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La Izquierda Diario
4 de avril de 2022 Twitter Faceboock

Lutte pour les salaires
Face à la hausse des prix, pourquoi les salaires ne suivent pas malgré les grèves ?
Gaëtan Gracia, CGT Ateliers Haute-Garonne

La hausse actuelle des prix pèse fortement sur nos vies, car nos salaires ne suivent pas. Dans ce contexte, de nombreuses luttes sectorielles ont émergé dans le cadre de NAO. Si l’on parle beaucoup des causes de l’inflation, il faut surtout s’intéresser aux raisons qui font que malgré les grèves, les salaires restent bas.

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Crédit photo : THOMAS COEX / AFP

Face à la hausse brutale des prix, partout, on en est réduits à se battre pour que nos salaires suivent l’inflation, c’est-à-dire pour conserver un même niveau de salaire réel. Même dans les entreprises où il y a des grèves, les salariés n’obtiennent pas plus que l’inflation. En témoigne la grève chez le sous-traitant automobile Flex-N-Gate, exemple parmi des dizaines, où les salariés ont fait grève pour obtenir seulement 3,2 % d’augmentation, comme le raconte un délégué CGT dans une interview. Un chiffre à mettre en perspective avec une inflation énorme : 2,9 % en 2021, et 4 % prévue par la Banque de France pour 2022. En dessous de 7 % d’augmentation, on perd donc directement ce que l’on appelle du salaire réel.

Pourquoi nos salaires ne suivent pas l’inflation ?

Sous prétexte de la pandémie, très souvent, les augmentations ont été gelées ou minuscules en 2020 et 2021. Dans mon usine par exemple (Ateliers de la Haute-Garonne), la dernière augmentation date de décembre 2018. Pourtant, quelques mois après le premier confinement, tout le monde parlait de reprise économique, de profits record et de hausse des prix. En conséquence, des grèves ont émergé toujours avec le même point de départ : des NAO (négociations annuelles obligatoires) qui donnent systématiquement des augmentations de salaires inférieures à l’inflation.

Différents économistes nous expliquent que sur d’autres périodes où l’inflation était forte comme les années 70, les hausses de salaire suivaient, voire dépassaient l’inflation. Mais aujourd’hui, c’est un objet d’inquiétude pour la bourgeoisie qui alarme sur la « dangerosité » de la « boucle salaire-prix ». Autrement dit, ces derniers ont peur des demandes de hausses de salaire et nous expliquent que cela va accentuer l’inflation, car les pauvres patrons seront obligés de répercuter les hausses de salaire sur leurs prix.

C’est pour cette raison qu’il est indispensable de lier les revendications touchant aux salaires à celles touchant à la question des prix. On en fait tous l’expérience aujourd’hui, une hausse de salaire même conséquente peut se faire rattraper par l’inflation en quelques semaines. C’est pour cela que nous revendiquons non seulement la hausse des salaires, mais aussi l’indexation des salaires sur l’inflation. Seulement, comme une telle mesure attaque directement les intérêts des capitalistes, ces derniers font évidemment tout leur possible pour nous empêcher de l’envisager.

Face à la volonté des patrons de reporter la crise sur les travailleurs, seul le rapport de force peut imposer une hausse des salaires sans nouvelle augmentation des prix. En témoigne la situation dans les années 70, où la forte inflation a été suivie de hausses de salaire principalement parce qu’on était au lendemain de la grève générale de mai 68 avec un rapport de force différent et une peur patronale d’un retour de mai 68. Actuellement, le problème des salaires qui ne suivent pas l’inflation s’explique donc en grande partie par la faiblesse actuelle du mouvement ouvrier et de ses directions.

Les directions du mouvement ouvrier aux abonnés absents

Cet affaiblissement du mouvement ouvrier, particulièrement sur la question des salaires, a pour origine la politique qu’a mené le PS pendant le mandat de Mitterrand. C’est ce dernier qui a supprimé l’indexation des salaires sur l’inflation en 1982. C’est aussi lui qui a instauré les NAO, des négociations sur les salaires certes annuelles et obligatoires mais qui permettent au patronat de diviser la colère des salariés entreprise par entreprise, avec un calendrier de négociation spécifique à chacune.

Cette politique démarrée dans les années 80 s’accompagnait du développement de la sous-traitance et des statut précaires. Mitterrand est aussi celui qui a inséré pour la première fois une dose « d’inversion de la hiérarchie des normes », permettant la négociation dans une boîte d’accords qui dérogent à la loi. On a beaucoup parlé de cette inversion de la hiérarchie des normes en 2016 avec la loi El Khomri, qui poussait plus loin cette logique. Les années 80 ont donc marqué le début du néolibéralisme, pas seulement chez Reagan et Tatcher, mais en France également, malgré un gouvernement de gauche. En définitive, cette politique néolibérale a été un énorme coup porté à la solidarité ouvrière, un grand pas dans le « diviser pour mieux régner » voulu par le patronat.

Aujourd’hui, le pouvoir d’achat (ou le salaire réel pour être plus précis) est la première préoccupation de la population française. Pourtant, nos directions syndicales restent aux abonnés absents pour tenter de mobiliser sérieusement sur cette question. C’est le cas de Laurent Berger, qui affirmait lundi 14 mars sur Europe 1 que « nous allons devoir apprendre à vivre avec moins ». Le représentant de la CFDT a surenchéri expliquant que « baisser d’un degré quand on chauffe à 20 °C, ce n’est pas absolument insupportable et il faut le faire en termes de solidarité ».

Des propos dans la continuité directe de ceux du ministre de l’Économie qui déclarait début mars que « nous devrons tous faire un effort » face aux conséquences de la guerre en Ukraine sur les prix. Plutôt que dénoncer l’impact de la hausse des prix pour les salariés, le représentant syndical d’une des plus grosses centrales du pays se contente de prévenir les salariés qu’ils devront s’adapter et moins se chauffer. Du côté de la CGT, Philippe Martinez est quant à lui aux abonnés absents.

Des grèves dans le pays à coordonner dans un plan de bataille

Pourtant, à rebours du discours de Laurent Berger, des grèves pour les salaires ont émergé dans de nombreuses entreprises ces derniers mois. Ces grèves commencent en fonction des calendriers de NAO spécifiques à chaque entreprise, elles sont assez courtes et restent souvent isolées à l’entreprise. C’est bien le problème spécifique des NAO qui sont organisées de manière asynchrone dans le pays. Elles sont d’ailleurs conçues pour ça. Face à ce problème de désynchronisation des luttes pour les salaires, nos directions syndicales nationales ne tentent rien pour essayer de coordonner ces batailles en proposant un plan de bataille qui prenne ces grèves comme point de départ, qui pourrait organiser un grand élan de solidarité et visibiliser ces conflits.

A titre d’exemple, la CGT seule revendique 700.000 adhérents. Si une grande campagne de solidarité était mise en place avec chaque adhérent invité à donner 10€, on pourrait récolter sept millions d’euros. Imaginez Martinez débarquer sur un plateau-télé en disant « bon écoutez, on vient de lever 7 millions d’euros de caisse de grève, on va soutenir toutes les grèves actuelles et futures, on laissera personne sur le carreau ». Ça permettrait de donner un élan, ça montrerait un exemple de ce qu’on peut faire. Un plan de bataille pourrait également appeler à ce que chaque syndicat envoie des délégations sur les piquets de grève, cherche à se rencontrer, discuter, se coordonner.

Un début d’auto-organisation changerait l’état d’esprit des salariés. De grèves défensives et isolées, on passerait à des grèves d’un autre type, avec un autre état d’esprit. Au lieu de ça, les directions syndicales continuent d’appeler à des journées d’action isolées, une journée tous les deux mois environ, et rejettent ensuite la faute sur nous, sur les gens qui n’ont pas assez suivi des grèves sans aucune perspective. En réalité, nous sommes fatigués des stratégies de la défaite, et nous n’avons pas l’argent pour faire des grèves qui ne mènent à rien. Si on fait grève, c’est pour gagner.

Du côté des forces politiques ayant une influence, ce n’est pas mieux. Nous avons déjà évoqué l’insistance de Mélenchon quant au fait qu’on pourrait s’économiser des grèves en votant pour lui. Il l’a dit plusieurs fois, sa campagne est perçue comme telle, mais ce n’est que très rarement qu’il dit qu’il « faudra des mobilisations ». Sur ce point, la force politique que représente La France Insoumise ne conteste en rien les stratégies de luttes qui nous ont menées à la défaite ces dernières années. Sur la question des salaires, soit elle revendique seulement d’augmenter le SMIC en expliquant que les hausses de salaire ont tendance à suivre celles du SMIC (on voit tous dernièrement que c’est faux), soit elle propose dans son programme d’obtenir des hausses de salaire en ouvrant des négociations de branche. Une mesure cosmétique : ces négociations existent déjà, et rien n’en ressort jamais, car ce sont des négociations sans rapport de force.

On en revient alors au même point, à savoir comment augmenter ce rapport de force ? Il ne suffit pas de dire « par les luttes ». J’ai esquissé ici quelques idées (par exemple l’importance centrale que les militants révolutionnaires donnent à l’auto-organisation des travailleurs, que la « grève appartienne aux grévistes », ou à la coordination des luttes). Les réformistes comme Mitterrand (que Mélenchon encense aujourd’hui) n’ont pas juste été « trop mous » comme on l’entend parfois. Cette rhétorique maintient l’illusion d’une continuité entre leur programme de réformes du capitalisme, de dialogue social, et la perspective révolutionnaire qui s’appuie sur la lutte de classes. Pourtant avec la politique de désindexation des salaires, les négociations divisées boîte par boîte, cette gauche nous a fait mal et c’est pour ça qu’on se retrouve dans cette difficulté aujourd’hui !

Dans ce cadre, on ne peut compter que sur nos propres forces, et c’est ce qu’on défend systématiquement dans nos campagnes, nos articles, et toutes nos interventions.

 
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