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29 de décembre de 2021 Twitter Faceboock

Crise sanitaire
Interview. Franck Olivier, représentant Sud Santé Sociaux : « il y a urgence à réagir dès aujourd’hui ! »

Les agents du CHU de Bordeaux se battent depuis des années contre la dégradation du service public de la Santé. S’ajoute depuis 2 ans la pandémie de la Covid19 à laquelle les hospitaliers sont confrontés avec les moyens qui leur sont donnés. Franck Ollivier, syndicaliste à Sud Santé Sociaux, a accepté de répondre à nos questions.

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Crédits photo : Sud Santé Sociaux 33

Révolution Permanente : Pourrais-tu nous dire quelle différence y a-t-il au sein de l’hôpital entre l’arrivée de la pandémie et aujourd’hui ?  

Franck Ollivier : La différence ? C’est une nette dégradation des conditions de travail à l’hôpital et un sentiment d’impuissance du personnel hospitalier. Nous ressentons de l’écoeurement face à la gestion de la crise sanitaire.


RP : Le gouvernement a, depuis le début de la pandémie, décidé de maintenir un cap sécuritaire et répressif notamment avec l’obligation vaccinale, comment cela s’est-il passé au niveau du CHU de Bordeaux ?

Franck : Nous sommes actuellement à environ une cinquantaine d’agents suspendus. Cela n’est pas le problème majeur, loin de là. Mais malgré tout cela vient s’accumuler au contexte actuel. Ici, au CHU de Bordeaux, l’impact a été moindre par rapport à d’autres centres hospitaliers, notamment dans l’Est où ce sont des centaines d’agents qui ont été suspendus. Il faut surtout noter un taux d’absentéisme qui a fortement progressé au cours de l’année et qui continue de progresser ces derniers mois. A cela s’ajoute le nombre de démissions et les demandes de disponibilité qui augmentent également. A la somme de tout cela, y résulte un nombre conséquent de postes vacants. Le problème est global.

RP : Quelles ont été les conséquences de ces suspensions ?

Franck : Nous n’avons pas de chiffres exacts mais il faut préciser qu’en plus des suspendus, plusieurs agents ont démissionné ou posé une "disponibilité par refus de vaccination. Nous regrettons la manière dont ces personnes sont traitées, certaines privés de RSA. C’est très violent socialement. Et de ce que nous avons pu voir, les raisons de ce refus sont diverses et ces agents ne forment pas un bloc monolithique d’anti vax primaires, loin de là...Les situations sont variées.


RP : Quel est l’état d’esprit des agents à l’heure actuelle ?

Franck : C’est mitigé, ils sont combattifs bien sûr, mais cela est mêlé à des sentiments de lassitude et de désespoir. Beaucoup d’agents se reconvertissent, ils ne se voient plus travailler en milieu hospitalier, et cela va s’accentuer dans les mois à venir.

RP : Pourtant le gouvernement nous vend les accords du Ségur de la Santé qui ont été signés par certaines directions syndicales comme des avancées. Pourquoi Sud Solidaires n’a pas voulu signer ces accords ?

Franck : Tout d’abord, la manière dont les négociations ont été menées et par qui elles ont été amenées. Ensuite, nous demandions une augmentation nette de 300€ pour l’ensemble du personnel hospitalier, c’est d’ailleurs une demande que nous faisons pour les autres secteurs, ce qui pour nous est une évidence face au gel du point d’indice. Nous demandions aussi l’arrêt des fermetures de lits dans les établissements, la fin de la tarification à l’activité plus communément appelée « T2A » qui consiste à payer les établissements en fonction de leur activité. Mais nous voulions aussi une vraie concertation sur les conditions de travail y compris les effectifs. Nous demandions aussi une revalorisation des primes de nuit, parce qu’il faut savoir que pour une heure de travail de nuit c’est seulement 1,07 euros l’heure, ce qui est complètement dérisoire et ce taux n’a pas changé depuis des dizaines d’années. Mais nous pouvons aussi parler du travail du week-end et des jours fériés qui sont payés 44€, ce qui est là aussi dérisoire. Il n’y a que dans la fonction publique hospitalière que ces taux soient aussi bas. 

RP : Il y a un contexte particulier au CHU de Bordeaux puisque le directeur général, Yann Bubien, était le directeur de cabinet d’Agnès Buzyn juste avant l’arrivée de la Covid-19 en France et des premières mesures gouvernementales. Quelles sont les réponses données par monsieur Bubien face à tous ces manquements que rencontre l’hôpital ?  

Franck : Monsieur Bubien ne siège pas dans les instances. Le seul contact qu’on peut avoir c’est en lisant ses réseaux sociaux ou ses communiqués de presse, et il ne communique pas avec les organisations syndicales. Ceux qui nous apportent des éléments de réponses, ce sont la directrice générale adjointe et le directeur des ressources humaines, qui invoquent un manque de personnel sur le marché. Ce qui est vrai, mais le problème que l’on constate c’est qu’en même temps, ils ne font aucun effort pour garder ceux déjà en poste. Il n’ont absolument rien fait pour enrayer cette vague de départs. Et même pour ce qui est du personnel technique et administratif, secteurs où il serait bien plus simple de recruter, ils ne font absolument rien. Mais la dégradation des conditions de travail vaut aussi pour ces secteurs et métiers là, et cela joue aussi sur les conditions de travail des soignants. Par exemple, le manque de personnel à la blanchisserie impacte au quotidien les services de soins, qui en plus de leur charge de travail, doivent aussi perdre du temps au téléphone ou de déplacer pour essayer de récupérer des draps ou des tenues… C’est pareil pour les coursiers et pour bien d’autres métiers « support »...


RP : Il y a quelques jours, nous avons pu interviewer un médecin urgentiste qui nous déclarait que des gens mouraient dans les couloirs de l’hôpital…]

Franck : Que ce soit ici ou ailleurs, ces derniers temps plusieurs S.A.U (Service d’Accueil des Urgences) ont dû fermer, ce qui amoindrit l’accessibilité à des soins pour les usagers et augmente le temps de trajet pour s’en procurer. Il n’est pas rare que des personnes fassent 45 minutes voire une heure de trajet pour se rendre à l’hôpital le plus proche de chez eux. Pour des gens qui ont des problème cardiaques par exemple, plus la prise en charge est longue, plus les chances de survie sont amoindries. Donc je ne peux malheureusement pas le contredire.

RP : Comment les conditions de l’hôpital peuvent être améliorées ?

Franck : Le chantier est immense au vu de l’état de délabrement. Nous pensons qu’il faudrait déjà rehausser les salaires, revaloriser le travail à l’hôpital. Pour quelqu’un qui travaille de nuit, cela représente quelques dizaines d’euros de plus seulement sur la fiche de paie à la fin du mois et il est très mal considéré. Aujourd’hui, il y a de moins en moins de personnel de nuit fixe, du coup on impose aux équipes de jour de tourner sur les nuits, cela a des répercussions sur la qualité de vie et la santé, cause de nombreux burn-out. Ce nombre ne cesse d’augmenter, et beaucoup d’agents encore présents se sentent très faibles psychologiquement et physiquement. Ainsi, un nombre croissant d’agents se rendent à la médecine du travail. Il y a urgence à réagir dès aujourd’hui !

RP : Dernièrement le plan blanc a été déclenché, pourrais-tu nous en dire plus ?

Franck : Ce n’est pas un plan blanc qu’il nous faut mais un plan de sauvegarde. Pour nous c’est encore un aveu d’échec. Cela fait deux ans qu’on accumule les plans blancs au niveau des établissements et à tous les niveaux, que ce soit régional ou national, c’est un pansement sur une jambe de bois. Cela permet aussi de faire culpabiliser les agents, qu’ils se rendent disponibles, de revoir leurs plans de vacances si elles ne sont pas tout simplement annulées, ce qui a été clairement annoncé par la direction. Ce plan blanc permet avant tout d’agrandir la marge de manoeuvre de la direction concernant les agents et notamment leurs congés qui peuvent être annulés du jour au lendemain. Déjà qu’il a été compliqué pour les agents de poser ne serait-ce que deux ou trois jours pour les fêtes de fin d’année… Mais si cette situation est si catastrophique, cela n’est pas lié qu’à la pandémie même si cela a été un marqueur aggravant, il aurait fallu s’alarmer sur la situation de l’hôpital bien avant, c’est juste la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Il n’y a qu’à voir la dernière période estivale où la situation pandémique était plus ou moins contrôlée, les urgences ont vécu une des pires périodes de leur histoire. Au mois d’août dernier, juste pour le CHU de Bordeaux, nous sommes montés à 700 lits fermés, soit presque un tiers de l’ensemble des lits, tout cela faute de personnel. La pandémie n’est qu’un facteur parmi d’autres qui fait que le plan blanc est déclenché. Et si par miracle demain la pandémie s’arrêtait, la situation catastrophique quant à elle serait toujours présente.

RP : Qu’as-tu à dire sur les dernières annonces gouvernementales ?

Franck : Tout simplement, le MEDEF a son mot à dire dans tout ça, et cela serait aussi un aveu d’échec pour le gouvernement qui n’arrive pas du tout à gérer la situation. Mais aussi, à Sud Santé Sociaux, nous demandons la levée des brevets afin que les pays les moins avancés puissent bénéficier de la vaccination car il n’y aura pas de résorption de la pandémie s’il n’y a pas de solution à échelle mondiale. Mais cela pose aussi question sur les big pharmas que les gouvernements ne semblent pas vouloir faire plier…

RP : Tu parlais du MEDEF, lors du premier confinement, le gouvernement a sciemment fait le choix d’aider les grandes entreprises du CAC 40 et renforcer la police à contrario de la Santé…

Franck : Tout à fait, mais je pense aussi que nous pouvons aussi compléter avec d’autres secteurs comme l’éducation. Tout cela est un choix politique qui est guère étonnant et qui laisse craindre le pire pour l’avenir. Ce sont des méthodes qui ont été faites à d’autres services publics, il est facile de laisser pourrir un service public pour ensuite pointer son incapacité, je pense notamment à la SNCF, pour ensuite dire qu’il faut privatiser ou ouvrir à la concurrence. Je pense que maintenant c’est au tour de la Santé, c’est une évidence qui nous pend au nez pour les années à venir.

RP : D’ailleurs les externalisations se poursuivent, on pense notamment au bio-nettoyage, où en est-on ?

Franck : Cela continue malheureusement, même au plus haut de la crise épidémique. Cela va à l’encontre des discours prononcés, qu’ils soient politiques, scientifiques ou de la part de notre direction. Quelle logique y a-t-il à dire que l’hygiène est le premier rempart face à l’épidémie et en même temps externaliser de nombreux secteurs la concernant ? Et cela n’est pas sans conséquence bien sûr, et nombreux sont les problèmes qui s’accumulent à ce niveau là.

RP : On a vu aussi lors d’un de nos précédents articles que les employé-e-s de l’entreprise privée Elior n’avait pas accès aux masques pour se prémunir et que ce sont les agents par solidarité mais aussi au risque de sanctions disciplinaires qui leur en donnaient, et cela pendant un an. Il est peut être aussi important de demander la réinternalisation de tous les intervenants au CHU ?

Franck : Exactement. Cela a d’ailleurs été fait dans d’autres hôpitaux car force est de constater que le service rendu par les entreprises privées comme celles du bio-nettoyage est avant tout une recherche de profit, au détriment des usagers mais aussi de leurs salarié-e-s.

RP : Enfin, tu dépeins une situation assez sombre de la Santé, sommes nous en droit de se poser la question à quel jeu joue le gouvernement ?  

Franck : Notre direction comme celles des autres hôpitaux répondent à des ordres clairs de notre ministère et des Agences Régionales de Santé. Comme je disais précédemment, ce n’est pas un pressentiment mais plutôt une évidence, comme cela a été fait dans beaucoup d’autres secteurs, l’hôpital public ils vont le laisser mourir en le laissant pourrir. Ils diront que c’est un système qui ne fonctionne plus, qui n’est plus efficace et petit à petit le secteur devra faire face à la privatisation et à la concurrence.

 
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