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7 de avril de 2021 Twitter Faceboock

Asie du Sud-Est
Myanmar : vers une guerre civile ?
Salvador Soler

La résistance héroïque de la jeunesse et de la classe ouvrière du Myanmar radicalise ses méthodes de lutte. Des groupes armés ethniques ont rejoint la résistance et certaines factions politiques proposent la création d’une armée fédérale. Tout indique que la guerre civile est une possibilité.

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Crédits photo : New York Times

De Yangon aux montagnes de l’État Shan, la résistance au coup d’État militaire du 1er février a rassemblé une coalition variée de groupes ethniques du Myanmar - y compris des organisations armées - qui luttent pour une plus grande autonomie, le renversement de la Constitution de 2008 et l’instauration d’une démocratie fédérale.

Les images en provenance de ce lointain pays d’Asie du Sud-Est sont de plus en plus inquiétantes. En deux semaines, le nombre de meurtres commis lors des manifestations contre la répression de la Tatmadaw (nom des forces armées du Myanmar) a doublé, cumulant près de 600 morts, des milliers de détenus et de blessés depuis le coup d’État contre le parti élu, la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND).

Les jeunes et les travailleurs participant aux manifestations, dont la principale revendication est la chute de la dictature, ont radicalisé les méthodes de combat de rue. D’énormes barricades, des boucliers en acier, des pétards, des armes à air comprimé, des lance-pierres, des cocktails Molotov, etc., ont transformé le paysage de Yangon, Mandalay et d’autres villes en une scène de combats incessants. De nombreux jeunes manifestants se considèrent désormais comme des « guerriers » et ont commencé à demander la chute de la Constitution de 2008 qui protège le pouvoir de l’armée.

Les travailleurs et la jeunesse qui affrontent les militaires voient de plus en plus la nécessité d’organiser l’autodéfense face au durcissement de la répression. Mais face à la possibilité d’une guerre civile - qui est avant tout une solution de force entre acteurs politiques - le mouvement devra construire une direction de classe indépendante afin de se créer les conditions les plus favorables pour gagner. En absence d’une direction de ce type, le résultat serait un avortement du processus de révoltes actuel, où même des acteurs comme les États-Unis et la Chine pourraient intervenir d’un côté ou de l’autre, transformant la situation dans un sens réactionnaire.

L’héroïque rébellion populaire se caractérise par des grèves générales illimitées qui paralysent 90 % des terminaux portuaires, des trains et de l’industrie textile (le principal moteur de l’économie). Les données de Google Maps datant de fin mars illustrent l’impact de la grève, montrant que le trafic piétonnier à travers le pays a diminué de 85 % par rapport aux données pré-pandémie liées aux activités récréatives et commerciales, et de 80 % pour ceux qui se rendent au travail. La Banque mondiale a récemment prévu une contraction de 10 % de l’économie du Myanmar cette année. Alors que l’essence et les denrées alimentaires de base se font de plus en plus rares et que tous les prix augmentent, l’ONU annonce une urgence humanitaire.

Pour le régime dirigé par le Major Général Min Aung Hlaing, qui contrôle les principales agglomérations commerciales du pays, il est impératif de mater le mouvement de protestation qui a un impact direct sur leurs profits, mais surtout qui remet en cause le pouvoir des militaires.

En conséquence, avec le soutien tacite de la Russie, de la Chine, de l’Inde et de la Thaïlande, entre autres, ils ont transformé le pays en champ de bataille : assassinats au hasard dans les quartiers, y compris des dizaines d’enfants, meurtres organisés dans les usines, incendies et raids sur les maisons des travailleurs et des militants, utilisation d’armes de guerre pour la répression, emprisonnement de milliers d’opposants, bombardements de villages de minorités ethniques, etc. En outre, au moins trois membres de la NLD (dirigée par la conseillère d’État évincée Daw Aung San Suu Kyi) ont été torturés à mort en détention. Cette confrontation directe avec les masses est sans retour.

Beaucoup voient une guerre civile ouverte comme un horizon possible. C’est pourquoi des centaines de jeunes voient la nécessité d’organiser l’autodéfense. Ils s’entraînent clandestinement aux techniques de guerre de base et complotent pour saboter les installations liées à l’armée, beaucoup d’entre eux rejoignant les armées ethniques stationnées dans les régions de la jungle.

Si l’accent est mis sur les mouvements de protestation antimilitaires dans les centres urbains, les manifestants des principaux États ethniques du Myanmar se sont également mobilisés pour s’opposer au régime militaire, brandissant des drapeaux aux symboles traditionnels.

Les jeunes de différentes ethnies ont progressé dans une unité sans précédent. Représentant cette solidarité, le Comité de Grève Générale des Nationalités (GSCN), un groupe de protestation multiethnique fondé par un groupe de jeunes Karen, Chin, Kachin et Rakhine, a été créé le 11 février. Depuis lors, les représentants de 29 groupes ethniques ont rejoint l’alliance. En outre, les répressions dans les villes et villages de l’« intérieur » du pays ont été si violentes et la résistance si forte que certains groupes ethniques armés ont été contraints de rejoindre la résistance. Ils ont depuis attaqué des postes de police et des avant-postes du régime près de leurs territoires, déclarant que le meurtre de civils est « inacceptable ».

Longtemps tenus à l’écart de la politique nationale, les revendications des 135 groupes ethniques du Myanmar (35 % de la population) vont au-delà de la chute du régime militaire : ils demandent à bénéficier des droits démocratiques fédéraux qui leur ont été refusés pendant les six décennies du précédent régime militaire et les cinq années de gouvernement de la LND.

En 1947, peu avant l’indépendance de l’Empire britannique, les droits des minorités ethniques du Myanmar (alors appelé Birmanie, du nom de l’ethnie majoritaire, les Bamar) avaient été reconnus par l’accord de Panglong, négocié par le père d’Aung San Suu Kyi, le général Aung San, comme condition d’adhésion à l’Union de Birmanie. Cependant, ils n’ont jamais été mis en œuvre. Depuis l’indépendance en 1948, au moins 20 armées ethniques se sont battues contre l’État central dans ce qui est considéré comme la « plus longue guerre civile de l’histoire » pour l’autonomie.

Sous le gouvernement de la NLD, une progression vers un « processus de paix » était attendue depuis 2016, cependant les affrontements se sont intensifiés. Immédiatement après le coup d’État, la plupart de ces groupes n’ont pas bougé le petit doigt pour s’opposer au coup d’État en respectant l’accord de cessez-le-feu (signé avec 10 armées). Mais plus récemment, certains d’entre eux, dont l’Armée de l’indépendance du Kachin (KIA) et l’Union nationale karen (KNU), basés dans le nord et l’est du pays, ont annoncé qu’ils se rangeaient aux côtés du peuple contre la dictature militaire en rompant l’accord.

Le 27 mars, la brigade 5 de la branche militaire de la KNU, l’Armée de libération nationale karen (KNLA), s’est emparée d’un avant-poste au sommet d’une colline tenu par le régime militaire dans l’État de Karen. La KNLA a tué 10 soldats, dont un officier, et a arrêté huit soldats comme prisonniers de guerre. En représailles, le régime a lancé des frappes aériennes contre l’ALNK en utilisant deux avions de chasse dans le district de Papun, dans l’État Karen. Plus d’une douzaine de Karens ont été tués et des milliers de personnes ont fui leurs villages à la suite des frappes aériennes qui ont suivi.

Certaines villes isolées sont vraiment en guerre. Les combats à Kale, dans la région de Sagaing, se poursuivent depuis fin mars. Les troupes du régime qui sont intervenues pour réprimer une manifestation anti-coup d’État dans la ville ont été accueillies par des villageois brandissant des armes à percussion artisanales. Bien que ces armes rudimentaires n’aient pas fait le poids face aux mitrailleuses, grenades et lance-roquettes des troupes, le combat a duré des heures. Ces exemples abondent.

En outre, fin mars, trois armées, sous l’égide de l’Alliance de la fraternité, ont averti les militaires qu’elles collaboreraient avec d’autres organisations armées ethniques et des partisans de la « démocratie » pour défendre le peuple contre les répressions brutales du régime si la violence se poursuivait. L’armée d’Arakan (AA), l’armée de l’Alliance démocratique nationale du Myanmar (MNDAA) et l’armée de libération nationale Ta’ang (TNLA), ont demandé à la junte militaire de mettre fin à ses violentes répressions, de libérer tous les dirigeants civils et les détenus, de rétablir la démocratie et d’accepter les résultats des élections générales de 2020, où la LND a remporté une victoire écrasante.

D’autre part, début mars, le Comité national de représentation parlementaire (CRPH) a été formé, composé principalement d’anciens députés de la NLD qui ont été élus en novembre. Il agit maintenant comme une sorte de gouvernement intérimaire en quête de reconnaissance internationale. Actuellement, plusieurs districts dans différentes villes ont pris en charge la gestion des affaires courantes en formant des conseils locaux. Dans le cadre de sa lutte pour gagner le soutien des groupes ethniques, le CRPH a déclaré qu’il renonçait à la constitution centraliste de 2008 et a promis de construire une véritable démocratie fédérale avec une autonomie étendue pour les États ethniques du Myanmar. Ils ont également publié une charte fédérale intérimaire en guise de précurseur à la rédaction d’une nouvelle constitution.

Selon l’analyse de Philipp Annawitt et Moe Hteet dans Nikkei Asia : « la répression de plus en plus violente de la junte oblige les dirigeants du CRPH à se réinstaller dans un territoire sûr près de la frontière thaïlandaise et à passer à la résistance armée. L’un des envoyés internationaux du CRPH a récemment annoncé son intention de rédiger une nouvelle constitution fédérale au cours des six prochains mois et de mettre sur pied une armée fédérale qui inclurait les organisations armées ethniques du Myanmar ».

De même, l’analyse de Hannah Beech dans le New York Times indique qu’« il est de plus en plus admis que ces efforts [du Mouvement de Désobéissance Civile] pourraient ne pas suffire, que le Tatmadaw doit être contré dans ses propres termes (...) La semaine dernière, les restes du Parlement évincé, qui se considèrent comme le gouvernement légitime, ont déclaré qu’une « révolution » était nécessaire pour sauver le pays. Ils ont appelé à la formation d’une armée fédérale qui respecte les différents groupes ethniques, et pas seulement le groupe majoritaire Bamar ».

La manœuvre de la NLD vise à capter la force et le soutien des organisations armées ethniques afin de pouvoir, en cas de victoire, négocier l’« après-dictature ». L’objectif de la NLD ne sera jamais de donner des droits aux minorités ethniques, mais de conclure des accords tactiques avec les organisations armées face à un ennemi commun. De plus, après des décennies de contrôle territorial, beaucoup d’entre elles ont fait de l’autodétermination une bannière vide, en tournant leurs opérations vers le trafic de drogue ou vers l’attaque d’autres groupes ethniques (comme l’armée d’Arakan contre les Rohingya déplacés). Pour l’instant, le CRPH reconnaît discursivement que sans ces forces, il ne peut atteindre le pouvoir central, et que pour ce faire, il devra répondre à diverses demandes populaires.

La situation est d’autant plus complexe que Pékin apporte son soutien à divers groupes ethniques depuis 1960, en raison de l’héritage du soutien du Parti communiste de Birmanie. Selon Annawitt, la Chine a une « énorme influence » sur le rôle joué par les groupes politiques et armés ethniques du Myanmar dans la crise actuelle. Pékin estime que ses intérêts sont légitimes et qu’elle a un rôle à jouer dans certaines régions en raison de sa proximité géographique avec le pays d’Asie du Sud-Est.

Shane Brady, cofondateur du groupe Democracy for Burma, a également déclaré que « Pékin apportait son soutien aux groupes armés ethniques, dont la KIA ». Il a ajouté qu’il est « trop tôt pour déterminer si la Chine s’impliquerait dans la crise du Myanmar d’une manière telle qu’elle serait considérée comme un conflit par procuration. Brady a déclaré que « la Chine est susceptible de changer de camp si le pays poursuit sa descente vers le chaos, portant atteinte aux intérêts économiques chinois et provoquant un afflux de réfugiés en Chine ».

La Chine maintient momentanément une position de soutien à celui qui parvient à stabiliser la situation dans un pays clé de sa géostratégie. Ces commentaires des analystes montrent que Pékin a jeté son dévolu sur tous les acteurs régionaux, du Tatmadaw à la LND, avec lesquels il avait entretenu de bonnes relations pendant ses années au pouvoir.

En même temps, il est nécessaire de souligner deux aspects qui peuvent définir l’évolution des événements actuels au Myanmar. D’une part, avant le coup d’État, de nombreux Bamar (groupe ethnique majoritaire) soutenaient Aung San Suu Kyi sans critiquer ou examiner sa position à l’égard des groupes ethniques armés, du fédéralisme et d’un gouvernement qui intègre les demandes des peuples de différentes ethnies. L’expérience accélérée de la violence et de l’oppression aux mains de la Tatmadaw a fait naître un nouveau sentiment de solidarité avec les autres groupes ethniques qui ont souffert de la brutalité des militaires pendant sept décennies.

« Dans le passé, les Bamar de la partie continentale ne comprenaient pas vraiment pourquoi les membres des ethnies combattaient les militaires », a déclaré Kaw Ring, une personne déplacée à Mai Ja Yang. « Aujourd’hui, de nombreux jeunes [bamar] en sont venus à comprendre et à compatir à ce que les autres ethnies ont vécu ». Dans ce sens, comme le dit Philippe Alcoy, « tout cela est en train d’indiquer que le coup d’Etat et surtout la résistance héroïque des jeunes, des travailleurs et travailleuses ainsi que des classes populaires en général dans les grandes villes et centres urbains semble être en train d’agir sur la lutte pour l’auto-détermination des minorités ethniques opprimées et donc sur certaines de leurs organisations ».

D’autre part, les membres des minorités ethniques du Myanmar (environ 35 % de la population), malgré leur soutien politique à la LND, reconnaissent pour la plupart être enlisés dans la pauvreté, l’isolement et les conflits armés. Ils avaient espéré qu’après la victoire électorale de la LND en 2015, cette situation changerait, c’est pourquoi de nombreux manifestants dans les États ethniques disent qu’ils se mobilisent pour une véritable démocratie fédérale, notamment une nouvelle constitution qui protégerait et promouvrait mieux les droits ethniques. Vantha Hlei, une ouvrière de 28 ans vivant à Hakha, la capitale de l’État Chin, a déclaré que « le gouvernement de la LND n’a pas fait assez pour développer son État, le plus pauvre du pays, lorsqu’elle était au pouvoir ».

Ces deux tendances, si elles se rejoignent, peuvent constituer une profonde remise en question de la direction du mouvement dirigé par la LND au-delà des différences ethniques. La seule issue pour les jeunes et les travailleurs du Myanmar est de compter sur leurs propres forces pour parvenir au renversement révolutionnaire du Tatmadaw en construisant leurs propres institutions révolutionnaires, l’autodéfense dehors des groupes armés conciliateurs et en délogeant la LND de tout poste de gouvernement intérimaire.

Il ne fait aucun doute que l’irruption de groupes armés donnera lieu à de violents affrontements dans les mois à venir. Le poids matériel militaire est du côté du Tatmadaw, mais son moral n’a pas été testé et il pourrait s’effondrer sous la pression des mobilisations. Alors que la jeunesse tient bon et que le moral est du côté du mouvement de masse qui résiste chaque jour avec plus de force. Chaque étape de l’organisation fait également partie de l’expérience de la LND qui n’a pas levé le petit doigt pour les minorités ethniques au cours de ses années de pouvoir et qui a mis en place une gestion conjointe avec l’armée. Face à la possibilité d’une guerre civile, la rupture avec la LND devient plus impérative.

La lutte actuelle au niveau national ne laisse aucune place à un quelconque point de rencontre entre les civils et les militaires. La guerre civile et les conflits urbains semblent être une possibilité catastrophique. Bien que les combats aient été principalement confinés dans des zones éloignées, frontalières ou rurales, ils pourraient bientôt déborder sur les zones urbaines. Non seulement la guerre civile pouvait s’étendre à l’intérieur des frontières, mais la guerre urbaine pouvait éclater à l’intérieur des villes. Cette possibilité même ouvrirait la porte à l’intervention de puissances impérialistes et régionales comme les États-Unis (comme nous l’avons vu en Syrie et en Libye en 2011) ou la Chine qui a d’importants intérêts économiques dans le pays, ce qui entraînerait un scénario réactionnaire faisant avorter la possibilité d’un processus révolutionnaire.

La possibilité d’une guerre civile au Myanmar rend de plus en plus nécessaire l’autodéfense et l’existence d’une organisation indépendante - à la fois de la LND, des guérillas ethniques et des puissances impérialistes. Elle doit être menée par la jeunesse et la classe ouvrière, en alliance avec les minorités ethniques, afin d’imposer un programme qui réponde aux véritables intérêts démocratiques sous un gouvernement de travailleurs qui ont souffert de la faim et de l’exploitation. Pour l’instant, l’expérience que vit le Myanmar a les yeux fermés des travailleurs et des jeunes de toute la région qui les voient avec une totale sympathie.

 
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