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23 de février de 2021 Twitter Faceboock

Tunisie : Latécoère licencie 356 ouvrières avec la complicité de la bureaucratie syndicale !
Gaëtan Gracia, CGT Ateliers Haute-Garonne

En Tunisie, la filiale de Latécoère a décidé brutalement de jeter 356 travailleuses à la rue, en s’appuyant sur la crise sanitaire. Pire, ces femmes se sont vus trahir par leur propre syndicat, directement acheté à coups d’indemnités de départ élevées ! Après plusieurs mois de manifestation, les courageuses femmes des sites de Fouchana et Chargia veulent faire connaître leur combat et ne pas rester isolées face à l’entente entre patron et syndicats locaux !

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En temps de crise, les entreprises cherchent à maximiser leurs profits par la diminution des coûts. Et comme toujours, ce sont les travailleurs qui paient la note. Les entreprises françaises à l’étranger comme en métropole ne font d’ailleurs pas exception, à l’instar du sous-traitant aéronautique Latécoère, initialement implanté en Haute-Garonne, qui a délocalisé une partie de sa production à partir des années 2000.

En effet, aux alentours de 2005, le sous-traitant toulousain s’installe en Tunisie pour se servir de la main d’œuvre bon marché, d’une protection du travail moins contraignante et bénéficier d’une exonération d’impôts pendant plus de 10 ans. Il est connu en Tunisie que ces entreprises maintiennent leur activité pendant 9 ans et quelques mois, avant de changer simplement de nom pour poursuivre pendant 10 ans de plus sans payer d’impôts (c’est ce qu’a d’ailleurs fait Latécoère) en cherchant à bénéficier en plus d’une main d’œuvre bon marché supposée plus docile.

Entre temps, le processus révolutionnaire de 2011 en Tunisie entraînera dans les années suivantes une vague de syndicalisation, et fera émerger dans les sites de production de Fouchana et Chargia dans la banlieue de Tunis, de nouvelles syndicalistes combatives qui fonderont une section de l’UGTT. Déjà à l’époque, la réaction de Latécoère a été de réprimer le syndicat en licenciant les syndicalistes, en s’appuyant sur la trahison de la direction du syndicat régional de l’UGTT de Ben Arous, qui signera en 2013 un PV permettant que les principales dirigeantes combatives du syndicat, dont Sonia Jebali, ne soient pas réintégrées. A l’époque, la maison-mère avait aussi décidé de relocaliser une partie de la production à Labège, proche de Toulouse, avant de délocaliser à nouveau dans un pays jugé plus "stable".

Cette fois-ci, le contexte est différent. A l’image du reste du patronat du secteur, Latécoère cherche à faire payer la crise sanitaire et économique aux salariés par le dégraissement du personnel en s’appuyant sur la crise sanitaire. Des plans de licenciements ont été annoncés en France, au Brésil, en République Tchèque et donc en Tunisie. C’est peut-être en Tunisie qu’il a été le plus brutal, laissant au mois de septembre, quasiment du jour au lendemain, 356 femmes à la porte de l’usine. "Si elles veulent faire valoir leur droit, elles iront le chercher au tribunal", explique Karim Al-Maliki, le nouveau directeur qui cherche à faire régner la peur à l’usine.

Comme nous l’expliquent les femmes licenciées, la direction du sous-traitant a menti (en expliquant en réunion d’information que toutes les boîtes de Latécoère étaient fermées en France, que l’entreprise était quasiment ruinée) et a bravé la loi tunisienne, qui oblige à fournir un bilan déficitaire de 3 ans pour faire un licenciement économique. De même, les syndicalistes sur place, eux, ont accompagné les plans de la direction et validé 356 licenciements en échange de quoi ils ont pu obtenir de très fortes primes (2 à 3 fois supérieures aux autres salariées licenciées). De la même manière, L’UGTT de la région de Ben Arous a aussi accepté ces licenciements, laissant donc ces femmes travailleuses et leurs familles seules face à la direction qui refuse même d’évoquer leur réintégration. C’est ce qu’elles ont expliqué dans plusieurs vidéos faites en français (pour faire connaître leur combat ici, dans la région du siège de Latécoère), au cours de différents rassemblements :

Récemment, celles-ci ont même dénoncé la corruption du syndicat local en envahissant le siège de l’UGTT Ben Arous, auquel plusieurs hommes tentaient de leur refuser l’accès, ou encore la collusion de l’équivalent de l’inspection du travail locale avec la direction de Latécoère, qui a validé la procédure.

Après plusieurs mois de lutte, et abandonnées par ceux qui auraient dû organiser le combat pour défendre les intérêts des ouvrières, celles-ci ont décidé de chercher les soutiens partout où ils se trouvent, et de faire connaître leur combat, y compris en France, prenant contact avec la section CGT de Latécoère à Toulouse et plusieurs syndicalistes du secteur. Cette solidarité internationale qui commence à se tisser entre militants syndicaux et travailleurs combatifs autour de cette lutte, est d’autant plus importante qu’elle pointe un aspect qui est passé sous silence lors de la vague de licenciements actuelle : le rôle complice de la bureaucratie syndicale dans la casse sociale et la nécessité de la combattre. Chez le sous-traitant aéronautique toulousain AAA, on a vu récemment comment un délégué syndical a été promu à un poste de direction après avoir signé un PSE concernant 567 salariés.

En effet, la lutte, le courage et la détermination des licenciées de Latécoère est un exemple qui dépasse les frontières de la Tunisie et qui peut notamment inspirer le reste des salariés du secteur aéronautique. Malgré les nombreux obstacles, pressions et menaces, celles-ci ont décidé de dénoncer et d’affronter non seulement leur direction, mais aussi les bureaucrates syndicaux qui ont cru pouvoir se faire acheter en silence. Lors d’un rassemblement, elles auront même fait fuir un des traîtres syndicaux en courant !

De même, si l’impérialisme français s’appuie sur ses entreprises qui absorbent une partie des richesses produites ailleurs qui "s’exporte" et sur la division entre salariés en France et dans les autres pays, la recherche de soutien à l’international commence à remettre en cause cette logique et ces habitudes entretenues par le patronat et les différents gouvernements.

D’autre part, les méthodes des entreprises aéronautiques s’installant au Maghreb ajoutent à leur dossier un « management » des salariées bien marqué par des violences patriarcales afin d’intimider les travailleuses et les rendre dociles. En effet, majoritairement embauchées par le patronat dans des travails dits « fins » comme le câblage, les travailleuses sont managées de façon bien patriarcale. Considérant probablement que les femmes des pays du Maghreb seraient plus dociles, les patrons embauchent des femmes qu’ils managent y compris par le harcèlement sexuel, comme le dénonçait déjà en 2014 Sonia Jebali qui expliquait que "femme ne signifie pas soumission".

A l’approche de la journée internationale de lutte pour les droits des femmes, le 8 mars, l’exemple des travailleuses de Latécoère en Tunisie qui se battent pour leur droit au travail, les violences patriarcales et leur dignité devrait être connu et revendiqué partout. Et cela notamment dans un contexte marqué par une crise sanitaire et économique qui touche davantage les femmes du fait d’être surreprésentées dans les franges les plus précaires et dans les secteurs de « première ligne ».

10 ans après la chute de Ben Ali, et alors que la jeunesse a manifesté récemment en bravant couvre-feu et répression, sans parler des luttes paysannes du Sud du pays, les ouvrières de Latécoère pourraient être un acteur supplémentaire dans la situation, qui puisse relever la tête, alors que "rien n’a changé" depuis la chute du président Ben Ali en janvier 2011.

 
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