Percée électorale radicale

Et la gauche américaine dans tout ça ?

Claudia Cinatti

Et la gauche américaine dans tout ça ?

Claudia Cinatti

La grosse nouveauté aux Etats-Unis a été la percée du vote à gauche du Parti démocrate, du jamais vu depuis plusieurs décennies pour des élections de mi-mandat.

Les élections de mi-mandat ont confirmé le réveil politique de toute une génération qui avait déjà été le fer-de-lance de la campagne de Bernie Sanders à la primaire démocrate, en 2016. Elle se nourrit des mobilisations des femmes en défense du droit à l’IVG, des manifestations de lycéens et de jeunes contre le port d’armes, en soutien aux migrants, pour la hausse du salaire minimum à 15$. Ces mouvements agissent comme une caisse de résonnance qui traduit l’état d’esprit de larges fractions du monde du travail, de la jeunesse, du mouvement de femmes, du mouvement LGBTI, contre les violences policières, contre le racisme et, plus généralement, opposés à la « alt right » qui se nourrit du trumpisme et sur laquelle Trump s’appuie également.

Dans une enquête réalisée par le Harvard’s Institute of Politics parue avant les élections de 2016, on notait déjà que la majorité des « millenials » avait une vision positive du socialisme et négative du capitalisme, un sentiment encore plus marqué chez les 18-29 ans.

L’expression la plus évidente de ce processus de radicalisation ou, peut-être plus précisément, de virage à gauche se trouve très certainement du côté de la croissance exponentielle du nombre d’adhérents à Democratic Socialists of America (DSA). Ce petit parti, relativement confidentiel jusqu’à présent, classé très à gauche par les médias américains, qui se dit socialiste même s’il est, dans ses grandes lignes, organiquement lié à une stratégie réformiste, est passé de 5.000 membres à 50.000 membres en l’espace de deux ans, depuis que Trump est à la Maison Blanche. DSA pourra même compter, après ces élections, sur deux élues au Congrès en la personne de Rashida Tlaib, militante palestino-américaine, élue sous l’étiquette démocrate dans le Michigan, et d’Alexandria Ocasio Córtez, jeune latino élue sur une liste démocrate également dans une circonscription du Bronx-Queens. Au sein de DSA, certains, à l’instar de Bashkar Sunkara le très influent directeur de la revue militante Jacobin, pensent qu’il est nécessaire de créer un « caucus » ou bloc parlementaire socialiste de façon à utiliser tactiquement les positions acquises au sein du Parti démocrate.

Ce ne serait pas la première fois que la gauche étatsunienne, renforcée par les mouvements sociaux, se trouverait tentée par une telle orientation, à savoir penser pouvoir utiliser à ses propres fins le Parti démocrate et se retrouver, finalement, intégrée ou neutralisée par ce dernier, un parti qui repeint en rose tout ce qu’il touche mais reste, en dernière instance, le représentant des intérêts de Wall Street et de la bourgeoisie impérialiste.

Dans un essai de 2012, traduit en français sous le titre Left. Un essai sur l’autre gauche aux Etats-Unis, l’historien et enseignant à la New School for Social Research de New York, Eli Zaretsky, propose une périodisation des trois grands moments correspondants à l’émergence et au renforcement de la gauche radicale aux Etats-Unis : la gauche pro-abolitionniste, tout d’abord, suivie du mouvement ouvrier des années 1930, qui a donné naissance au syndicalisme combatif du Congress of Industrial Organizations (CIO) et, enfin, à l’aile gauche du mouvement des droits civiques et de la lutte contre la guerre du Vietnam dans les années 1960 et 1970. En conclusion, néanmoins, Zaretsky défend l’idée que ce qu’il manque aux Etats-Unis serait un grand mouvement dans la rue, dans les entreprises et les universités, qui soit en mesure de menacer l’ordre établi de façon… à faire pression sur le Parti démocrate et l’obliger à adopter des mesures vraiment de gauche, et quand bien même, toujours selon Zaretzky, ces acquis pourraient se perdre dans des moments de recul comme l’a été le néolibéralisme.

Indépendamment des conclusions que certains ont pu tirer, à gauche, du mouvement Occupy ou des récentes élections, le plus intéressant pour les révolutionnaires, dans la situation actuelle, aux Etats-Unis, est certainement le fait que le débat stratégique sur comment renouer et dépasser ces expériences historiques s’est rouvert, à grande échelle. C’est aussi cela, la grande nouveauté.

Trad. CT

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