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La Izquierda Diario
5 de janvier de 2016 Twitter Faceboock

Stratégie de la tension
Iran–Arabie Saoudite. Au bord du gouffre ?
Ciro Tappeste

« Un affrontement qui dure depuis des siècles ». « La faille sunnisme-chiisme à nouveau ouverte ». « Un affrontement interreligieux ». Voilà comment les médias occidentaux décrivent depuis quelques jours maintenant les mobilisations qui secouent notamment la communauté chiite du monde arabo-musulman à la suite de l’exécution par Riyad du cheikh Nimr al Nimr, l’une des figures de proue de la contestation de la dictature saoudienne dans les régions orientales du royaume, en 2011 et 2012. Alors certes la division au sein de l’islam entre sunnites et chiites structure pour partie la dynamique des manifestations qui ont eu lieu, hier encore, en Iraq, en Iran, au Bahreïn et en Arabie Saoudite, où la police a de nouveau ouvert le feu dans la Province Orientale et à Qatif, haut-lieu de la contestation et ancien bastion de al Nimr. Mais, ce qui se joue au Moyen-Orient, c’est un dangereux jeu de poker menteur entre les anciens et les modernes, entre les alliés historiques des États-Unis, Arabie Saoudite en tête, et ceux qui prétendent revenir dans le « concert des nations », dont les Iraniens et leurs soutiens libanais, syriens et iraquiens, et jouer un rôle décisif dans la région, notamment en Syrie et en Iraq, dans la « lutte contre Daesh ».

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« Un affrontement qui dure depuis des siècles ». « La faille sunnisme-chiisme à nouveau ouverte ». « Un affrontement interreligieux ». Voilà comment les médias occidentaux décrivent depuis quelques jours maintenant les mobilisations qui secouent notamment la communauté chiite du monde arabo-musulman à la suite de l’exécution par Riyad du cheikh Nimr al Nimr, l’une des figures de proue de la contestation de la dictature saoudienne dans les régions orientales du royaume, en 2011 et 2012. Alors certes la division au sein de l’islam entre sunnites et chiites structure pour partie la dynamique des manifestations qui ont eu lieu, hier encore, en Iraq, en Iran, au Bahreïn et en Arabie Saoudite, où la police a de nouveau ouvert le feu dans la Province Orientale et à Qatif, haut-lieu de la contestation et ancien bastion de al Nimr. Mais, ce qui se joue au Moyen-Orient, c’est un dangereux jeu de poker menteur entre les anciens et les modernes, entre les alliés historiques des États-Unis, Arabie Saoudite en tête, et ceux qui prétendent revenir dans le « concert des nations », dont les Iraniens et leurs soutiens libanais, syriens et iraquiens, et jouer un rôle décisif dans la région, notamment en Syrie et en Iraq, dans la « lutte contre Daesh ».

La dictature saoudienne, elle, a choisi, pour l’heure, la stratégie de la tension et n’envisage aucune désescalade. Le 2 décembre, les autorités du royaume ordonnent la décapitation de 47 détenus politiques, une exécution en masse comme il n’en était plus arrivé depuis 1980, lorsque 63 responsables de l’occupation de la Grande Mosquée de La Mecque avaient été passés par le sabre, également, coupables d’avoir voulu renverser la monarchie.

Parmi les prisonniers exécutés le 2 janvier, la grande majorité était accusée d’être des membres de cellules djihadistes liées à Al Qaeda, un temps soutenu par Riyad, néanmoins. Six d’entre eux, en revanche, étaient des militants chiites. En 2011, dans ce qui a été la déclinaison arabique des « printemps arabes », qui a également secoué le Bahreïn, ces prisonniers, dont al Nimr, étaient à la pointe de la contestation contre la monarchie saoudienne dans la province orientale du royaume sunnite orthodoxe, l’une des principales zones d’extraction du pays, à majorité chiite néanmoins, et où ces derniers sont traités comme des sujets de seconde zone, systématiquement marginalisés et victimes plus encore que les autres Saoudiens de l’arbitraire dictatorial.

Peu importe que la contestation, alors, ait été pacifique, al Nimr ayant été de ceux qui, pour de multiples raisons, soutenaient que le « rugissement de la parole était plus fort que tous les projectiles ». Forte du soutien des impérialistes, dont les États-Unis, la réponse de Riyad avait été des plus brutales. Avec les autres pétromonarchies, l’Arabie Saoudite et le « Conseil de Coopération des États du Golfe » avaient par ailleurs prêté main-forte à la dynastie des al Khalifa, au Bahreïn, pour noyer dans le sang la révolte contre la dictature qui, à Manama et ailleurs dans le pays, avait pris la tournure d’une révolte de la grande majorité des chiites contre la famille régnante au pouvoir.

Dès l’annonce de l’exécution, à laquelle les autorités saoudiennes n’ont pas voulu surseoir (le neveu de al Nimr, le jeune Ali al Nimr, lui, risque toujours d’être exécuté et crucifié), la Province Orientale s’est enflammée. Dans son sillage, des manifestations ont eu lieu en Iran, en Iraq, au Bahreïn voisin, mais aussi au Pakistan, en Afghanistan et au Liban, regroupant, dans leur majorité, des chiites prenant pour cible les consulats et ambassades saoudiens sur place.

Dans la foulée, la République islamique iranienne, qui entend disputer à l’Arabie Saoudite et à d’autres pays sunnites (Turquie et Égypte, notamment) leur rôle de leaders régionaux, s’est engouffrée dans la brèche, se faisant le porte-drapeau des chiites dans le monde musulman. « Le gouvernement saoudien soutient les terroristes [islamistes qui ont été armés par les pétromonarchies, notamment en Syrie et en Iraq] alors qu’il tue les dissidents chez lui. Il paiera le prix fort pour cela. » C’est oublier un peu vite que la dictature iranienne, née de la contre-révolution islamique de 1979, pratique les mêmes méthodes contre les opposants et le mouvement ouvrier et la jeunesse. La dernière vague de répression massive en date, à la suite du mouvement de 2009, en témoigne.

D’autres courants, plus ou moins réactionnaires ou nationalistes, dans le monde chiite, ont choisi de s’aligner sur Téhéran. La rébellion houthie, au Yémen, aux prises avec l’Arabie Saoudite dans le cadre d’une guerre civile réactionnaire qui tient la population en otage, a immédiatement réagi, de même que Badr, le mouvement de Moqtada al Sadr, le religieux chiite très populaire en Iraq qui, un temps, en 2003, avait opté contre l’occupation américaine, et ce contre l’avis des principaux dignitaires et politiciens chiites alliés de Washington. « Descendre dans la rue contre l’injustice et le terrorisme d’État », voilà le message envoyé par al Sadr… aux chiites de la région et d’Arabie Saoudite, reprenant lui aussi la logique sectaire et confessionnelle.

Du côté des impérialistes occidentaux, on oscille entre un silence gêné, par solidarité avec l’allié saoudien avec qui on continue à faire de juteux profits, et de timides condamnations. Washington sait pertinemment que ce qui se joue, c’est le profil de la « coalition anti-Daech » qui devrait regrouper largement les Russes, les Iraniens, les gouvernements iraquiens et syriens, ainsi que les occidentaux et leurs alliés arabes et la Turquie, mais qui peine toujours à voir le jour. En jetant de l’huile sur le feu, Riyad entend montrer que la monarchie continue à vouloir jouer un rôle prépondérant dans la région, et ce malgré toutes les tentatives de rapprochement entre les États-Unis et l’Iran après 35 ans de tensions et de brouille diplomatique.

L’escalade continue, donc. L’Arabie Saoudite, suivie du Bahreïn, des Émirats Arabes Unis, du Soudan, a annoncé la rupture de ses relations diplomatiques avec l’Iran, à la suite de l’attaque de son ambassade à Téhéran, ordonnant l’expulsion du personnel diplomatique iranien. Malgré la répression dans le Golfe et en Arabie Saoudite, les manifestations continuent. En Iraq et en Iran, elles sont pilotées, dans leur grande majorité, soit par le régime iranien, soit pas al Sadr. Nulle part, cependant, il n’est dit qu’elles ne pourraient pas échapper au contrôle des forces religieuses, qu’elles soient « radicales » ou modérées, et devenir le vecteur d’expression d’un ras-le-bol plus général, alors que le prix du baril n’a jamais été aussi bas et que les racines structurelles des « printemps arabes » sont inchangées. C’est également la raison pour laquelle Washington dit craindre « une exacerbation des tensions sectaires dans la région ». Une façon de dire que le chaos, interconfessionnel, est préférable à un mouvement qui remettrait en cause les dictatures locales, leurs alliés et les tuteurs occidentaux, à commencer par les États-Unis.

 
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