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La Izquierda Diario
10 de février de 2021 Twitter Faceboock

Violences sexistes
#SciencesPorcs : les étudiant·e·s dénoncent l’omerta sur les violences sexistes et sexuelles
Gabriella Manouchki

Depuis quelques jours, la vague de dénonciation des violences sexistes et sexuelles dans le milieu étudiant des Instituts d’Études Politiques déferle sur le net, ouvrant une crise importante au sein de la direction de ces institutions d’élite et faisant réagir jusque dans les rangs du gouvernement. Dans la continuité de l’affaire Duhamel, ce scandale fait éclater la réalité d’un ordre patriarcal qui structure l’État et ses institutions, au service des intérêts capitalistes.

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Crédits photos : Karim Ait Adjedjou

Violences sexistes et sexuelles à Sciences Po

Suite à la publication de témoignages glaçants sur des groupes Facebook étudiants, une vague de dénonciations des violences sexistes et sexuelles perpétrées à Sciences Po ébranle l’institution d’élite, matrice de la classe dirigeante française.

Après qu’un témoignage de viol ayant causé une dépression ait été publié sur les réseaux de Sciences Po Bordeaux le 23 janvier dernier, incitant d’autre étudiantes à prendre la parole, plus de 150 personnes ont rendu publique leur expérience des violences sexistes et sexuelles au sein de l’institution bordelaise. Deux semaines plus tard, le 6 février, c’est à Toulouse qu’une étudiante témoigne avec force du traumatisme qu’ont été ses premières années d’étude supérieures, marquées par des viols répétés dans un climat oppressif. Ce mardi, le hashtag #SciencesPorcs devient top tendance sur Twitter. Depuis les formes de sexisme les plus ordinaires et jusqu’au viol, en passant par le harcèlement et par différentes formes d’agressions sexuelles, c’est l’ensemble du spectre des violences de genre perpétrées au sein des IEP qui se révèle avec fracas.

La violence dénoncée, c’est celle d’étudiants et d’enseignants, mais aussi celle de la direction des IEP, qui a jusqu’ici laissé ce régime largement impuni. En effet, dans bien des cas, les victimes évoquent l’omerta maintenue par l’institution, cherchant à protéger à tout prix son « image de marque ». Dans une enquête publiée par Libération, intitulée « J’ai été violée et l’administration a répondu par de la violence supplémentaire », une étudiante de Sciences Po Bordeaux témoigne : « Avec le recul, je sais que je n’ai pas parlé car on nous avait martelé en cours, lors des discours de rentrée, dans les couloirs, qu’il ne fallait surtout pas « salir » l’image de la maison Sciences-Po. » Et pour cause : les IEP forment l’élite dirigeante du régime politique français.

Sexisme à Sciences Po, matrice des classes dominantes

En effet, le diplôme de l’IEP, et en premier lieu celui de Sciences Po Paris, vise à sélectionner celles et ceux qui seront amenés à diriger le pays, que ce soit à travers la haute fonction publique ou la direction des grandes entreprises. Cette fonction historique est dévolue à l’institution dès sa création par des universitaires associés à des industriels en 1872, aux lendemains de la guerre franco-prussienne et de la Commune de Paris, dans le but de former une élite intellectuelle capable de prendre fermement en main la direction du pays. Renouvelée tout au long du XXème siècle pour s’adapter aux nouveaux besoins de la bourgeoisie, « l’École libre des sciences politiques », devenue « Sciences Po » puis « Instituts d’Études Politiques » sert toujours le même but aujourd’hui.

C’est ainsi qu’en 2018, il est établi que 35% des membres du gouvernement sont passés par cette école. Darmanin lui-même a fait ses études à Sciences Po Lille. Ainsi, Sciences Po occupe historiquement une place centrale dans le développement de l’État et du capitalisme français. Cette fonction des IEP, que l’on retrouve dans d’autres grandes écoles telles que l’ENA ou Polytechnique, explique en grande partie le mode de socialisation propre de son milieu étudiant, et a fortiori les formes particulièrement exacerbées du sexisme qui s’y exprime.

En effet, comme le montrent les multiples témoignages, c’est dans le cadre d’un entre-soi bourgeois, élitiste et corporatiste, que prennent place une grande partie des violences de genre à Sciences Po. En particulier, le moment de « l’intégration », rituel bien ancré dans la tradition de cette école, favorise grandement les comportements oppressifs misogynes, mais aussi homophobes, transphobes, racistes ou encore validistes. Entrer dans « l’élite », ça se mérite : c’est tout un rite de passage, rythmé de violences et d’humiliations, que les nouveaux étudiants doivent traverser pour être « intégrés » par leur « bizuteurs ». « Pour celleux qui ne connaissent pas, le tribunal c’est la fin de notre intégration, de bizutage pour être honnête. T’es aligné.e sur la plage, on te fait bouffer du beurre cru avec du piment, on t’éclate des oeufs sur la tête et tu dois réciter au mégaphone le nom des gens avec qui t’as couché et donc ceux qui t’ont violé.e  », raconte une étudiante de Sciences Po Toulouse. Ce n’est qu’une illustration du climat profondément toxique qui fonde les relations que ces étudiants entretiendront pendant cinq ans durant leurs études, et souvent bien au-delà au cours de leurs carrières.

Comme le montre le cas récent de l’affaire Duhamel dans laquelle l’universitaire renommé est accusé d’inceste, celles et ceux qui nous dirigent sont passés par-là et perpétuent aujourd’hui cet ordre social qui rend possible leur accession aux commandes de l’État : celui de la bourgeoisie, appuyée sur une division sexiste et raciste de l’économie et des rapports sociaux. Comme le souligne Juliette qui s’adresse à son violeur dans sa lettre publique : « Je vis dans la constante peur que tu deviennes un Darmanin », faisant référence aux accusations de viol dont fait l’objet le ministre de l’Intérieur.

Scandale d’État : Après Duhamel, Mion démissionne. À quand Schiappa ?

Déjà largement entaché par l’affaire Duhamel, suite au mouvement de dénonciation qui s’est répandu sur les réseaux sociaux à l’initiative d’étudiantes, le directeur de Sciences Po Paris Frédéric Mion a démissionné ce mardi soir. En réalité, cette décision n’avait jusque là que trop tardé : les étudiants de Sciences Po Paris exigeaient sa démission depuis la parution du livre de Camille Kouchner, qui accuse d’inceste Olivier Duhamel - directeur de la fondation nationale de sciences politique et professeur honoraire de l’école. D’après Le Monde, le directeur de Sciences Po a reconnu avoir été alerté depuis 2019 des accusation d’inceste visant son collègue.

Déjà éclaboussée par le cas Duhamel, plus encore après la mise en lumière de la porosité entre le gouvernement et l’élite que ce dernier « présidait » au sein du cercle Le Siècle, la classe dirigeante tente de calmer le jeu en affichant son « soutien » aux étudiantes, comme l’ont fait ce mardi Marlène Schiappa, Frédérique Vidal et Elisabeth Moreno sur twitter. Les ministres de l’Enseignement supérieur et celle « chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes » ont annoncé préparer une réunion des directeurs des IEP « pour apporter des solutions concrètes ».

On se demande bien quelles solutions un gouvernement déjà largement dénoncé pour son caractère antiféministe va pouvoir apporter au problème du sexisme entretenu dans les rouages de son propre maintien au pouvoir. Avec un ministre de l’Intérieur qui fait l’objet d’une procédure pénale pour viol et un ministre de la Justice connu pour ses prises de position réactionnaires, le gouvernement apparait profondément hypocrite dans cette tentative de cooptation de la rage féministe qui s’est exprimée sur les réseaux. Plus profondément, que peut-on attendre de féministe d’un gouvernement qui n’a fait que précariser les femmes et les personnes issues des minorités de genre, pourtant en première ligne de la crise économique et sanitaire ?

Sans surprise, la réponse à ces questions est déjà dans le tweet de Marlène Schiappa : plateforme de signalement en ligne, criminalisation des comportements individuels et légitimation d’un arsenal répressif déjà en place, dont l’inefficacité est déjà prouvée en termes de solutions pour les victimes de violences de genre.

Leur féminisme et le nôtre

Alors que les scandales se succèdent quant à l’implication des élites dirigeantes dans des affaires de violences de genre qui concernent leurs propres milieux, le discours du gouvernement sur le sexisme qui ne serait qu’une affaire de comportements individuels vole en éclats. Au contraire : déjà mis en lumière par la crise économique et sanitaire historique que nous traversons, le caractère structurel du sexisme apparaît aux yeux de tous.

Contre la criminalisation par l’État des comportement individuels, qui devrait s’appliquer aux étrangers pauvres mais jamais aux Darmanin ni aux Polanski, face à l’hypocrisie d’une Marlène Schiappa qui cherche à « pinkwasher » la répression de nos luttes en lui inventant une visée féministe, nous opposons un féminisme lutte des classes, indépendant de l’État et de ses institutions.

En tant que femmes et LGBTI, nous savons que notre émancipation de l’oppression patriarcale ne pourra se faire qu’à travers l’organisation de nos propres forces, sur nos lieux d’études et de travail, notamment à travers la mise en place de commissions dont les membres sont désignés démocratiquement, par la base, afin d’être à même de prendre en charge les cas de violences de genre que nous rencontrons dans notre quotidien et ce en toute indépendance des directions complices. Nous revendiquons également, de manière immédiate, la fin des « rituels d’intégration ». Par ailleurs, nous devons nous attaquer à ce qui vulnérabilise et isole les étudiant.es et les victimes, c’est-à-dire leurs conditions matérielles, leur difficulté d’accès à un logement ou encore à des soins médicaux et psychologiques, c’est pourquoi nous exigeons un accès gratuit à un logement et à des soins.

Plus largement, comme le démontrent encore les affaires Duhamel, celle du Siècle et maintenant #SciencesPorcs, nous savons que la lutte contre le patriarcat est indissociable d’une lutte acharnée contre l’ordre économique qui nous est imposé, à travers des institutions telles que Sciences Po, symptômes d’une société profondément inégalitaire qu’il est nécessaire de transformer à la racine.

 
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