits et de moyens hospitaliers) plutôt qu’une réponse économique à coup de CICE.

C’est ça qui est flippant : là, si t’enlève la culture, et que tu laisses les gens uniquement avec la technologie (films, Instagram), ça risque d’encore plus niveler vers le bas, surtout quand tu vois le pouvoir du portable sur les enfants !

RP : Penses-tu qu’il faille lutter pour une réouverture des lieux culturels, oui/non et sous quelles conditions ?

Il y a un choix politique de faire peur aux gens. On leur bassine toute la journée des messages de peur, d’angoisse, on les masque, on les masque pas, je trouve que la propagande est menée de main de maître. Il y a des incohérences pas possibles : les métros, les avions, les centres commerciaux c’est bon, les théâtres non. Moi je suis pour une réouverture pure et simple, mais ce discours là on ne peut même plus le tenir.

RP : Le caractère « essentiel » de la culture pourrait être questionné à nouveau, à l’aune des conséquences psychiques et sociales de la crise. Qu’en penses-tu ?

Si t’enlève la culture, ça rendra les gens apathiques, ce qui est tout à fait la logique du libéralisme : faites en des bons moutons, pas trop de recherche, de création, de controverse. La pensée unique. J’ose pas imaginer les conséquences sociales et psychologiques du retrait de ce bien soi-disant « non essentiel ». La création amène la CONTRADICTION, à l’inverse du productivisme. Ils peuvent y arriver pour un temps, mais sur le long terme, c’est pas possible. C’est quelque chose que l’humanité a en elle, aimer rire, se réunir, le partage,... Ca tiendra pas 25 ans.

RP : Et d’un point de vue plus personnel ? Psychologiquement, physiquement et financièrement ?

Normalement, je suis régulier dans mon entraînement (ndlr : jonglage et pratiques circassiennes). Si je répète pas et je me confronte pas à un public, je deviens moins bon, surtout moi qui travaillait avec l’humour... Je suis un excentrique, mon but c’est de montrer une autre facette du monde. En ce moment, je peux même pas m’entraîner : pas d’espace, pas de salle. Le local associatif que j’utilisais habituellement, on m’autorise même pas à y aller seul ! Non seulement j’ai besoin d’être à l’intérieur, mais aussi de matos, de hauteur... De toute façon, même si tu répètes, tu sais pas pour combien de temps c’est, t’es seul, y a pas d’émulation. Moi j’ai besoin de travailler avec les gens.

Psychologiquement, heureusement j’ai la lecture pour m’enrichir. Grâce à ça, tu t’aperçois un peu du business. J’en profite pour voir mes enfants, le seul point positif.

Financièrement... Ce qui est sûr, c’est qu’en août, j’aurais pas mes heures. Je n’ai pas envie de ressentir cette « pression de l’intermittence à tout prix ». Heureusement, je n’ai pas de crédit sur le dos, je refuse la prison de la propriété privée.

RP : Penses-tu qu’il faille passer par la mobilisation ?

Le problème, c’est qu’ils contrôlent tout et que c’est réprimé à mort ! J’ai été nasse à la manif COP21 il y a quelques années, le gens distribuaient des repas ! Une copine de 25 ans a pris un LBD dans l’épaule pendant les Gilets Jaunes, ça m’a calmé sur les manifs. Y a véritablement un aspect traumatisant qui t’enlève l’envie d’y retourner. Faire valoir son droit à la manifestation est devenu trop dangereux, sans compter le point de vue médiatique qui est donné : l’image de la violence provient toujours du manifestant et non de l’état. Il faut lire Paul Nizan « les Chiens de garde », il démontre très bien le rapport politique-médias, et comment la propagande de presse s’est mise en place entre les deux guerres et continue actuellement. Depuis, je manifeste à ma façon en donnant du sens à ma vie, offrir son corps sur scène c’est déjà politique. Dans mon numéro, le fait de travailler sur le « raté », « l’imparfait » va à l’encontre de l’injonction de perfection du capital, qui imprègne évidemment la culture d’aujourd’hui. Mais bien sûr qu’il faut se mobiliser. Tant qu’ils écraseront pas la masse jusqu’au point où elle est obligée de se réveiller, ils continueront à pousser vers le bas. C’est ce qu’ils ont fait avec les Gilets Jaunes, ils ont bien tempéré le truc. La RATP, 60 jours de grève : rien.

Le commentaire sur le réseau social, j’y crois pas trop. Ça « décharge ». Il faut sortir avec son corps et le dire à un mec que tu connais pas. Ferme la sur les réseaux et ouvre la avec tes proches, je crois que c’est un meilleur signe de manifestion. #fermelasurlesreseaux

Propos recueillis par Monica Peligrosa

Ces derniers temps, les témoignages et appels à l’aide d’intermittents se multiplient. Nous avons pu voir notamment le #laissezmoidanser, créé par plusieurs jeunes danseur.ses parisien.nes, qui ont lancé des happenings dans plusieurs lieux de la capitale. L’opération « théâtres ouverts » ce samedi, mobilisant une cinquantaine d’établissements pendant deux heures, fut un appel au secours et un acte de désobéissance face au sempiternel discours sur la culture : « non essentielle », bientôt inutile. Il y a fort à parier que l’après Covid verra les institutions culturelles d’état et les grosses collectivités instaurer un monopole de la création, mettant ainsi au ban tout le pan plus « artisanal », avec notamment les arts de rue, le cirque.

Certains festivals sont reportés à 2024, précarisant un secteur déjà fragile. Même si les spectacles reprennent en avril ou mai, la marge sera insuffisante pour permettre à tous de refaire ses heures à temps. Ceux qui boucleront in extremis le nombre de cachets suffisants verront aussi leur chômage diminuer, si l’année blanche n’est pas prolongée. En somme, il y aura tout un effet de « tri élitiste » des artistes, les plus plébiscités d’avant crise survivant à la vague, le reste gentiment invité à se « réinventer », ou tout bonnement à changer de voie par la force des choses. Le peu de jobs restants est accordé au haut du panier, l’heure n’est pas à découvrir de nouveaux talents. Ces injonctions permanentes à « créer du contenu », « se former en attendant » ou « repenser son métier », sacro-saints slogans d’une pensée positiviste et managériale déconnectée de toute substance créatrice réelle, « artisanale », sont insupportables, nous poussent à « produire » plutôt que créer, et témoignent à quel point les institutions sont déconnectées de la réalité des artistes, dont l’outil de travail est le CORPS physique, tangible, concret.

S’ajoute à cette incompréhension le lot d’anxiété généré par l’incertitude du lendemain, telle que la témoigne Patrick. Le fameux « en attendant » comme seul leitmotiv d’un quotidien terne, vide de sens, mais néanmoins lourd de la charge mentale à devoir « s’occuper », remplir le temps, dont on ne sait plus quoi faire, pour ne pas devenir fous. Les désastres psychiques découlant de ces jours anxiogènes, étouffés à l’idée que notre existence est inutile, seront catastrophiques.

Roselyne Bachelot a affirmé que « personne ne serait oublié ». Le ministère de la Culture a lancé le 1er février une mission pour évaluer la situation des intermittents après le 31 août. Les résultats sont attendus pour fin mars. Au vu du non sens des mesures prises et du flou artistique concernant la reprise, il est primordial de continuer à lutter pour le financement d’une deuxième année blanche, et une réouverture de tous les lieux culturels dans le respect des mesures sanitaires, tel que cela se produit en Espagne et au Luxembourg. Une action menée par la CGT spectacles est prévue le 4 février.

 
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