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22 de mars de 2021 Twitter Faceboock

Interview Mediapart
Sexisme à Chronodrive : « Il est hors de question que je me taise ! »

Nous relayons ci-dessous une interview de notre camarade Rozenn sur le blog de Mediapart. Mise à pied par son employeur, Chronodrive, pour avoir publiquement protesté contre des conditions de travail extrêmement difficiles et le sexisme ordinaire qui sévit sans conséquence au sein de l’entreprise, Rozenn Kevel est une étudiante, salariée, syndiquée et militante.

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Interview réalisée par Matthieu Delaunay, initialement parue sur le Blog de Mediapart.

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots et expliquer ce qui vous a décidé à prendre la parole publiquement ?

Je m’appelle Rozenn, j’ai 19 ans, je suis étudiante à Toulouse, dans le quartier du Mirail, en première année d’économie et sociologie. Depuis bientôt un an, je travaille pour financer mes études chez Chronodrive, dans le plus grand magasin de Toulouse qu’on appelle souvent « L’usine » et qui emploie 120 personnes et 2 500 personnes dans toute la France. À côté, je milite au NPA-Révolution Permanente et au collectif féministe Du Pain et Des Roses. Je travaille à temps partiel, 12h par semaine, selon le principe de modulation, qui veut dire que je travaille selon les besoins, entre 3 h et 24 h par semaine. Le temps de travail effectué est régulé tous les six mois. En pratique, quand on travaille 12 h, on ne fait jamais moins, mais plus souvent 15h, mais on est jamais payé en heures supplémentaires. Je gagne 420 € par mois, dans des conditions de travail très dures. Ces emplois se trouvent au bas de l’échelle salariale et des avantages sociaux, avec trois minutes de pause par heure travaillée non rémunérées. Avec cela, ni le temps d’habillage, ni le temps de transport ne sont payés. Ces 420 €, ce n’est même pas le prix de mon loyer. Je touche 200 € de bourse et mes parents m’aident un peu…

Quel est le quotidien d’un ou d’une salarié.e chez Chronodrive ?

Je suis préparatrice de commande. En arrivant le matin, je prends un chariot que je ne vais pas quitter pendant quatre heures et que je remplis de caisses. J’ouvre ensuite une commande et commence à faire le tour de mon secteur optimisé minutieusement pour aller le plus vite possible et que les produits restent dans le meilleur état. À chaque fois qu’on prend une commande, on est chronométré pour chaque faits et gestes. C’est un bracelet électronique, un TP, qui nous dit où aller. Donc on marche, on court, on saute, on grimpe sur les étagères pendant quatre heures pour remplir des caisses de commandes. Quand j’en ai terminé une, je scanne son emplacement et la mets dans des étagères où les livreurs viendront la récupérer avant de la déposer dans le coffre du client. Ça, c’est donc ce que je fais officiellement. Mais quand je travaille le matin, je fais aussi la réception de grosses palettes, que je dois déballer pour compter le nombre de produits et les installer le plus vite possible dans les étagères. Je le répète, tout est chronométré : Le temps entre chaque prise de préparation de commande, le temps entre la fin de la commande et celui du scan dans l’étagère, tout, absolument tout est scruté. Tous les vendredis et samedis, avec le couvre-feu, vers 16-17h, c’est le rush. Il faut donc être prêt à abandonner sa commande en cours pour aider là où il faut et toujours aller le plus vite possible. La politique de Chronodrive est que le client doit être livré en moins de 5 minutes dès son arrivée. Ça veut dire que, quand tu prends une livraison, le client est souvent déjà là depuis 2 minutes 30, donc tu as moins de 2 minutes 30 pour faire ton tour. S’il y a une « +5 » comme on appelle une livraison en plus de 5 minutes, il faut rendre des comptes à son supérieur. Souvent, tu te fais engueuler parce que ça fait baisser les statistiques du magasin. Or, plus les magasins ont de bonnes statistiques, plus nos directeurs et responsables de secteurs ont des primes. Donc c’est extrêmement stressant.

En tant que préparateur ou préparatrice de commande, vous n’êtes pas récompensé.es pour votre rapidité ?

Jamais. On a quelques primes d’activité tous les trois mois, à hauteur de 130 €. En tant qu’étudiant, ça fait évidemment plaisir quand ça arrive, mais il faut être dans l’entreprise depuis plus de six mois. Or la majorité des travailleurs restent moins de temps que cela. Du fait de la difficulté des conditions de travail, le roulement est très important. Et puis cette prime concerne l’activité du magasin, mais au final, on touche très peu de cette reconnaissance.

Votre travail a-t-il été impacté par la crise du COVID ?

Je suis arrivée juste après le premier confinement. Mon responsable de section syndicale a d’ailleurs créé la section compte tenu de tout ce qui s’est passé pendant cette période. Il faut savoir que 70 % des travailleurs sont des étudiant.es et que, pendant le confinement, l’activité a été décuplée. On faisait 20 h par semaine, alors qu’on avait toujours nos cours, mais il était impossible de ne pas privilégier le travail par rapport aux cours. Juste après le premier confinement, le directeur du magasin m’a dit que Chronodrive avait gagné un an de nouveaux clients en un mois : les gens avaient peur d’aller dans les grandes surfaces, ce qui peut se comprendre, et restaient dans leur voiture pour se faire déposer les sacs dans le coffre. Le magasin a même dû embaucher des intérimaires, du jamais-vu !

Aujourd’hui, l’ensemble des salariés ressent beaucoup de colère, d’autant plus qu’on ne devait pas recevoir la prime Macron. Mon responsable de section a commencé à faire tourner une pétition et après 14 000 signatures, nous avons fini par l’avoir, mais au rabais, alors que Chronodrive, qui fait partie du groupe Auchan, aurait largement les moyens de nous donner la prime complète. Donc une prime au rabais, une hausse perpétuelle de la fréquentation de Chronodrive et des conditions sanitaires déplorables. Globalement, il n’y a pas de protection par rapport au COVID, pas de gel hydroalcoolique, les chariots ne sont pas désinfectés, faute de temps on se les passe les uns aux autres. Il y a trois mois on a commencé à avoir des jauges affichées à l’entrée des rayons, mais on ne peut pas les respecter tellement on doit courir. S’il y a déjà deux personnes dans un rayon et que c’est la jauge maximum, on ira quand-même. Une collègue qui pensait avoir le COVID était en attente des résultats de son test PCR et a prévenu Chronodrive. Sa responsable de secteur livraison, donc au contact des clients, lui a quand même demandé de revenir travailler en attendant les résultats de son test ! Suite à la vidéo que nous avons faite pour dénoncer cela, ma collègue a été convoquée par le directeur de magasin qui a demandé que la prochaine fois on évite de diffuser ça sur les réseaux sociaux pour ne pas entacher l’image de l’entreprise. Globalement, beaucoup de salariés ont eu peur, certains ne se sont plus présentés au travail du jour au lendemain. J’ai même reçu un appel d’un salarié de Bordeaux qui m’a dit que la direction, en apprenant qu’un des salariés avait eu le COVID, avait décidé de ne pas communiquer dessus. Personne n’a été mis au courant, personne ne pouvait savoir s’il était cas contact ou pas ! Mon responsable de magasin voulait aussi me faire signer un papier disant qu’on respectait les protocoles sanitaires (1 mètre de distance entre nous, jauges respectées). Évidemment, je n’ai pas signé.

Par-dessus cela, les salariées femmes subissent du sexisme et du harcèlement au quotidien. Pouvez-vous en expliquer la traduction dans les faits ?

Ce sexisme, cette ambiance malsaine, je l’ai ressentie dès que je suis rentrée dans l’entreprise. J’étais l’objet qui arrive et dont tout le monde va vouloir parler. Et je ne suis pas la seule dans ce cas. Tout de suite, je me suis sentie comme un "bout de viande", d’autant plus dans le secteur où je suis. II y a beaucoup d’hommes, parfois uniquement des hommes et tu deviens l’attraction pendant toute la durée de ton horaire de travail. J’ai passé des journées où des gars se battaient pour moi. C’était à celui qui allait le plus me parler, qui allait savoir si j’avais un copain ou pas... Des questions très indiscrètes qui m’ont été posées m’ont mise très mal à l’aise. J’ai vécu des journées, horriblement gênée, pendant lesquelles je devais passer devant des collègues hommes qui lancent des regards équivoques, font des commentaires sur le corps des collègues femmes, ont des discussions sexuelles en permanence entre eux, des remarques sexistes, etc. Ce climat pesant quotidiennement et latent est surtout totalement accepté. C’est ce qui le rend encore plus insupportable.

Au fond, mes collègues hommes ne sont pas plus sexistes que le reste des gars de ma classe, c’est juste que ce sexisme est toléré par la direction qui ne leur a pas fait une seule réflexion. Pas une ! Donc tout est permis de la part des garçons qui n’ont aucune barrière. Des collègues femmes m’ont aussi témoigné leur souffrance. Une ancienne collègue m’a dit qu’un salarié lui avait dit qu’il préférait quand elle mettait tel ou tel Jeans, parce que « ça lui faisait un meilleur c... ». Et puis il y a aussi des cas plus graves. J’ai accompagné une salariée qui a dû travailler à côté d’une personne pendant trois ans, alors qui l’avait agressée sexuellement en dehors du temps de travail. Elle devait travailler avec lui, parce que la direction refusait de faire quoi que ce soit. Pour elle, c’était un calvaire. Une majorité de personnes faisait des remarques et ne la présentait plus par son prénom mais en disant : « c’est la p… du magasin ». Ajoutez à cela des rumeurs, des inventions sur sa vie... Les responsables, eux aussi, alimentaient cette réputation ! À plusieurs reprises, elle est allée en pleurs dans le bureau du responsable pour dire qu’elle n’en pouvait plus. Rien n’a été fait. La seule fois où ils ont répondu c’était en ces termes : « Nous étions au courant, mais on pensait que ce n’était que des boutades, rien de grave ». Il y a eu des cas, rares mais encore pires que ceux-là, que je ne peux rapporter pour des raisons juridiques.

Comment faîtes-vous pour vous défendre les unes les autres ? Avez-vous trouvé des alliés parmi vos collègues hommes ?

Les premières discussions que j’ai eu avec mes collègues femmes consistaient d’abord à leur faire comprendre que ce qu’elles vivaient était du sexisme. C’est tellement ancré, en nous et dans la société, qu’on ne se rendait pas compte que ce n’était pas tolérable. En tant que femmes, nous sommes très habituées au sexisme quotidien, aux comportements misogynes. Le premier travail a été de faire comprendre aux collègues que ces façons de faire portaient un nom et que nous ne devions plus l’accepter. Les témoignages ont commencé à affluer. Nous avons pris nos soirées pour nous réunir entre nous, libérer la parole et apporter notre propre réponse à ces violences, puisque la direction ne le faisait pas. Nous nous sommes organisées et avons publié des vidéos pour visibiliser cet état de fait qui dépassait nos magasins. Nous voulions que, jusqu’à Lille, nos collègues puissent nous parler et libérer leur parole. En voyant les vidéos et cette campagne de sensibilisation, des collègues hommes sont venus me voir pour demander s’ils faisaient quelque chose de mal, s’ils étaient coupables. Ma réponse était claire : si seulement quelques-uns sont problématiques, le problème réside dans l’effet de groupe, où chacun entraine l’autre. C’est cet effet de groupe qui fait que des rumeurs sont alimentées par tout le monde. Personne ne parle, et on se sent affreusement seule. Le silence est complice, encore plus quand ça vient de la direction.

Quelle est votre situation professionnelle actuelle ?

Je suis mise à pied depuis le 6 mars. À mon arrivé ce jour-là, j’ai été convoquée par mon directeur de magasin pour me le signifier. Le motif n’avait pas de rapport avec la qualité de mon travail ou des faits déroulés au sein du travail, mais concernait « ma vie personnelle ». J’avoue avoir été un peu surprise... Le 15 mars, j’ai finalement eu un second entretien au cours duquel on m’a donné le motif officiel de cette mise à pied : « suite à un tweet ». Cette mise à pied a été prolongée et ils ont trente jours pour me signifier ma sanction. Je suis donc potentiellement privée de salaire pendant plus d’un mois. Le motif du tweet est un prétexte, je sais qu’ils souhaitent surtout me faire taire et se débarrasser du « chat noir » de l’entreprise. Mais il est hors de question que je me taise. Voir la solidarité des collègues et des personnes qui ont envie de nous soutenir est essentiel pour nous, pour visibiliser encore plus ce qui se passe et montrer qu’on ne se laissera pas faire. Car s’ils veulent me licencier, c’est qu’il y a un grave problème et qu’ils souhaitent faire un exemple pour faire taire les autres.

Comment vivez-vous cette période ?

Assez bizarrement. Ma mise à pied a été un choc, même si j’ai compris directement ce qui m’était reproché. Et puis, toute la solidarité a déferlé autour de moi : plus de 15 000 signatures ont été recueillies sur la pétition, Osez le féminisme va faire un communiqué de soutien, Du Pain et des Roses en a publié un, je reçois des appels de journalistes et lis tous les jours des messages de soutien par dizaines. Donc ça va bien. Cela me motive à continuer de relever la tête et dénoncer ce qui se passe, montrer cette force qu’on a quand on a de la solidarité autour de soi.

À travers cette lutte, avec les femmes avec lesquelles je me suis battue, nous avons compris que nos intérêts n’étaient pas les mêmes que ceux du directeur du magasin. D’un côté il faut préserver l’image de l’entreprise, de l’autre avoir des conditions de travail et un salaire dignes et ne pas subir de sexisme. En tant qu’étudiante, je suis obligée de me battre pour pouvoir gagner 400 € par mois dans des conditions de travail très difficiles, alors que je devrais plutôt suivre mon cours - sur Zoom en plus - plutôt que de garder un travail précaire. En cette période nos études perdent tout sens, mais on est obligé d’en faire, sinon on n’a rien du tout à la sortie ! Je n’ai pas le choix, nous n’avons pas le choix ! C’est soit ça, soit travailler 35 h à Chronodrive. Avec la crise économique, il n’y a plus de petit boulot. Ma collègue victime de harcèlement, comme beaucoup d’autres étudiant.es, ne retrouve rien ! Même dans les Carrefour ou les Super U il n’y a plus d’embauche. L’issue est simple : soit se taire et travailler dans des conditions de travail exécrables, soit essayer d’améliorer les choses sans pouvoir démissionner puisque, du travail, on n’en retrouvera pas. Nos employeurs le savent bien : le jour où je quitte mon emploi, dix personnes viendront me remplacer. Mais je ne lâcherai pas, je veux garder cet emploi. Cette période, pleine de solidarité et de soutien me donne encore plus de force pour me battre.

 
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