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3 de mai de 2022 Twitter Faceboock

Guerre en Ukraine
Entre embargo sur le pétrole russe et gaz de schiste américain, l’Europe en pleine crise énergétique
Seb Nanzhel

La crise énergétique et géopolitique ouverte par l’invasion Russe de l’Ukraine met en tension l’union européenne, qui cherche désespérément à diminuer sa dépendance aux hydrocarbures russes, notamment au travers de sanctions économiques et d’un potentiel embargo sur le pétrole russe. Le très polluant gaz de schiste américain est de plus en plus envisagé comme une voie de substitution aux hydrocarbures russes.

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Ursula von der Leyen, présidente de la Commission de l’Union européenne, devant les eurodéputés à Strasbourg le 6 avril 2022 / AFP

Vers un embargo sur le pétrole Russe ?

Mercredi 27 avril, le géant Russe Gazprom suspendait ses exportations en direction de la Pologne et de la Bulgarie, en réponse au refus de ces Etats de payer leur approvisionnement en gaz naturel en Roubles. Imposer le paiement en Roubles serait en effet un moyen risqué pour Poutine de limiter l’impact des sanctions économiques à l’encontre de la Russie.

A la suite de cette annonce, l’Autriche et l’Allemagne ont activé un plan d’urgence le mercredi 30 mars. Lundi 2 mai, à la demande de la Bulgarie et de la Pologne, les ministres de l’énergie des différents pays européens se sont réunis à Bruxelles, avec pour objectif d’afficher une unité face au « chantage » de la Russie. Un échec total, au vue de l’absence de conclusions qui ressort de la réunion, témoignant de la division des pays sur la question, et de la profondeur de la crise énergétique à laquelle fait face l’Europe.

Mardi 3 mai, la commission européenne présentait le sixième paquet de sanctions économiques envers la Russie. Après avoir mis en place un embargo sur le charbon russe lors de l’adoption du précédent paquet, les nouvelles sanctions, qui ne sont pas encore adoptées, devraient inclure l’arrêt progressif, étalé sur 6 à 8 mois, des achats de pétrole russe par les pays européens.

Là encore, malgré la volonté de l’Europe d’afficher une unité face à la crise, les contradictions sont saillantes. En raison de leur totale dépendance à la Russie, la Hongrie et la Slovaquie ont déjà été exemptées de cet embargo et certains pays à l’image de la Bulgarie et de la République Tchèque aimeraient également bénéficier de cette dérogation. « Il faut éviter l’effet contamination, tout le monde va vouloir des exemptions » confiait ainsi un responsable européen à l’AFP.

Ces sanctions pourraient en effet entraîner des répercussions économiques très fortes pour les Etats membres. La banque Morgan Stanley écrivait par exemple dans une note que les cours du baril pourraient passer de 100 dollars actuellement à 185 en cas de mise en place d’un embargo européen. Signe de cette fébrilité, Le chancelier allemand Olaf Scholz avait rejeté en mars les propositions d’économistes de renoncer totalement aux livraisons d’hydrocarbures russes, avançant la peur des suppressions d’emplois industriels qui pourraient en découler.

Mais c’est surtout la peur d’un mouvement social d’ampleur, sur fond de forte inflation et de stagnation des salaires, qui effraie la classe politique. Celle-ci est en effet consciente de l’aspect antisocial des sanctions économiques, qui touchent avant tout la population russe et européenne par effet ricochet.

Comme le relate le Monde, « Les conséquences sur la croissance pourraient en outre être dramatiques, sans parler du risque de voir des troubles sociaux rappelant le mouvement des « gilets jaunes » en France se manifester partout sur le continent. Ce scénario, d’ailleurs, inquiète au plus haut point Washington. Il faut « être prudent » quand on parle d’un embargo européen sur le pétrole russe, a ainsi prévenu, le 21 avril, la secrétaire américaine au Trésor, Janet Yellen, qui redoute les conséquences d’une telle mesure « sur l’Europe et le reste du monde ». »

La Russie, fournisseur incontournable d’hydrocarbures pour l’Europe

Environ 40% de la consommation européenne de gaz naturel provient de Russie, un chiffre qui monte à 55% pour l’Allemagne et jusqu’à 100% par moment dans certains pays comme la Hongrie et l’Autriche. Par ailleurs, la Russie dispose des plus importantes réserves prouvées de gaz naturel au monde devant l’Iran selon BP : 19,9% des réserves prouvées dans le monde à la fin 2020. En 2021, c’est ainsi 150 milliards de mètres cubes de gaz naturel qui ont été livrés par la Russie à l’Europe.

Sur le plan du pétrole, le constat est le même. En 2021, l’Europe a importé 26% de sa consommation de pétrole auprès de la Russie, faisant d’elle son principal fournisseur.
La Russie semble incontournable pour l’Europe en matière d’hydrocarbures.

Face à cette situation, l’unité affichée de l’Union Européenne vole une fois de plus en éclat. Alors que la commission européenne déclarait que « Payer en roubles est illégal et constituerait une violation des sanctions adoptées contre la Russie », Mediapart rapporte que « plusieurs grands groupes d’énergie européens, en accord avec leur gouvernement, ont commencé de négocier discrètement la mise en place d’un mécanisme pour continuer de bénéficier des approvisionnements de gaz russe, dont ils ne peuvent se passer. » Ainsi, quatre acheteurs européens auraient déjà payé la Russie en Roubles

Symptôme de la panique qui envahit les gouvernement européens face à cette crise énergétique, des tentatives de substitutions de l’approvisionnement russe en gaz naturel sont également entreprises, dans le même climat de tensions et de conflits internes à l’UE. Comme l’explique Mediapart, « Même si la Commission européenne souhaite instaurer un mécanisme d’achat commun de gaz pour l’ensemble des États membres, chaque pays part en ordre dispersé pour décrocher de nouveaux contrats d’approvisionnement : qui au Qatar, qui aux États-Unis, qui en Algérie et d’autres pays africains. Mais aucun pays ni même aucun ensemble de pays producteurs n’est capable de substituer à la production gazière russe »

Ainsi, même si la Russie semble difficile à dépasser, la situation montre des signes d’une reconfiguration de l’approvisionnement européen en hydrocarbures.

Le gaz de schiste comme mesure de substitution

Parmi les principales tentatives de substitutions des hydrocarbures Russes se positionne le Gaz Naturel Liquéfié (GNL) américain. Fin mars, Joe Biden annonçait «  que les Etats-Unis s’efforceraient d’envoyer 50 milliards de mètres cubes de GNL par an d’ici à 2030 pour aider les Européens », comme le rapporte le Monde.

Dans ce contexte, l’Union Européenne cherche à développer ses infrastructures et ses accords avec les Etats unis pour maximiser les importations de GNL. Par exemple, l’entreprise Engie a prolongé son contrat d’importation de GNL, et revu à la hausse les quantités prévues. Comme l’explique Lucie Pinson, directrice générale de l’ONG Reclaim Finance au Journal l’Humanité, « Le groupe continue de miser gros sur le gaz. Dans le contexte de la guerre en Ukraine, il se tourne vers les gaz de schiste des États-Unis, dont il a décidé de prolonger les contrats d’importation de neuf ans, en plus des onze déjà prévus. On est en train de valider vingt ans de gaz de schiste ! Cela nous amène à 2042, alors que l’Europe n’est plus censée produire d’électricité carbonée d’ici à 2035. »

Présenté par l’Union Eurpéenne comme un moyen de décarboner le marché du gaz, le GNL américain est en réalité un gaz de schiste obtenu par fracturation hydraulique. Contenu dans des poches de roches à plusieurs kilomètres de profondeur, le gaz est récupéré en fracturant ces poches à l’aide d’immenses quantités d’eau sous pression mélangée à des produits chimiques. En plus d’être une énergie fossile dégageant des gaz à effet de serre lors de sa combustion, le GNL est ainsi extrait avec un procédé extrêmement destructeur d’un point de vue environnemental.

Comme l’explique l’association Les Amis de la Terre, le gaz ainsi obtenu a un impact environnemental comparable à celui des autres énergies fossiles. En cause, les immenses quantités de méthane, puissant gaz à effet de serre, que rejettent dans l’atmosphère ce procédé d’extraction. Ainsi, « l’exploitation intense du bassin permien, plus grand gisement de pétrole et de gaz des États-Unis, pourrait consommer, d’ici 2050, 10% du budget carbone mondial disponible dans le scénario de limitation du réchauffement à 1,5 degré » selon les amis de la Terre.

Loin de se limiter à ces impacts, la fracturation hydraulique est également consommatrice de quantités astronomiques d’eau qui, mélangée à des produits chimiques, finit par contaminer les nappes phréatiques et les cours d’eau, ainsi que les personnes, la faune et la flore alentour. Ainsi, ce procédé détruit à des échelles importantes la biodiversité des territoires, et va jusqu’à perturber l’équilibre sismique de régions entières.

Ce procédé d’extraction, encouragé par les Etats-Unis dans leur recherche d’indépendance énergétique, fait la joie et la fortune d’un patronat dont le respect de l’intégrité des populations, des espaces naturels et du climat est le dernier des soucis. Interdits en France en 2011, les gaz de schiste font leur retour par la fenêtre à la faveur de la crise énergétique actuelle. Une absurdité révélatrice de l’impossibilité de penser l’écologie dans la limite de frontières nationales.

Avec la guerre en Ukraine, les contradictions et tensions inter-impérialistes s’exacerbent, et avec elles les conséquences les plus dévastatrices pour les populations. Au-delà de l’aspect économique de la politique de sanction de l’Union européenne qui pèse énormément sur les classes populaires russes et internationales, la question écologique rentre également en jeu. Ni le pétrole de Poutine, ni le gaz de schiste de Biden sont les réponses face à la crise climatique dont les premiers effets se font déjà ressentir. Plus que jamais, il est nécessaire de s’organiser par le bas face à ceux qui veulent nous faire payer la crise économique, écologique et leurs guerres.

 
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