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12 de mai de 2021 Twitter Faceboock

Débats
Lundi matin sur le 1er mai : défense du cortège de tête ou éloge de la décomposition ?
Paul Morao

Banalisant et ironisant sur l’attaque subie par des militants syndicaux le 1er mai, Lundi Matin en vient à confondre défense du cortège de tête et éloge de sa décomposition. Il se prive ainsi de voir que l’événement est aussi le signe de l’incapacité de la stratégie autonome à constituer une alternative aux directions bureaucratiques du mouvement ouvrier.

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Crédits photo : AFP

Des poncifs autonomes en cascade

Le premier mai dernier, des militants de la CGT ont été pris pour cible par des manifestants. Jets de projectiles, bouteilles et pavés, coup de poings et liquides corrosifs, des membres du service d’ordre de la CGT mais aussi des militants siglés CGT ont ainsi été violemment agressés en fin de manifestation sur fond de tensions avec des manifestants du cortège de tête. Une attaque inacceptable contre des militants syndicaux, condamnée largement. Pourtant pas de quoi interroger les partisans du cortège de tête comme Lundi Matin….

Pour la revue autonome, en effet, l’affaire est entendue. L’agression du 1er mai ne serait qu’une énième expression des tensions entre cortèges syndicaux et cortège de tête. Sous la plume du média autonome, les coups de barre de fer sur des syndicalistes cherchant à sortir de la place à reculons deviennent des « échanges de baffes » d’une banalité affligeante. D’ailleurs, l’événement n’en est pas un, sauf pour le « commentariat aux aguets » et « la machine à indignations ». Et si dans cet énième accrochage sans importance c’est le vieux monde qui prend une « torgnole », c’est bien la moindre des corrections pour ces « paternalistes qui mettent le travail au centre de leur monde ».

Reprenant ainsi les poncifs autonomes anti-ouvriers, Lundi Matin solde la question en quelques phrases, non sans repousser dans le même temps le mouvement ouvrier du côté du gouvernement, qui lui aurait « légué » ses « propres méthodes de communication ».

L’émeute, une perspective d’avenir ?

Évoquant le contexte de l’attaque, Lundi Matin rappelle ensuite avec justesse le primat de la « radicalisation » du maintien de l’ordre dans les tensions entre manifestants. L’« assèchement » que la stratégie de tension des forces de répression alimente est en effet une des sources majeures de la polarisation entre cortège de tête et cortèges syndicaux.

Mais si les « manifestations de goche » sont mal en point, on ne peut que s’interroger en lisant Lundi Matin exulter face à la décomposition qu’exprime l’agression du 1er mai. Sans doute les militants autonomes y voient-ils un terrain propice à l’émergence d’une avant-garde émeutière. Le déclin des syndicats serait ainsi la rampe de lancement d’une possible transformation du « cortège de tête » en « corps » de la manifestation, « quitte à ce que les ballons syndicaux en deviennent la ‘’queue’’ ».

Or, d’une part, cette lecture « optimiste » semble oublier que la stratégie dont Lundi Matin s’est fait l’un des relais intellectuels est entièrement dépendante de l’existence de rendez-vous nationaux et de cortèges syndicaux, pensés comme des bases de repli potentielles face aux forces de répression. Laissés à eux-mêmes, les militants autonomes risquent fort de devoir se contenter des piteux rendez-vous type « 18h Châtelet », appelés sur des bouts de papier et se transformant généralement en jeu de chat avec les forces de police.

D’autre part, force est de constater que si depuis plus de 10 ans l’insurrection doit « venir », le mouvement autonome a largement connu un reflux depuis son pic de 2016, en dépit des espoirs placés dans le mouvement des Gilets jaunes. L’attaque du 1er mai est en ce sens autant un produit de la faible dynamique de lutte, qu’une expression de la décomposition de secteurs entiers du cortège de tête dont Lundi Matin se garde bien de parler.

Une autre perspective face à l’encadrement bureaucratique du mouvement ouvrier

Comme nous le notions la semaine dernière, il est impératif de ne pas mettre sous le tapis les tensions profondes que révèlent l’agression, et la responsabilité des directions syndicales dans l’absence de stratégie pour offrir des débouchés à la colère. La logique de conciliation de classe qui prévaut dans les appareils syndicaux rend possible les pires compromissions en même temps qu’elle fait le lit d’un anti-syndicalisme dangereux. Mais la décomposition qui s’est exprimée le 1er mai s’inscrit dans une surenchère anti-ouvrière qui ouvre la voie aux réponses les plus réactionnaires, en plus des instrumentalisations sécuritaires du gouvernement.

Elle n’a rien à voir et ne sert en rien la lutte fondamentale contre la bureaucratie syndicale, pour un mouvement ouvrier doté d’une stratégie offensive en toute indépendance de l’Etat et de ses institutions, à commencer par la police. Et si dans ce combat les mouvements spontanés de secteur de notre classe, à l’image d’une partie majoritaire des Gilets jaunes, sont un levier de radicalisation, ils doivent aller de pair avec un combat interne au mouvement ouvrier pour ne pas laisser la force stratégique du mouvement ouvrier aux directions syndicales bureaucratiques.

En ce sens, le mouvement contre les retraites de l’hiver 2019-2020 en Ile-de-France a montré à l’échelle d’un secteur la force qu’étaient capables de déployer les travailleurs d’un secteur stratégique. Ces derniers ont en effet imposé à leurs directions syndicales la grève reconductible et paralysé la capitale pendant près de deux mois. Une dynamique au cours de laquelle l’auto-organisation des grévistes a été fondamentale, notamment au travers de la coordination RATP-SNCF et dans les assemblées Interpro. Les cortèges de dépôts ont alors montré qu’un autre cortège de tête était possible.

Ce mouvement, qui a fait les frais de son isolement, a fonctionné à rebours de la logique minorisante du mouvement autonome. Il a ainsi pu entraîner des centaines de travailleurs et déployer une force de blocage immense. A l’époque, il a été également le creuset de tentatives de coordinations cherchant à proposer une stratégie alternative aux directions syndicales, et bataillant contre leurs tentatives d’arrêter le mouvement ou leur refus de propager la grève. Travailler dans cette direction, en construisant une organisation révolutionnaire qui réunisse tous ceux qui voient l’importance de ne pas laisser le mouvement ouvrier dépérir de son encadrement bureaucratique permet de ne pas sacrifier le poids stratégique du mouvement ouvrier aux illusions émeutières. Gageons que ce travail a plus d’avenir que de se faire le spectateur cynique et désabusé de la décomposition.

 
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