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La Izquierda Diario
6 de mai de 2021 Twitter Faceboock

Cancel culture, vraiment ?
Baiser de Blanche-Neige : de la fausse polémique au vrai dessin légitimant les agressions sexuelles
Nima Santonja

Les médias de droite américains ont transformé une banale remarque sur le classique de Disney en polémique, accusant la gauche de censure au nom du féminisme. Les médias français ont globalement repris cette version des faits, et Libé a même publié un dessin tournant le consentement en dérision.

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Crédits photos : Coco pour Libération / Disneyland Resort, Christian Thompson

C’est une triste histoire que celle du baiser polémique de Blanche Neige en 2021. D’une situation initiale plutôt anecdotique (un article d’un petit média américain sur une nouvelle attraction Disney à San Francisco) on arrive à une polémique mondiale autour du consentement. En France, les médias de la droite jusqu’à la gauche modérée se sont jetés corps et âme pour dénoncer la fameuse « cancel culture », ce « puritanisme de gauche », ce mouvement de « censure » qui serait « révisionniste », caricaturant ce qu’ils appellent la « woke culture »… Le fameux « on ne peut plus rien dire » qui est, paradoxalement, omniprésent dans les médias. Les réactionnaires gagnent toujours dans ces débats sur leur terrain, se réjouissant d’avoir focalisé le débat sur cette hypothétique « cancel culture » face à une gauche à la défensive et sans discours féministe en positif. En effet, Libération s’est fendu d’un dessin particulièrement abject où Blanche Neige n’aurait plus besoin de donner son consentement, ayant couché auparavant avec les 7 nains… Retour sur ces désastreuses péripéties.

Un baiser non consenti

La situation initiale est connue de tous, c’est le baiser du Prince Charmant venu sauver la princesse endormie, immortalisé par Disney au cinéma par une imagerie quasi-mythique aujourd’hui dans la culture populaire. Évidemment, pour la plupart des milieux féministes, cette situation, sous l’apparence du merveilleux dénouement d’un magique conte de fée, est celle d’un baiser non consenti (puisque, s’il faut préciser l’évidence, une personne endormie est absolument incapable de donner son consentement). Bien sûr, pour toutes les femmes et les hommes qui luttent aujourd’hui pour l’égalité homme-femme, et contre toutes les agressions sexistes et sexuelles, cette situation est un véritable sujet féministe, puisque le non-consentement d’une victime endormie est une situation récurrente, par exemple lors d’agressions sexuelles en soirée (quand elles ne sont pas doublées de drogues pour forcer l’inconscience de la victime), mais aussi lors de ce qu’on appelle aujourd’hui un viol conjugal, thématique peu discutée dans les médias mais réelle. La tristement célèbre émission Touche Pas à Mon Poste avait d’ailleurs diffusé une séquence dégueulasse sur le sujet, en demandant au public si c’était normal que le petit ami d’une jeune femme lui « fasse l’amour la nuit quand elle dort ».

C’est donc cette représentation culturelle d’un baiser non consenti qui a fait se demander les auteures d’un article sur une attraction Disney dans le San Francisco Gate, un petit journal américain, s’il ne fallait pas modifier le nom de la scène (Un baiser d’amour), voire modifier la scène pour la rendre moins « problématique ». Des questionnements ouverts, en fin d’une critique formelle d’une attraction d’un parc, donc, et pas un pamphlet de féministes enragées. Cela aurait pu en rester là.

Une manipulation de l’extrême-droite

Mais l’occasion était trop belle pour les médias réactionnaires américains, Fox News en tête, pour monter en épingle une polémique et en faire des gros titres alarmants sur une sorte, de nouveau conte, mais cette fois-ci d’horreur : les progressistes de tout poil voudraient s’en prendre à Blanche-Neige, figure de proue malgré elle, de notre culture et de nos mythes, qu’il faut absolument défendre contre cette offensive « révisionniste ».

Le vocabulaire utilisé de cette partie la plus à droite de l’échiquier politique est intelligemment pensé et forme une rhétorique puissante. Ils parlent de culture « woke » (« éveillée ») pour ridiculiser toute velléité progressiste de la gauche. De « cancel culture » (« culture de l’annulation ») pour faire croire que certains discours de gauche seraient tellement puissants qu’ils effectueraient une censure effective sur certains contenus culturels, récit totalement fictionnel, d’autant plus que la parole des médias bourgeois tend bien plus à mettre en avant la réaction et le renforcement de l’omerta autour des violences sexistes et sexuelles.

On a là toutes les ficelles d’une méthode bien typique de l’extrême-droite qui, pour faire monter les idées réactionnaires, crée des monstres sous le lit de l’opinion publique, pour faire peur et déplacer toute discussion des sujets de société le plus vers la droite possible. Ici, on a même cette rhétorique insidieuse, chère aux réacs, qui est que les progressistes s’en prendraient aux enfants (on peut penser sans mal en France à la rhétorique de la Manif pour Tous, aux opposants à la PMA ou à l’adoption pour les couples homosexuels etc.)

Un dessin qui n’est pas inoffensif

Le dénouement de cette histoire, hélas, n’est pas heureux. Les médias à l’internationale, notamment en France, ont eu à coeur de reprendre la polémique, sans grande intelligence, et en surfant sur la même vague que la droite et l’extrême-droite américaines, reprenant les termes de « cancel culture » et de « woke » de manière acritique pour transformer en cabale ce qui n’était, au fond, qu’une expression assez banale des interrogations du féminisme libéral contemporain.

Le point final le plus désastreux de cette histoire étant le dessin soi-disant humoristique de la dessinatrice Coco dans le journal Libération, qui nous montre un Prince Charmant qui n’aurait pas besoin du consentement de Blanche-Neige puisque celle-ci aurait couché avec sept hommes auparavant (les sept nains évidemment, pour compléter ce grand trait d’humour vaseux). Blanche-neige (ici toujours figure de la réaction) se fend même d’une petite insulte insidieuse : Le Prince serait « coincé » de demander son consentement, sous-entendant qu’un homme « libéré sexuellement » (entendre en vérité : viril) déduirait magiquement le consentement de sa partenaire, sans lui demander, ou l’outre passerait chevaleresquement dans la « bonne situation » (ici : le fait d’avoir couché avec les sept nains…)

Rappelons déjà ce qui devrait être une évidence : le consentement d’une femme n’a rien à voir avec le nombre de ses précédents amant-es, et est toujours nécessaire. Mais, nous ne sommes pas non plus naïfs ou angéliques, et nous comprenons qu’on arrive au bout de la méthode de l’extrême-droite : tourner en ridicule un sujet sérieux et celles et ceux qui essaient de le porter au débat public. La ficelle est grosse : « Des gens s’offusquent de ce dessin parce qu’il dénigre le consentement ? Mais ce n’est qu’une blague, personne ne pense ça, évidemment, (rires). Vous voyez, c’est donc la gauche le camp le plus coincé, et nous les défenseurs de la liberté réelle, puisqu’ils ne comprennent pas l’humour ».

La boucle est bouclée, les réactionnaires qui défendent le vieux monde pétri des violences patriarcales deviennent des héros de la libre pensée et les progressistes des puritains adeptes de la censure politique. Et pendant ce temps, Darmanin le ministre accusé de viol continue d’exercer son poste, le violeur avéré Roman Polanski va entamer le tournage de son prochain film, etc.

Une petite maladresse éditoriale ? Un glissé de crayon qui n’engage pas le positionnement féministe de Libération ? On peut en douter quand on se rappelle la une de Libé pour le 8 Mars de cette année. Pour la Journée de la Lutte Internationale pour le Droit des Femmes, le journal avait publié… la lettre d’un violeur. Quant à la dessinatrice, elle s’est fendue sur son compte twitter d’un second dessin qui aurait été le « choix refusé » de Libération, proposition encore plus atterrante.

Une impasse stratégique du féminisme libéral

Un épilogue important toutefois : Après tout cela, comment discuter réellement, depuis notre camp féministe, depuis la gauche, de cette question du consentement dans la société moderne capitaliste ? C’est un fait : le consentement féminin est constamment dégradé et délégitimisé dans les médias et les représentations culturelles. Suffirait-il alors de réformer ces derniers pour venir à bout des agressions sexistes et sexuelles ? En effet, pour les féministes marxistes, Disney est moins un ennemi du genre féminin parce qu’il fait des attractions sur Blanche-Neige représentant un baiser non consenti que parce qu’il exploite des milliers de femmes dans le monde et qu’il est l’une des figures de proue du capitalisme, et donc, de sa capacité à produire une culture de masse, pro-patriarcale, et pro-capitaliste.

Bien sûr, nous crions « Pas une de plus » (Ni Una Menos) dans la rue, nous dénonçons chaque cas d’agression sexiste et sexuelle comme l’expression individuelle d’un patriarcat structurel monstrueux qu’il faut abattre. Mais nous pensons que jamais sous le capitalisme, l’égalité dans la vie réelle n’aura lieu entre les hommes et les femmes (sans pour autant être automatique sous le socialisme). C’est donc moins par la réforme de l’éducation dans ce système ou la réforme de sa culture, que par son renversement total, que nous situons l’émancipation pleine et entière des femmes.

 
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