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La Izquierda Diario
6 de juillet de 2021 Twitter Faceboock

Crise politique
Brésil. Après le négationnisme, les pots-de-vin sur les vaccins : Bolsonaro peut-il tomber ?
Philippe Alcoy

Un scandale de corruption autour de vaccins contre le Covid-19 fait trembler le gouvernement de Bolsonaro et ouvre un nouveau chapitre de la crise politique et sociale au Brésil.

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L’un des éléments de discours et cœur de la campagne présidentielle de 2018 qui a porté Jair Bolsonaro au pouvoir au Brésil était la « dénonciation de la corruption ». La vie politique était largement marquée par l’opération soi-disant « anticorruption » Lava-Jato et le coup d’Etat institutionnel de 2016 qui avait fait tomber l’ex-présidente Dilma Rousseff. Il est paradoxal qu’aujourd’hui, plus de trois ans après que Bolsonaro se soit installé au palais présidentiel, un scandale de corruption soit en train de secouer son gouvernement rendant possible une chute du président avant les élections de 2022. Comme un peu partout dans le monde l’extrême-droite est en train de montrer encore une fois qu’elle n’est aucunement une garantie contre la corruption endémique du système capitaliste.

Dans le cas du gouvernement de Bolsonaro, ce n’est pas le premier cas de corruption. Bien au contraire. Mais il s’agit d’un scandale sur un sujet sensible qui éclate à un moment plus que délicat. En effet, alors que le Brésil compte près de 520 000 morts de Covid-19, le second pays le plus touché au monde après les Etats-Unis (plus de 600 000 morts), on a appris ces derniers jours une série de faits suspects de corruption autour d’achats de vaccins contre le nouveau coronavirus. Des fonctionnaires haut placés du gouvernement ainsi que des militaires seraient impliqués dans ce schéma de corruption.

En effet, en février dernier le ministère de la Santé brésilien achetait 20 millions de doses de Covaxin, un vaccin produit par le laboratoire indien Bharat Biotech. Mais ce qui attirait l’attention de cet achat c’était le prix des doses : pour les 20 millions de doses le Brésil devait payer 270 millions d’euros, soit 13 euros la dose. Or, en août 2020 le Brésil avait refusé une offre de Pfizer qui lui vendait les doses à 8 euros. A cela il faut ajouter que le responsable des importations au ministère de la Santé, Luis Ricardo Miranda, avait reçu des pressions inhabituelles pour qu’il valide l’achat. Celui-ci et son frère, un député de droite, se sont même réunis avec le président brésilien Jair Bolsonaro afin de lui faire part de cet achat qu’ils trouvaient suspect. Le président leur aurait affirmé qu’il solliciterait une enquête de la police fédérale, ce qu’il n’a pas fait.

Cependant, les scandales ne s’arrêtent pas là. Ces derniers jours de nouvelles révélations ont été faites. Dans des déclarations à Folha de São Paulo, un responsable de l’entreprise Davati Medical Supply, spécialisée dans l’importation de vaccins, a déclaré que le directeur de la logistique du ministère de la Santé, Roberto Ferreira Dias, lui aurait demandé un pot-de-vin de un dollar par dose pour faire accepter le dossier par le ministère. Il s’agissait d’une négociation pour 400 millions de doses d’AstraZeneca. Autrement dit, un schéma de corruption impliquant au moins 400 millions de dollars. A cette réunion n’était pas seulement présent Dias mais aussi un militaire et un entrepreneur local.

Cette situation n’est pas seulement un scandale en termes de détournement de fonds publics mais aussi parce qu’il est le fait de responsables d’un gouvernement d’extrême-droite irresponsable et négationniste vis-à-vis de la pandémie ; un gouvernement dont la politique criminelle a coûté la vie à plus d’un demi million de personnes dans le pays. Ce même gouvernement qui affirmait qu’il fallait prendre de la chloroquine, médicament inefficace contre le Covid-19, pour faire face à ce qu’il appelait « une grippette », est maintenant impliqué dans un schéma de corruption impliquant l’achat de doses de vaccin contre le Covid-19. Dit autrement, les négationnistes s’enrichissent sur le dos de la population, notamment des travailleurs et des travailleuses, qui meurent dans des hôpitaux publics sans moyens.

Ce scandale est en train d’approfondir une crise politique qui dure depuis des mois ; une crise dont l’opposition institutionnelle (de droit comme de « gauche ») tente tirer profit mais qui est en même temps en train de provoquer certaines réponses par en bas avec des mobilisations de rue. La prochaine date, le 3 juillet, risque d’être massive. En effet, ce n’est pas seulement cette dernière affaire qui exaspère la classe ouvrière et les secteurs populaires, mais l’ensemble de scandales et les mesures antipopulaires que ce gouvernement ultraréactionnaire a prises depuis qu’il est au pouvoir. Car la situation sanitaire désastreuse du Brésil n’est pas simplement le résultat de la politique pendant la pandémie de Bolsonaro, mais en grande partie la conséquence de mesures de privatisation des services publics, de restrictions budgétaires, d’une politique pro-patronale et pro-impérialiste en général.

C’est en ce sens que beaucoup pensent que l’on ne peut pas écarter une chute anticipée de Bolsonaro et même un discrédit plus général des institutions. Car ce n’est pas seulement le président qui est de plus en plus détesté (même s’il garde une base sociale de soutien importante de 20-25%), ses alliés politiques risquent de se voir également contestés. En effet, ceux qui sont impliqués directement dans ces dernières affaires de corruption ce sont des figures de premier ordre de ce que l’on appelle « le Grand Centre », une force politique composée de plusieurs partis de « centre » qui sont la base parlementaire de soutien du gouvernement. Bolsonaro dépend de cette coalition pour empêcher qu’une procédure d’impeachment soit ouverte contre lui mais aussi pour voter ses réformes. Un autre pilier du pouvoir de Bolsonaro qui est impliqué dans ces scandales est l’armée. La profondeur de la crise, conjuguée au mécontentement populaire, pourrait en ce sens avoir des conséquences importantes pour le régime tout entier en réalité.

Mais pour cela il faudrait qu’un fort mouvement de la classe ouvrière, de la jeunesse, des secteurs opprimés comme les LGBTI, les femmes, le mouvement Noir et Indigène, se mette en branle ; il faudrait un grand mouvement de grève par en bas qui paralyse l’économie et fasse tomber non seulement Bolsonaro mais tout son gouvernement et les militaires qui sont incrustés au pouvoir. Cependant, cela n’est nullement l’agenda des forces politiques les plus influentes dans le mouvement de masses, à commencer par le Parti des Travailleurs (PT) de Lula et les directions syndicales qu’il contrôle.

En effet, le PT et l’opposition de droite (la même qui a participé activement au coup d’Etat institutionnel de 2016) partagent une politique d’usure de Bolsonaro ; ils espèrent que le fait de rester le plus longtemps au pouvoir use sa figure d’ici les élections de 2022. Pour cela une chute « trop rapide » de Bolsonaro pourrait le laisser « en vie » pour une éventuelle élection. En outre, différents secteurs des classes dominantes espèrent que Bolsonaro mène le « sale boulot » de réformes impopulaires d’ici la présidentielle, ce qui rendrait une énorme faveur au prochain gouvernement et au patronat bien évidemment. C’est-à-dire une stratégie tout à fait institutionnelle et électoraliste.

Regrettablement, une partie de la gauche « radicale » s’adapte à cette stratégie. Même si elle a un discours plus « radical » quant à la demande d’impeachment de Bolsonaro, au fond sa politique tend à favoriser un renforcement du régime. En effet, l’impeachment est un mécanisme bonapartiste qui en plus dans le cas précis de Bolsonaro pourrait laisser la place à la formation d’un gouvernement dirigé par le vice-président actuel, l’ultraréactionnaire général Hamilton Mourão. C’est une politique du « moindre mal » acceptée ouvertement par la figure la plus connue du Parti Socialisme et Liberté (PSOL), Guilherme Boulos. D’ailleurs, le PSOL aux côtés d’autres organisations de gauche, certaines se revendiquant du trotskysme, et des partis de droite viennent de signer un document faisant une « super demande » d’impeachment contre le président brésilien. Comme l’écrivent nos camarades d’Esquerda Diario au Brésil : « [l’impeachment] est un piège pour notre lutte parce qu’il mettra au pouvoir un militaire raciste comme le général Mourão, qui aime la dictature, défend le même programme que Bolsonaro et peut finir par renforcer un régime qui est en train de s’affaiblir, car la victoire d’un impeachment dépend de l’unification du Congrès et du STF [Tribunal Suprême de Justice] autour d’un nouveau "candidat", Mourão, qui représenterait un renforcement, et non un affaiblissement, du régime ».

Dans ce contexte il est difficile d’affirmer que Bolsonaro puisse tomber. Il y a plusieurs facteurs qui, en dépit des scandales de corruption et la gestion catastrophique de la crise sanitaire, favorisent son maintien au pouvoir. Les forces politiques institutionnelles font tout également pour éviter que la chute de Bolsonaro soit le produit de mobilisations de rue. Cependant, la profondeur de la crise est telle qu’aucun scénario ne peut être exclu. Dans ce contexte nous pouvons conclure avec nos camarades du Mouvement Révolutionnaire des Travailleurs au Brésil : « face à une plus grande division entre ceux d’en haut, nous défendons (…) la nécessité d’une grève générale pour renverser Bolsonaro, Mourão, les attaques et imposer une Constituante pour changer non seulement les acteurs de ce régime politique pourri, mais aussi toutes les règles du jeu ».

 
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