Crise à l’extrême droite ?

Ce que l’affaire autrichienne dit de la "normalisation" des populistes de droite en Europe

Max Demian

Ce que l’affaire autrichienne dit de la "normalisation" des populistes de droite en Europe

Max Demian

Une onde de choc qui s’étend bien au-delà et expose l’ampleur de la « normalisation » de ces partis, trempant dans les mêmes pratiques politiciennes corrompues que « l’élite » qu’ils dénoncent.

Dans le dernier numéro de RP Dimanche, nous avions décrit en détail les limites hégémoniques des populismes de droite en Europe de l’est (Hongrie, Slovaquie, Pologne, République Tchèque), revenant sur leur intégration à l’establishment et la remontée relative de la lutte des classes qui touche ces pays. Plus récemment, ce sont les populistes de droite d’Europe de l’ouest qui ont été heurtés par une affaire de corruption qui a touché le gouvernement de coalition autrichien composé de la droite et de l’extrême-droite.

L’onde de choc s’étend bien au-delà de l’Autriche. Tout d’abord, cette affaire dévoile l’ampleur de la « normalisation » de ces partis, trempant dans les mêmes pratiques politiciennes corrompues que « l’élite » qu’ils dénoncent. Plus profondément, il pourrait s’agir d’un coup politique porté aux populistes de droite, Mattéo Salvini principalement, qui rigeaient l’Autriche en modèle d’une coalition droite/extrême-droite. Nous nous centrerons donc principalement sur les limites actuelles et potentielles des populistes de droite en Autriche et en Italie. Des limites qui interrogent en retour la capacité de la gauche à former un bloc populaire qui ne relève ni du populisme de gauche ni du néoréformisme, mais bien d’un parti délimité de classe.

Le modèle autrichien et sa remise en cause

Présenté comme le « prodige » de la politique autrichienne, Sebastian Kurz a longtemps incarné la figure d’avenir de la droite conservatrice. En mai 2017, à seulement 31 ans, Kurz briguait la présidence du Parti populaire autrichien (droite chrétienne conservatrice) suite à la rupture de la coalition du centre-gauche et du centre-droite historiquement au pouvoir, avant de rempoter les élections législatives et de conclure une alliance avec le parti d’extrême-droite autrichien, le FPO (Parti de la liberté), pour diriger un gouvernement de coalition.

Des deux côtés, tant pour la droite conservatrice que pour l’extrême-droite, ce pacte offrait une issue commode à l’effondrement du centre néolibéral conspué par une large partie de la population. Pour la droite, l’alliance avec l’extrême-droite permettait, du moins c’est ce qu’elle croyait, de neutraliser les tendances les plus extrêmes au profit d’une récupération de la colère populaire dans les urnes. Pour l’extrême-droite, l’alliance avec la droite devait servir de billet d’entrée dans l’establishment. Un article du Washington Post résume ainsi la situation du jeune chancelier autrichien, autrefois promis à un avenir politique brillant et désormais dans la tourmente : « Le chancelier autrichien Sebastian Kurz est largement considéré comme le golden boy conservateur de l’Europe. Suave et d’une jeunesse désarmante - il aura 33 ans en août - Kurz a été présenté comme le sauveur de l’establishment de centre-droit de l’Europe, un nouveau visage dans un continent las du centrisme stoïque de la chancelière allemande Angela Merkel et un pont plausible entre l’Occident libéral et des gouvernements plus nationalistes en Europe centrale et orientale. (…) Kurz est arrivé au pouvoir à la fin de 2017 grâce à une coalition entre son Parti populaire de centre-droit et le Parti de la liberté d’extrême-droite. Plutôt que de suivre la voie tracée par Merkel (et celle du gouvernement autrichien précédent) - une grande alliance avec les sociaux-démocrates de centre-gauche - il a opté pour un allié plus idéologiquement proche. Richard Grenell, l’envoyé du président Trump en Allemagne, a salué Kurz comme une "rock star". »

Mais c’était avant que la « rock star » autrichienne ne déchante. Samedi, le partenariat de Kurz avec le Parti de la liberté et son dirigeant Heinz-Christian Strache a brutalement cessé suite à la démission de ce dernier. Des vidéos qui datent de 2017 ont montré Strache promettant des contrats gouvernementaux en échange des dons d’une femme se faisant passer pour la nièce richissime d’un oligarque russe, Strache fomentant une éventuelle mainmisesur un important média autrichien pour « virer » quelques journalistes et l’aider à influencer les élections en sa faveur, ou encore se piquant de s’inspirer de la Hongrie de Orban. La réaction a été immédiate. Suite à la démission humiliante de Strache, les larmes aux yeux à la télévision, et précipitant l’explosion de la coalition au pouvoir, Kurz a été contraint de convoquer des élections législatives anticipées.

L’onde de choc autrichienne

Bien que les détails concernant la vidéo restent inexpliqués, l’onde de choc qui a percuté l’Autriche menace de s’étendre aux partis d’extrême-droite en Europe de l’Ouest, qui voyaient en Sebastian Kurz leur modèle, la Ligue italienne au premier chef. L’alliance entre les populistes de droite et la droite conservatrice vise en effet à former une coalition susceptible de disposer d’un poids conséquent au sein des institutions européennes. Pour Gilles Ivaldi, spécialiste du populisme et des droites radicales, note : « Pour Matteo Salvini, au contraire, tout l’enjeu est de sortir de cette zone de relégation et créer les conditions d’une coopération avec les conservateurs du PPE, sur le modèle des coalitions « bleus-noirs » entre conservateurs et nationalistes, telles qu’elles existent en Autriche depuis le début des années 2000. »

Néanmoins, ailleurs qu’en Autriche, ce positionnement politique qui misait sur une alliance droite/extrême-droite a rencontré peu de succès. De l’Espagne à la France, la polarisation politique, lorsqu’elle ne s’exprime pas par une abstention record, profite à l’original plutôt qu’à la copie. Le Washington Post note en effet : « L’Autriche est un petit pays de près de 9 millions d’habitants, mais la crise politique actuelle a des conséquences beaucoup plus importantes. La manœuvre de Kurz a déjà été perçue comme un signe des choses à venir, un plan pour que les partis de centre-droit à travers le continent s’emparent ou conservent le pouvoir en cooptant les partis populistes à leur droite par une approche dure et partagée sur l’immigration et l’identité. Plus tôt ce mois-ci, le Premier ministre hongrois Viktor Orban, le dirigeant le plus infâme du continent, a exhorté les autres partis de centre-droit à suivre la voie de Kurz. Mais nulle part cette tactique n’a semblé fonctionner. En France, le centre-droit, jadis dominant, joue désespérément le second violon du Rassemblement national d’extrême-droite mené par Marine Le Pen. Lors des récentes élections en Espagne, le centre-droit a tenté d’adopter une ligne plus nationaliste et conservatrice - et, au lieu de cela, a vu de larges segments de ses partisans voter avec un parti insurgé d’extrême-droite. Les partis populistes d’extrême-droite devraient remporter des victoires significatives aux élections du Parlement européen - pour lesquelles le vote commence ce jeudi - et souvent aux dépens des secteurs traditionnels de centre-droit. »

À ce titre, la rassemblement de l’extrême-droite à Milan ce weekend, où Salvini est apparu en homme fort, a été largement entaché par ce scandale de corruption, que tous ses partisans se sont empressés de minimiser. Loin de se limiter à la vénalité de quelques politiciens corrompus, la corruption et la collusion qui touchent y compris les partis d’extrême-droite expose ouvertement les limites d’un projet politique populiste qui, tout en adoptant une rhétorique anti-système, se coule parfaitement dans le cadre des jeux politiciens les plus corrompus.

LeWashington Post souligne combien cela pourrait entraîner une perte de crédit politique important pour la stratégie des populistes de droite :« La vénalité apparente de Strache a renforcé les arguments de nombreux critiques qui voient dans les populistes européens des arnaqueurs cyniques qui collaborent volontiers avec les mandataires russes et autres acteurs douteux. "D’autres politiciens européens du courant dominant qui font face à des menaces d’une extrême-droite en croissance devraient prendre garde : se soumettre à eux ne fonctionne pas", a écrit Alina Polyakova de la Brookings Institution. "Malgré toute la rhétorique de la souveraineté nationale que Marine Le Pen, l’Italien Matteo Salvini et d’autres dirigeants populistes épousent régulièrement, la chute de Strache montre à quel point ces idées prétendument élevées sont une couverture pour l’opportunisme et l’hypocrisie." »

En termes de corruption personnelle, le cas Salvini vaut à titre d’illustration. L’un de ses proches est en effet la cible, comme le révèle Mediapart, d’une affaire de corruption, liée potentiellement à la mafia, venant ainsi porter un coup à la rhétorique anti-élite et anti-corruption de ces partis. Ce scandale de corruption expose à quel point la « normalisation » des partis populistes de droite s’accélère une fois qu’ils arrivent au pouvoir.

« Normalisation » des populistes de droite une fois au pouvoir : le cas italien

Mais loin de se limiter à des cas de corruption personnelle, cette affaire expose les limites politiques et économiques des populismes de droite. Sommairement, le modèle des populistes de droite défend des politiques nationalistes et xénophobes, ciblant en particulier les minorités, tout en menant des politiques économiques néolibérales. En cela, si la rhétorique anti-élite promettant d’en finir avec la corruption peut séduire au cours d’une campagne politique, l’arrivée au pouvoir de ces partis, qui se coulent parfaitement dans le moule des institutions bourgeoisies, révèlent les contradictions politiques et économiques qui leur sont inhérentes.

En effet, si un parti une fois arrivé au pouvoir a pour objectif de contenter les attentes de sa base sociale, alors les problèmes commencent une fois qu’il a remporté les élections. Comme s’interrogent Camus et Lebourg, chercheurs spécialistes de l’extrême-droite : « D’où une question complexe que l’on retrouve dans l’histoire du MS5 italien et du FN français : l’épuisement populaire face à l’offre politique existante permet de produire des dynamiques populistes, mais, une fois les populistes élus, comment peuvent-ils parvenir à conserver cette fonction subversive et ne pas être à leur tour laminés par l’exercice du pouvoir ? » [1].

En effet, ayant promis pour ainsi dire « monts et merveilles » (c’est-à-dire une solution miracle aux problèmes engendrés par la « mondialisation ») à des franges de la population aux intérêts contradictoires, ces partis se retrouvent face à la nécessité de composer avec l’édifice institutionnel qu’ils dénoncent. Le cas de l’Italie est encore une fois emblématique du rapport de forces au sein des différentes franges de la bourgeoisie, qui parviennent à neutraliser et normaliser les partis populistes. Après avoir multiplié les embardées contre l’Union Européenne, la coalition a finalement fini par se plier aux exigences d’un budget conforme aux attentes de Bruxelles, radoucissant son programme envers l’Union Européenne afin de rassurer la bourgeoisie italienne et européenne, adoptant une politique pro-entreprise et laissant de côté l’électorat populaire du Sud italien représenté par le MS5.

Plus encore, l’Italie est d’autant plus fortement exposée à un risque de défaut compte tenu du niveau important de sa dette souveraine, contraignant ainsi les classes dominantes à d’autant plus de prudence politique et de rigueur budgétaire, modérant largement les velléités expansives portées par la coalition au pouvoir. Wolfgang Munchau, éditorialiste au Financial Times, revient sur le rapport de force intra-italien et intra-européen qui a pour le moment fait plier Salvini, démontrant les limites d’une rhétorique anti-élite de la part de ceux qui, une fois au pouvoir, adoptent les pratiques les plus « normales » : « Les dirigeants de la Ligue d’extrême droite et du Mouvement cinq étoiles ont des opinions bien arrêtées, mais je ne crois pas qu’ils aient une stratégie. Le principal instrument de coercition dans la zone euro n’est pas ses règles fiscales, mais le pouvoir de la Banque centrale européenne de retirer des fonds aux banques nationales. Il ne s’agit pas d’un pouvoir discrétionnaire, mais d’un pouvoir qui se déclenche automatiquement lorsque la dette souveraine d’un pays perd son statut d’investissement. Si les banques détiennent une part importante de la dette de leur pays d’origine, comme c’est le cas en Italie, elles se préparent à l’échec si leurs gouvernements mènent une politique budgétaire peu saine. La hausse actuelle des rendements obligataires italiens a été déclenchée par le budget 2019, qui ne respectait pas les règles. Le gouvernement italien précédent avait convenu d’un objectif de déficit de 0,8 % du produit intérieur brut en 2019. Le budget du gouvernement actuel prévoit un déficit de 2,4 %. La Commission européenne n’est pas non plus d’accord avec les hypothèses optimistes concernant la croissance future et craint de nouveaux dérapages. »

La situation économique en Europe et les limites à la constitution d’un bloc populiste de droite

Ce que révèle l’exemple cité par Munchau, c’est que les populistes de droite, une fois arrivés au pouvoir, ne peuvent s’extraire ni des contraintes économiques ni des contradictions de classe qui traversent leur électorat. Plus fondamentalement, d’un point de vue économique, ces partis, pour pouvoir concilier des intérêts contradictoires, ont besoin, sinon d’une croissance suffisante pour leur permettre de rallier une frange des classes moyennes et des petits patrons pour poursuivre leur politique néolibérale, du moins de s’appuyer sur une quantité importante de dettes publiques et/ou privées. C’est encore une fois particulièrement le cas de l’Italie, touchée par une dette privée et publique très élevée , faisant planer le spectre d’un risque de défaut, qui s’avérerait bien plus grave que celui de la Grèce.

Le ralentissement de la croissance ralentie de la zone euro n’épargne ni l’Italie ni l’Autriche. L’Italie, avec un haut niveau d’endettement privé, une faible croissance et un taux d’investissement en berne, constitue le maillon faible de l’Union Européenne : Le journal en ligne La Tribune, commentant un rapport de l’OCDE, précise comment « en Italie, l’explosion de la dette privée et la faible croissance ont fini par secouer le modèle économique de la péninsule déjà ébranlé par un clivage Nord-Sud très pesant, une industrie en difficulté et un gouvernement divisé. L’économie italienne, qui a connu une récession en fin d’année 2018, se dirige vers une croissance nulle en 2019 et un PIB à 0,6% en 2020. "Les créations d’emplois léthargiques et la hausse du taux d’épargne des ménages vont freiner la consommation privée, tandis que la fragilisation de la demande extérieure et les tensions commerciales globales ont fait baisser les exportations. »

À ce titre, une crise de la dette souveraine pourrait précipiter une crise financière de la zone euro. Car la situation économique italienne inquiète tant la bourgeoise italienne que les autres bourgeoisies européennes.Une situation à prendre en compte pour les classes dominantes italiennes, comme l’analyse Wolfgang Munchau, éditorialiste au Financial Times : « Parmi les accidents prévisibles, une crise de la dette souveraine italienne figure en tête de liste. La combinaison d’une faible croissance de la productivité, de déficits budgétaires élevés et d’un stock important et croissant de dette souveraine est insoutenable. Le gouvernement italien actuel est peut-être plus extrême sur le plan fiscal que ses prédécesseurs, mais les gouvernements italiens successifs n’ont pas réussi à trouver un dosage politique durable sur une période de 20 ans. Une autre élection ne réglera pas le problème. »

Bien que l’Autriche jouisse d’une situation économique relativement prospère à l’heure actuelle, l’alliance entre la droite et l’extrême-droite avait un caractère opportuniste qui faisait suite à l’effondrement du centre, s’appuyait sur un bloc social formé des classes moyennes et des petits patrons, soutenu par une politique conservatrice anti-migrants et pro-entreprise, concédant baisse des impôts et baisse des charges. Un bloc politique qui reste là encore conditionnée par des performances économiques suffisantes pour satisfaire un électorat divisé, ainsi que le décrit le journal Le Monde : « Ayant parfaitement délimité les frontières respectives de leurs électorats, MM. Kurz et Strache se permettaient des compromis permettant à l’un et à l’autre de rester populaires. (…) D’autant plus que les deux hommes partageaient une même vision libérale de l’économie, visant à réduire les dépenses sociales, maintenir le budget à l’équilibre et baisser les charges des entreprises, une politique très en phase avec l’opinion publique. »

D’autant plus que la popularité de Sebastian Kurz reppose sur sa capacité à assurer un gouvernement stable tout en se passant d’une « grande coalition » des partis du centre-gauche et centre-droite. Or, avec l’extrême-droite horsjeu, et la difficulté à retenter l’expérience avec le centre, le chancelier autrichien devra probablement composer avec de multiples petits partis, ouvrant une séquence de relative instabilité politique qui pourrait éroder sa popularité.

Plus encore, avec les nuages qui s’accumulent sur la situation économique mondiale, et qui pourraient durement toucher l’Allemagne, partenaire commercial important de l’Autriche, la marge de manœuvre économique qui octroie au gouvernement en place la possibilité de rallier une frange de la classe moyenne et du petit patronat par des baisses d’impôts, tout en contentant la bourgeoisie autrichienne et européenne, pourrait à l’avenir se trouver limitée et contraindre le gouvernement soit à de nouvelles alliances, soit à renforcer les politiques d’austérité en place, ce qui peut dans tous les cas déstabiliser l’équilibre politique du pays. « La demande extérieure devrait ralentir, affectant l’industrie manufacturière, note en effet l’OCDE. Ce secteur, tourné vers l’export pourrait pâtir, en particulier, du ralentissement attendu de la croissance allemande. L’Allemagne est en effet la destination de 30 % des exportations autrichiennes. Dans ce contexte, une éventuelle escalade protectionniste entraverait également la croissance des exportations. »

Dans une certaine mesure, c’est le sort qu’a connu le parti d’extrême-droite polonais PiS (Parti Droit et Justice), avec un retournement de l’électorat paysan qui lui avait permis de remporter les élections, comme le relève le Financial Times : « Alors que la Pologne se prépare à une série d’élections, ses campagnes seront un champ de bataille important. Il y a quatre ans, une forte présence dans les zones rurales a aidé le parti Droit et Justice de Jaroslaw Kaczynski à remporter les élections législatives en Pologne. Mais avec de nombreux agriculteurs en difficulté, le parti est confronté à une bataille pour les convaincre de le soutenir à nouveau dans les élections parlementaires européennes et polonaises à venir. »

De fait, si ces populismes de droite instaurent, une fois au pouvoir, une politique néolibérale couplée à une forte répression des minorités et des opposants politiques, en mobilisant tout l’arsenal bonapartiste des régimes bourgeois, ces derniers sont loin de pouvoir franchir d’un pas le Rubicon qui sépare les régimes bonapartistes des régimes d’exception comme le fascisme. Bien que les gouvernements bonapartistes puissent s’appuyer sur les éléments les plus anti-démocratiques des régimes bourgeois, imposer de tels régimes d’exception généralisés supposerait, outre une grave crise au sein de la bourgeoisie qui trancherait, au prix d’un coût politique élevé, pour un régime d’exception, de passer l’épreuve de la lutte des classes, et ce quand bien même certains membres de l’extrême-droite occupent déjà des ministères clés comme celui de l’Intérieur ( comme Salvini et l’extrême-droite en Autriche). Or, qu’il s’agisse de l’Italie, avec une bourgeoisie nullement prête à laisser les mains libres à Salvini, de la Pologne où une partie de l’électorat paysan plutôt conservateur s’éloigne du PiS d’extrême-droite au pouvoir, de la Hongrie avec des mobilisations importantes contre la « loi esclavagiste » d’Orban, du Brésil avec des mobilisation massives dans l’éducation qui font obstacle à Bolsonaro, ou encore de l’Autriche avec le départ du « fasciste » Strache les larmes aux yeux à la télévision, face à leurs limites politiques et économiques, ces populistes de droite doivent encore passer l’épreuve non seulement des luttes fractionnelles au sein de la bourgeoisie mais, surtout, celle plus décisive de la lutte des classes.

L’hégémonie précaire du populisme de gauche

Cependant, face à la déroute des populismes de droite, le populisme de gauche en retour se retrouve face à une crise stratégique importante, de Podemos à LFI, souffrant de limites congénitales dans sa capacité à former un bloc historique capable de s’opposer à la bourgeoisie.

En effet, la stratégie populiste consiste à recomposer un bloc social sur de nouvelles bases après l’effondrement dues partis du centre, en s’appuyant sur certaines aspirations démocratiques pour promouvoir une conciliation de classes exaltant des valeurs d’unité populaire. Les populismes se proposent donc de réunifier la figure du peuple en dépassant les clivages de classe, et mobilisent les masses dans une « guerre de mouvement » autour d’une figure charismatique en ciblant l’establishement libéral. Fabio Frosini, chercheur italien spécialiste de Gramsci, note comment : « alors que le libéralisme confie la gestion du "peuple-nation "à la sphère des énergies privées, le populisme fait appel à une mobilisation populaire directe qui, exigeant plus de "démocratie ", fait tomber les barrières entre public et privé, entre politique et société, caractéristiques de l’Etat libéral. Cela explique aussi pourquoi, dans le contexte du populisme, la relation hégémonique s’éloigne du niveau impersonnel du monde politique libéral pour faire référence à un "chef" personnel, une figure émotionnellement forte, qui tend à personnifier et à résumer en lui-même, de manière presque théâtrale, le manque de participation directe à la vie de l’État. » [2]

L’abandon explicite de tout référent de classe grève ces formations politiques, qui ne se proposaient que de mobiliser une partie des classes subalternes alliées à une frange des classes moyennes pour étendre l’accès à la consommation et limiter la contestation aux portes des institutions. Si ces formations politiques peuvent rencontrer un succès électoral important au cours d’une campagne, l’exaltation retombe nécessairement car il faut laisser intact le fondement du pouvoir bourgeois : la propriété privée. La crise stratégique de LFI et l’intégration de Podemos comme parti de cogestion de la bourgeoisie, dans son alliance avec la social-démocratie espagnole, en sont les exemples les plus patents après la débâcle des néoréformismes de Syriza.

Entre l’épuisement de l’hégémonie bourgeoise dans sa version néolibérale et les limites qui caractérisent les populistes de droite, la question centrale qui se pose alors à l’extrême-gauche, si elle veut avancer tout en prenant en compte les échecs des expériences de partis anticapitalistes larges, est celle de définir une stratégie alternative, avec une délimitation stratégique et programmatique de classe.

Entre épuisement du néolibéralisme et perte de vitesse du populisme de droite : quelle alternative à gauche ?

Le coup porté aux populistes de droite offre aux néolibéraux européens la possibilité de récupérer, pour un temps au moins, une position de force à l’approche des européennes, y trouvant de quoi nourrir le discours d’une « ingérence russe » dans les affaires européennes et ainsi redorer leur blason, d’autant que des ministères clés, comme la Défense, pouvaient être détenus par l’extrême-droite dans certains pays, redoublant les accusations d’ingérence.

Dans un éditorial, Le Monde se fait le porte-parole de cette frange de la bourgeoise qui se pose en défenseur de la « démocratie » contre les nationalistes liées à la Russie  : « L’onde de choc de ce scandale, cependant, dépasse largement les frontières de l’Autriche. Il confirme les pires soupçons que les gouvernements démocratiques européens ont sur les liens de ces partis d’extrême droite avec les structures de pouvoir de la Russie de Vladimir Poutine : proposer de vendre secrètement des intérêts nationaux au représentant d’un pays dont les tentatives d’ingérence et de manipulation des processus électoraux au sein de l’Union européenne mobilisent tous les services de contre-espionnage relève d’une étrange conception du patriotisme. En démissionnant, M. Strache a tiré les leçons de ces révélations. Ses alliés européens, embarrassés, ont plus de mal. »

Si l’épuisement des populismes de droite en Europe de l’Est venait à se confirmer, et à s’étendre maintenant à l’Europe de l’Ouest, il reste que ces partis ont prospéré sur l’effondrement des projets néolibéraux portés par les partis du centre. En cela, aucun des Macron en tout genre n’offre une alternative progressiste. Comme le notent Camus et Lebourg, déjà cités : « N’en demeure pas moins que le succès populiste paraît d’abord redevable à l’épuisement de la population à l’égard de la politique de restructuration néolibérale imposée par le gouvernement social-démocrate précédent. Pour autant, le gouvernement Orban n’a nullement mis fin à approfondissement de la néolibéralisation de la Hongrie, mais a lié celle-ci à une pratique et un discours autoritaires de restriction des libertés fondamentales et xénophobes. Le durcissement continu du « régime Orban, » n’a pas contenu Jobbik, loin s’en faut (…) Jobbik ne pénalise pas Fidesz, car il lui permet d’apparaitre comme un parti légaliste et conservateur. » [3]]

Il est toutefois peu probable qu’à court terme l’extrême-droite subisse au plan électoral les conséquences de l’affaire de corruption. De même, les tendances les plus polarisées à droite, ouvertement fascisantes, restent marginales au niveau politique. En Autriche, le parti de la droite au pouvoir jouit du soutien d’un électorat stable, de même que pour les populistes italiens, malgré une situation économique au ralenti qui pourrait venir éroder leur popularité et plonger le gouvernement dans de nouvelles contradictions. Quant au projet néolibéral européen sénile, cette situation ne peut représenter pour lui qu’un appel d’air très temporaire.

D’un côté, sur la droite, l’épuisement des modèles néolibéraux et l’usure précoce des populistes de droite, rapidement « normalisés » une fois au pouvoir, de l’autre, sur la gauche, la crise stratégique des anciens et des nouveaux réformismes. .

L’épuisement hégémonique des projets populistes de droite risque dès lors d’attiser les tendances à la « crise organique », en finissant de discréditer ceux qui s’étaient présentés comme une alternative aux élites au pouvoir. La déconnexion grandissante entre les classes populaires et les représentants traditionnels est annonciatrice de bouleversements sociaux de grande ampleur dont on aperçoit déjà les prodromes. Comme le soulignait Gramsci, comme un signe des temps à venir : « La crise parlementaire reflète (jusqu’à présent) plutôt un déplacement de masse normal (nullement provoquée par une crise économique aiguë), qui s’accompagne d’une recherche laborieuse de nouveaux équilibres au niveau de la représentation et des partis et d’un malaise vague qui est seulement le signe prémonitoire d’une grande crise politique possible. » [4]

Une situation qui rend plus que jamais nécessaire la construction d’un parti de classe, capable d’opposer une alternative indépendante des partis bourgeois, des néolibéraux et des options néo-réformistes ayant démontré leur impuissance, ouvrant une situation décisive pour une recomposition subjective de la classe ouvrière et de la jeunesse pour affronter les luttes à venir, et donner à la crise une issue révolutionnaire.

Gilets Jaunes en France, luttes féministes à travers le monde, retour de l’idée de socialisme dans une partie de la jeunesse aux Etats-Unis, grèves en Pologne ou en Hongrie, mouvements sociaux dans l’éducation au Brésil : ces expériences de lutte de classes attestent qu’il s’agit là du premier moment d’une recomposition de la force morale de la classe ouvrière et doivent permettre d’avancer dans la recomposition d’un parti de classe.

Crédit photo : Miguel Medina AFP

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NOTES DE BAS DE PAGE

[1Camus, Lebourg. Les droites extrêmes en Europe, Le Seuil, 2015, p. 225

[2Frosini, F. (2014). “Pueblo” y “Guerra de posición” como clave del populismo. Una lectura de los “Cuadernos de la cárcel” de Antonio Gramsci.

[3[Camus, Lebourg. Les droites extrêmes en Europe, Le Seuil, 2015, p. 285

[4Gramsci Antonio. Guerre de mouvement et guerre de position,textes choisis et présentés par Razmig Keucheyan La Fabrique éditions, 2012.
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