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22 de septembre de 2022 Twitter Faceboock

« Ni Shah ni Guide Suprême ! »
Mort de Mahsa Amini en Iran : religion d’État, répression et révolte face à un régime en crise
Mahdi Adi

La mort de Mahsa Amini vendredi dernier, tuée par la police des mœurs iranienne, a déclenché un mouvement de protestation pour les droits des femmes, contre le port obligatoire du hijab et le régime théocratique. Religion d’État, répression et situation sociale explosive sur fond de sanctions impérialistes qui étranglent le pays depuis des années : décryptage d’une crise de régime.

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Une manifestante brandit un portrait de Mahsa Amini, le 20 septembre 2022, à Téhéran. Crédit photo : AFP

C’est aux cris de « Marg barg dictator ! » (« mort au dictateur » en farsi) que des milliers de manifestants protestent dans tous le pays contre le meurtre de Masha Amini. Arrêtée mardi dernier dans la capitale Téhéran par la police des mœurs qui lui reprochait de ne pas porter son voile « correctement », la jeune femme originaire du Kurdistan iranien a été torturée pendant plusieurs heures avant de tomber dans le coma à son arrivée au commissariat, et de mourir trois jours plus tard à l’hôpital vendredi 16 septembre.

De son côté, le régime iranien nie toute responsabilité et parle d’un « incident regrettable », allant jusqu’à relayer la version – démentie par la famille – selon laquelle Mahsa Amini souffrait d’une « fragilité » préalable à son arrestation pour expliquer qu’elle serait morte d’une « crise cardiaque ». Une tentative d’étouffer l’affaire qui ne suffit pas à faire taire la contestation contre le régime et les institutions religieuses. En effet, le mécontentement s’est généralisé, et s’exprime non seulement sur les réseaux sociaux avec des femmes qui brûlent leur hidjab et se coupent les cheveux dans un pays où la liberté d’expression est très fortement limitée par le régime des Mollahs, mais aussi avec des manifestations qui rassemblent jusqu’à plusieurs milliers de personnes localement.

Un mouvement qui s’étend dans tout le pays, et au moins 6 manifestants tués par la police

Ce lundi plusieurs centaines de personnes, ont manifesté dans le centre de la capitale, femmes en tête, certaines enlevant leur hijab et scandant des slogans contre le régime théocratique, rapporte l’agence de presse iranienne Fars. Les manifestations composées notamment d’étudiants de l’université de Téhéran ont pris un caractère émeutier dans la soirée et les jours qui ont suivi.

Le mouvement de protestation s’est également étendu à plusieurs grandes villes et capitales provinciales, notamment dans la ville de Machhad qui est pourtant l’une des « place forte » du régime et d’où était également parti le mouvement de décembre 2017-janvier 2018 (le plus important depuis le « mouvement vert » de 2009), ou encore Tabriz au Nord-Ouest où deux policiers auraient été tué. Le journal de l’opposition libérale Iran International écrit ainsi : « Les manifestations de lundi rappellent les grandes mobilisations de 2009 dont des milliers de femmes avaient pris la tête. A la différence essentielle qu’après 13 ans, de nombreux Iraniens ne rejettent plus seulement une orientation politique particulière, mais bien le système théocratique dans son ensemble ».

Mais c’est dans la région du Kurdistan iranien d’où est originaire Mahsa Amini, que la répression semble être la plus forte. A Saqez, sa ville d’origine, les habitants ont manifesté devant le bureau du gouverneur local en criant « mort au dictateur » et le « le hijab l’a tuée ». Des femmes ont également retiré leur voile en signe de solidarité et de contestation du régime islamique. La police a réprimé la manifestation à coup de gaz lacrymogènes et de matraques, ainsi qu’en tirant à balles réelles.

A Divandarreh où les manifestants ont fait reculé la police à coup de pierre et en dressant des barricades, deux autres personnes auraient également été tuées par les forces de répression. Un manifestant aurait aussi été tué à Dehgolan, tandis qu’à Mahabad une femme serait décédée suite à ses blessures après avoir reçu un coup de matraque reçu en pleine tête. Bilan provisoire : l’ONG kurde de défense des droits de l’Homme Hengaw recense au moins une dizaine de morts parmi les manifestants.

Et pour cause, bien que le mouvement de protestation se soit étendu à Téhéran et d’autres agglomération, c’est dans cette région que la contestation reste la plus forte. En plus d’être la région d’origine de Mahsa Amini, la détestation du régime théocratique est renforcée par l’oppression du peuple kurde qui est privé de ses droits élémentaires, linguistiques et culturels et, bien entendu, du droit à l’auto-détermination. Plusieurs partis et organisations kurdes avaient donc appelé à une journée de grève générale ce lundi derrière le mot d’ordre « Zan, Zendegy, Azadi » (« femme, vie, liberté »). Parmi eux, le Parti pour une Vie Libre au Kurdistan (PJAK) et la Société Démocratique et Libre de l’Est-Kurdistan (KODAR) , ainsi que le Parti communiste iranien-Kurdistan, un groupe de partis du Kurdistan oriental, des organisations de la société civile, et les partis affiliés au Centre de coopération des partis du Kurdistan iranien rapporte RojInfo.

Police des mœurs, hijab obligatoire et ségrégation sexuelle : l’oppression patriarcale au cœur du régime théocratique

Au cœur de la contestation se trouve le rejet des lois islamiques imposées depuis 1979 par la République islamique d’Iran après le détournement du processus révolutionnaire qui balayait la dictature du Shah, et l’écrasement de la gauche iranienne qui en constituait le fer de lance par le régime théocratique. Ces lois oppriment en particulier les femmes à qui elles imposent un régime de « ségrégation sexuelle », notamment l’obligation de porter un voile islamique ainsi qu’un vêtement ample dès l’âge de 9 ans dans l’espace public, ce que nombre de femmes essaient de contourner ou de refuser, jouant de mille subterfuges et se heurtant, régulièrement, aux contrôles des forces de police du régime.

Cette législation – de plus en plus critiquée, y compris dans certains secteurs du régime –, a été renforcée ces dernières années, en particulier depuis l’arrivée au pouvoir du nouveau président Ebrahim Raïssi avec la directive du 5 juillet 2022 qui impose désormais aux femmes de porter un voile qui recouvre complètement les cheveux, le cou et les épaules. De plus, le régime a instauré une « journée nationale du hijab et de la chasteté » fixée le 12 juillet et célébrée pour la première fois cette année. Quant au décret du 15 août signé par le président, il accroît de manière considérable les mesures de contrôle et de pénalisation liées au respect des lois islamiques. « Les femmes fonctionnaires pourront ainsi être licenciées si leurs photos de profil sur les réseaux sociaux sont jugées non conformes à la charia, tandis que les Iraniennes qui publient des photos d’elles sans hijab pourront être privées de certains droits sociaux pour une durée de 6 mois à un an », précise ainsi L’Orient-le-Jour. Tandis que Mediapart rapporte que « l’entrée dans les banques et les administrations pourra même être interdite à toute Iranienne ne respectant pas les nouvelles règles ».

Par ailleurs le régime réprime brutalement les militantes féministes, comme en témoigne un rapport officiel publié début septembre et cité par Fars. Suite à sa publication, le porte-parole de l’Organisation de la Promotion de la Vertu et de Rejet du Vice affiliée à l’État Ali Khanmohammadi, avait affirmé que « plus de 300 personnes qui luttent contre le port du voile de différentes façons » avaient été arrêtés, rapporte Le Figaro. Au sujet de la communauté LGBTQI+, Mediapart précise également que « des organisations de défense des droits de l’homme ont révélé la condamnation à mort dans la ville d’Ouroumieh de deux militantes, Zahra Sedighi Hamedani, 31 ans, et Elham Chubdar, 24 ans, pour "corruption sur terre" ».

Interrogée par France Info, la sociologue et politiste spécialiste de l’Iran Mahnaz Shirali explique : « Toutes les femmes iraniennes ont dans leurs souvenirs des accrochages, et plein de mauvais souvenirs avec la police des mœurs qui est partout et qui réprime les femmes systématiquement ». Enfin, Courrier International évoque même l’existence d’un projet « envisageant de sanctionner par une amende les femmes ne portant pas le hijab à l’aide de la technologie de reconnaissance faciale au moyen de caméras installés dans les lieux publics comme le métro ».

Toutefois, le rejet des Mollah n’est pas synonyme d’une nostalgie de la dictature du Shah soutenue dès 1941 par les États-Unis et présentée par les grands médias occidentaux comme un régime d’avantage respectueux de la condition des femmes. Au contraire, dans plusieurs endroits, les manifestants scandaient « à bas l’oppresseur, ni Shah ni Guide Suprême », renvoyant dos-à-dos les deux régimes. En effet, le rejet du voile obligatoire et de l’oppression patriarcale cristallise une remise en question plus générale non seulement du régime mais aussi de toutes les formes d’oppression véhiculées par l’État.

La religion d’État : un outil de coercition pour un régime en crise

Avant de devenir président de la République islamique d’Iran, Ebrahim Raïssi s’est fait connaître pour avoir été un des juges islamiques membre des « comités de la mort » chargés par le régime du massacre des prisonniers politiques en 1988 – notamment des militants de gauche et des militants ouvriers. Désigné candidat officiel par le « Conseil des gardiens de la révolution », son élection en juin 2021 est marqué par un taux de participation à 48,8%, le plus bas depuis l’instauration de la République Islamique en 1979 selon Le Monde.

Cette faiblesse en termes de légitimité et de soutien, notamment dans les milieux populaires et dans l’intérieur du pays, qui avaient favorisé l’élection de l’ultra conservateur Mahmoud Ahmadinejad par le passé, témoigne des contradictions actuelles du régime iranien qui se sont accentuées avec la rupture décidé par Donald Trump en 2018 de l’accord de Vienne sur le nucléaire. Le retour des sanctions américaines revenues « au plus haut niveau » impacte particulièrement les exportations de pétrole dont l’État iranien est largement dépendant. Sous pression, le régime a réagi par un durcissement des mesures pro-marché, en se désengageant de certains secteurs jusque-là étroitement contrôlés par l’État, afin de garantir la rente des élites dirigeantes et d’encourager les grandes entreprises étrangères – notamment européennes – à rester malgré les restrictions liées aux sanctions états-uniennes. Une politique qui a eu pour conséquence de favoriser un climat social explosif, marqué par une inflation supérieure à 50% qui va en s’aggravant avec la suppression des subventions pour les produits de première nécessité et le carburant, et qui explique par exemple l’explosion sociale de 2017-2018 ainsi que le mouvement de grève historique des travailleurs du secteur du pétrole survenu en juillet 2021, à peine un mois après l’élection de Raïssi.

Pour tenter de résoudre ces contradictions, le nouveau président tente donc de défendre une politique « pragmatique » sur la scène internationale, en faisant des concessions afin de trouver un nouveau terrain d’accord avec les puissances occidentales et de pouvoir réintégrer les marchés internationaux. Cette position « va de pair bien sûr avec des convictions radicales sur la place du clergé pour diriger la vie politique et les règles sociales islamiques » souligne L’Orient XXI, ce qui se traduit notamment par un raidissement du régime, au nom d’un « retour aux valeurs de 1979 », notamment sur le plan sociétal et religieux. L’objectif est double : d’une part en s’attaquant aux droits des femmes avec un discours pieux, Raïssi donne des gages à sa base conservatrice partisane d’une ligne dure pour qui la reprise des négociations avec les États-Unis représente un « coup idéologique » résume le Middle East Eye. De l’autre, il s’agit avec cette offensive contre les libertés démocratiques de renforcer l’appareil coercitif d’un régime confronté à une situation politique marquée par la défiance populaire vis-à-vis des institutions et des gouvernements, une forte polarisation et de forts affrontements de classe.

A bas le régime théocratique, policier et corrompu ! A bas les sanctions des pays impérialistes !

En pleine négociation pour trouver un accord sur le nucléaire à l’assemblée générale des Nations Unies, les puissances occidentales ont sauté sur l’occasion pour critiquer le régime iranien. Le président américain, Joe Biden, s’est dit solidaire « des femmes courageuse d’Iran ». Le ministère français des Affaires Étrangères français a de son côté publié un communiqué dans lequel il « condamne cette arrestation et les violences qui ont entraîné sa mort » et demande une « enquête transparente ». Ces déclarations – hypocrites alors que les États-Unis, la France et l’Union Européenne sont responsables des sanctions qui asphyxient les classes populaires iraniennes –, restent toutefois plus modérées que par le passé, lorsque le moindre mouvement de contestation du régime était instrumentalisé par les impérialistes au profit de leur discours « démocratique ».

En effet, « Paris, Berlin et Londres espéraient encore arracher un accord en septembre, afin qu’il soit possible de le ratifier avant les prochaines élections de mi-mandat aux États-Unis » explique Le Monde, tandis qu’Emmanuel Macron s’est entretenu à ce sujet avec Ebrahim Raïssi à New-York ce mardi. Par ailleurs, dans un contexte marqué par la crise ukrainienne, Washington pourrait « espérer une détente des prix du carburant si les sanctions internationales contre l’Iran étaient levées » analysent Les Échos. Autant de raisons pour les États impérialistes de ne pas faire de vague pour l’instant, même si « les négociations piétinent ».

Les femmes et les classes populaires kurdes d’Iran qui affrontent le régime n’ont donc aucune illusion à entretenir au sujet de la « communauté internationale », des institutions et des États impérialistes qui organisent l’oppression patriarcale à leur manière en menant des campagnes islamophobes et sexistes contre les femmes voilées en Europe et aux États-Unis, mais aussi en s’attaquant au droit à l’avortement et en précarisant les femmes sur le marché du travail. Elles doivent au contraire lutter pour la levée des sanctions et la fin de l’immixtion impérialiste. Pour cela, elles ne peuvent compter que sur leur propre mobilisation ainsi que sur la solidarité internationaliste des peuples, en toute indépendance des puissances occidentales et, surtout, sur l’élargissement de leur mouvement aux revendications du monde du travail contre l’inflation et la vie chère, pour la hausse des salaires.

Une telle politique permettrait de favoriser une alliance entre le mouvement des femmes et la classe ouvrière qui a émergé ces dernières années et fait la démonstration de sa combativité notamment au travers de la dernière grève dans le secteur du pétrole. Le mouvement de 2009 et l’accession au pouvoir du « réformateur modéré » Hassan Rohani, a montré que l’opposition libérale ne peut mener que vers une impasse synonyme de politiques antisociales. Par conséquent c’est à la classe ouvrière iranienne et au monde du travail de montrer la voie par la grève et les manifestations, afin d’incarner une direction à même de répondre aux aspirations démocratiques et sociales du peuple iranien.

 
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