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1er de avril de 2021 Twitter Faceboock

International
Analyse. La crise au Brésil et les tensions entre les forces armées

Le Brésil a été secoué cette semaine par le soudain remaniement ministériel de Jair Bolsonaro, qui a remplacé six de ses ministres lundi et démis de leurs fonctions les hauts gradés des forces armées mardi. Qu’impliquent ces mesures ?

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Photo d’archive : le président Jair Bolsonaro salue le général d’armée Eduardo Pujol, le 23 août 2019, à Brasilia.

Article initialement publié en espagnol sur La Izquerda Diario, site argentin membre du réseau international de médias La Izquerda Diario dont fait partie Révolution Permanente.fr

Auteurs : Thiago Flamé et Ítalo Dias

Le départ inattendu du général Fernando Azevedo du ministère de la Défense, lundi, a été l’un des temps forts de la crise qui s’est exprimée par la chute et le remaniement de six des ministères du gouvernement de Bolsonaro. Parallèlement à ce fait, les commandants des trois forces (l’armée de terre, la marine et l’armée de l’air) ont remis ce mardi leurs démissions au nouveau ministre et ex-chef de cabinet de la présidence du Brésil, le général Braga Netto - qui appelait, ce 31 mars, à « célébrer » le coup d’État militaire de 1964, à l’occasion de son 57ème anniversaire.

Ces mouvements expriment la tension qui existe au sommet des forces armées, qui, en même temps, ont besoin de dissocier leur image de la politique de Bolsonaro et sa gestion catastrophiques de la crise. Toutefois, cela doit se faire sans atteindre le point de rupture avec le gouvernement qu’ils soutiennent et auquel ils participent encore.

Jusqu’à présent, malgré tout le discours médiatique, seul un secteur minoritaire de l’armée a rompu avec le gouvernement, celui des généraux de la "troisième voie", dont la figure la plus active est le général Carlos Albertos dos Santos Cruz.

Santos Cruz est l’un de ceux qui semblent être à la tête des militaires déçus par Bolsonaro. Ayant été un ancien fonctionnaire du gouvernement et après qu’il ait démissionné en raison de divergences avec les fils du président, certains voient Santos Cruz comme un possible candidat à la vice-présidence dans une alliance de centre-droit comme troisième voie pour les élections de 2022. Santos Cruz est un ardent défenseur de l’ancien juge de l’opération Lava Jato, Sergio Moro. Aussi, dans la perspective d’un duel entre Bolsonaro et Lula en 2022, les partisans d’une "troisième voie" parient sur une figure "lava-jatista", composée principalement des généraux qui ont rompu avec Bolsonaro en 2019, certains avec Moro, adoptant un discours plus oppositionnel.

D’autre part, nous voyons des partisans de premier plan de Bolsonaro dans l’armée, comme le général Augusto Heleno, qui se tiennent à ses côtés sans aucune différenciation, soutenant ouvertement le président même dans les moments d’escalade de la conflictualité, que ce soit avec le Congrès, les gouverneurs ou le Tribunal suprême fédéral (STF). C’est un secteur qui, bien que minoritaire, approfondit l’implication des militaires avec le gouvernement, au point de soutenir une plus grande confrontation de forces entre les différents pouvoirs.

Avec le départ du général Fernando Azevedo du ministère de la Défense, on constate aujourd’hui, pour la première fois, des divisions dans le noyau des généraux de l’armée qui occupaient des postes clés au sein du gouvernement : Braga Netto, Azevedo et Eduardo Ramos. Eduardo Ramos et Braga Netto se rapprochent de plus en plus de la position d’intégration totale au gouvernement exprimée par le général Augusto Heleno. D’autre part, il y a la position de Villas Boas et d’Azevedo lui-même, dont l’objectif est d’essayer de trouver un moyen d’effectuer un "retrait ordonné" des postes les plus visibles du gouvernement vers le soi-disant centrão (une coalition de partis de droite et de caudillos régionaux au Congrès). L’idée étant de garantir une base parlementaire au gouvernement, tout en recherchant dans le même temps un profil plus discret pour le soutien de l’armée à Bolsonaro.

Ces disputes et tensions au sein de la direction militaire sont également traversées par les intérêts personnels de cette bureaucratie militaire qui s’est beaucoup enrichie grâce à ses nouvelles positions au sein du gouvernement, dans les États ou avec la réforme des retraites de Bolsonaro qui privilégie particulièrement les haut-commandements. Ensemble, ces secteurs de la direction et de la caste militaire ont "rongé l’os" jeté par le coup d’État institutionnel dont ils ont fait partie, puis, avec Bolsonaro au pouvoir, ont "mordu la viande", dont ils ont maintenant du mal à se détacher, même au milieu de la puanteur des 300 000 morts causés par la covid-19.

L’anthropologue Piero Leirner, spécialiste des études militaires, a publié sur ses réseaux sociaux des éléments d’analyse qui amènent à une vision très différente. Selon lui, ces divisions feraient partie d’un grand "théâtre" joué par les généraux et non de véritables divisions et tensions, qui impliqueraient même une partie des médias et des politiciens du centrão, de la gauche, etc. Pour lui, les généraux les plus influents du Haut Commandement, compris comme un corps pratiquement monolithique, travaillent ensemble pour se perpétuer dans le gouvernement et se coordonner dans une guerre d’information et de contre-information.

C’est-à-dire, selon lui, la rupture du Général Santos Cruz en 2019, en passant par le départ du Général Eduardo Pazuello vers le Ministère de la Santé jusqu’à la démission des trois commandants des Forces Armées après la démission d’Azevedo, ne sont rien de plus que des distractions orchestrées par le groupe qui contrôle le Haut-Commandement pour cacher leurs véritables intentions d’approfondir leur contrôle sur le Gouvernement.

Une chose est sûre, il y a beaucoup de théâtre dans tout ça. Les "informateurs anonymes" de la presse dominante agissent certainement de manière coordonnée dans le but d’exagérer les divergences entre les commandants et le gouvernement et de faciliter la tâche visant à se dissocier du gouvernement Bolsonaro sans avoir à en faire les frais. Pazuello est toujours resté actif, il est hiérarchiquement subordonné aux ordres du Haut Commandement, qui est donc pleinement responsable de sa gestion de la pandémie en tant que ministre de la Santé. En outre, tout militaire en activité occupant un poste gouvernemental ne peut le faire que parce qu’il y a été autorisé par ses supérieurs.

Mais nous sommes plus proches de la vérité si, contrairement à la lecture de Piero Leirner, nous voyons qu’un autre spectacle est mis en scène. C’est précisément le degré de tension au sein des forces armées, de l’armée et du gouvernement qui détermine le spectacle des mensonges inventés par les médias dominants et leurs "généraux anonymes" (ces êtres fantomatiques). Les généraux manipulent habilement leurs propres différences pour faire avancer un élément qui est dans l’intérêt commun de tous, ou de la majorité : préserver l’image de l’armée et continuer à soutenir le gouvernement, en occultant autant que possible les véritables intentions et les divisions réelles qui traversent le haut commandement et les généraux de réserve.

L’idée que les militaires travaillent aujourd’hui à une "troisième voie" est l’une des exagérations et des tromperies intéressées d’une partie de la presse qui se laisse "berner" par ces "informateurs anonymes" exprimant en réalité leurs désirs et ceux des secteurs du bonapartisme institutionnel qu’une certaine figure de centre-droit, comme Dória, Leite, Huck, ou même d’extrême-droite, comme Moro, se trouve renforcée en vue des prochaines élections.

Cette tension est présente, Bolsonaro et l’aile des militaires qui lui sont le plus loyaux le savent. A tel point que tout indique qu’ils ont tenté de provoquer la situation d’une émeute policière à Bahia pour imposer à l’ensemble des militaires un événement précis, qui validerait une intervention fédérale dans un état gouverné par le PT (le parti de Lula Da Silva et Dilma Rousseff). Pour confirmer cette hypothèse, auparavant, Heleno a été nommé au Conseil de défense, un organe de l’État qui évalue les interventions et les demandes de défense et d’état de siège. Bolsonaro a dû faire marche arrière, comme l’exprime la suppression des publications des parlementaires bolsonaristes sur les réseaux sociaux. Le départ d’Azevedo et la démission collective des commandants des forces armées est plus qu’une simple opération de distraction et révèle des fissures profondes que le haut commandement tente de minimiser.

En ce sens, les événements de mardi sont une mesure de force et un avertissement des secteurs de l’armée et des forces armées pour que Bolsonaro reconnaisse la corrélation des forces et l’affaiblissement de son gouvernement et ne se lance pas dans des aventures de coup d’État qui divisent davantage les forces armées. Il est encore très difficile de savoir quelle position prévaut aujourd’hui parmi les commandants militaires, mais il est plausible de supposer qu’au cours de la prochaine période, une bataille sourde pour le contrôle des forces armées se développera.

Contrairement à ce que propose Piero Leirner, il est essentiel de percevoir les faiblesses et les tensions au sein du secteur des militaires qui font partie du gouvernement, surtout en ce moment où les différends entre les putschistes au sein des forces armées et Bolsonaro lui-même se multiplient, car ils représentent un bouleversement important dans les relations internes entre les acteurs de ce régime autoritaire.

C’est à travers ces fissures entre "ceux d’en haut" que les travailleurs peuvent trouver leur chemin pour émerger en fait comme une "voie", une alternative politique en propre et organisée, contre toutes les ailes du régime du coup d’État institutionnel : Bolsonaro, les militaires, le STF, les gouverneurs et les parlementaires.

Le PT cherche sa place au sein de ce régime et Lula guide les alliances avec la droite (notamment avec le PSDB) par l’intermédiaire de ses gouverneurs. À travers les centrales syndicales comme la CUT et la CTB, ils garantissent la "tranquillité" (ou passivité) de ceux qui sont en bas de l’échelle et permettent à ceux d’en haut de continuer à mener le pays vers la pire crise sanitaire, sociale et économique de ces derniers temps, en montrant la docilité qu’aurait un éventuel gouvernement PT en 2022 face au renforcement des pouvoirs autoritaires des militaires, du Centrão et du pouvoir judiciaire.

Nous ne pouvons pas attendre 2022, la classe ouvrière a besoin d’une issue aujourd’hui, afin de balayer la répressive Loi de Sécurité Nationale (une loi de la dictature que le bolsonarisme a fait revivre pour persécuter et réprimer les opposants et les militants) et tous les vestiges et privilèges des militaires acquis ces dernières années, en luttant pour l’abrogation de chaque contre-réforme approuvée par le régime du coup d’État et en imposant une nouvelle Constituante qui change toutes les règles du jeu.

Traduction Flo Balletti

 
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